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La police autochtone, une police à hauteur d'homme

Jean-Christophe Gervais et Claude Niquay sont policiers à Wemotaci. Ils nous ont invités à patrouiller avec eux.
Jean-Christophe Gervais et Claude Niquay devant leur voiture de patrouille. Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

La majorité des communautés des Premières Nations ont leur propre corps policier formé d'officiers autochtones, mais aussi de Métis et de non-Autochtones. Leur travail est différent de celui des autres corps policiers au pays parce que le Code de la sécurité routière ne s'applique pas dans ces communautés. Et même si le Code criminel, lui, prévaut, l'approche est plutôt communautaire et axée plus sur la sensibilisation que sur la répression.

Un texte d'Amélie Desmarais

C'est la première vraie journée chaude après un long hiver. Il faut bien venir à 115 kilomètres au nord de La Tuque pour attraper son premier coup de soleil.

Et comme par magie, les milliers de mouches qui nous assaillent normalement à cette période de l'année sont encore endormies.

Pont enjambant la rivière Saint-Mauricie vers WemotaciPont enjambant la rivière Saint-Mauricie vers Wemotaci Photo : Radio-Canada

Un moment parfait, comme si les astres s'étaient alignés pour nous permettre de découvrir la communauté de Wemotaci à travers les yeux de ses policiers.

Ce jour-là, la chaleur ne semble pas avoir l'effet effervescent qu'on observe souvent sur les terrasses des grandes villes. Une sérénité plane dans la communauté attikamek.

Les enfants sortent de l'école, le visage illuminé à l'idée de profiter des quelques heures de plus que l'été a à leur offrir avant la tombée de la nuit.

Claude Niquay, policiers depuis sept ans à Wemotaci, entreprend sa tournée. Il connaît par coeur chaque tronçon des quelques rues de la communauté de 1200 âmes.

Il est de taille moyenne et, comme il le dit à un homme qui lui propose des sucreries pendant sa tournée, il surveille sa courbe.

Claude Niquay, policier à Wemotaci depuis 7 ans sort de son véhicule de patrouille.Claude Niquay, policier à Wemotaci depuis 7 ans Photo : Radio-Canada

A priori craintif à l'idée d'être suivi par une équipe de télévision, il s'avère affable et généreux, tout comme son partenaire Jean-Christophe Gervais, un jeune homme de Shawinigan nouvellement engagé par le corps policier.

Les patrouilleurs ouvrent l'oeil. « On fait nos observations où ça consomme de la boisson », explique Claude Niquay. Il faut dire que la majorité des interventions policières ici sont reliées à la consommation d'alcool.

« Le plus souvent, c'est de la violence conjugale ou des chicanes », confient les policiers. Dans le contexte de pénurie de logements, souvent trois ou quatre familles partagent la même maison, ce qui crée des tensions qui sont parfois exacerbées par l'alcool.

Les policiers sont de véritables médiateurs dans la communauté. Leur rôle est d'apaiser les tensions sans pour autant procéder à des arrestations.

Il faut dire que, dans une si petite communauté, c'est souvent auprès des mêmes personnes qu'ils sont appelés à intervenir.

« Ça peut arriver que je dise oui je comprends, je vais te laisser aller, mais la prochaine fois fais attention », explique l'agent Niquay, qui a parfois l'impression que certains tendent à étirer l'élastique.

Jean-Christophe Gervais, policier à Wemotaci depuis 1 moisJean-Christophe Gervais est policier à Wemotaci depuis un peu plus d'un mois. Photo : Radio-Canada

Si six des huit patrouilleurs du Service de police, dont Jean-Christophe, vivent à l'extérieur de la communauté lorsqu'ils ne sont pas au travail, Claude Niquay, lui, a vécu toute sa vie à Wemotaci. Pour lui, la notion de conflit d'intérêts est omniprésente.

« Intervenir auprès de ta famille, c'est difficile. Le principal défi, c'est ça pour moi. » Lorsque c'est le cas, il n'hésite pas à demander à son partenaire de prendre les devants. Mais il ne peut pas complètement se retirer d'une intervention puisqu'il n'y a que deux patrouilleurs à la fois sur le terrain.

Le poids de l'uniforme est parfois lourd à porter pour le policier attikamek, surtout lorsqu'il croise à l'extérieur du travail des personnes auprès de qui il a eu à intervenir.

« Avant, je faisais un autre métier, tout le monde venait me voir, me parlait de plein de choses, mais aujourd'hui certains sont plus réticents et je les comprends. Il constate que le regard des gens a changé même lorsqu'il n'est pas en service. « Quand t'es policier, c'est 24 h sur 24, peu importe où je vais. »

Après une heure de patrouille, on retourne au poste. Quand on sort du véhicule, trois enfants sur un VTT passent devant nous sans casque.

Les policiers rembarquent rapidement dans la voiture et actionnent les gyrophares. Même si le Code de la sécurité routière ne s'applique pas dans ces communautés et que les policiers n'ont même pas de constats d'infraction à remettre, ils font de la sensibilisation.

Claude Niquay les aborde en attikamek pour leur dire que l'un d'eux doit débarquer du véhicule et qu'idéalement ils doivent porter un casque. Les enfants opinent de la tête et nous quittons les lieux.

Pancarte devant l'école primaire Seskitin de Wemotaci, en Haute-MauriciePancarte devant l'école primaire Seskitin de Wemotaci, en Haute-Mauricie Photo : Radio-Canada

Le fait de vivre sur place comporte certains inconvénients, certes, mais aussi de nombreux avantages. Lors de notre passage, ils sont nombreux à venir échanger avec lui.

La langue maternelle de Claude Niquay est l'attikamek, comme pour la majorité des résidents de la communauté. Et même si plusieurs parlent français, c'est en attikamek que les gens sont le plus à l'aise de s'exprimer, surtout lors de situations délicates.

« C'est nécessaire d'avoir des policiers qui parlent attikamek parce que ça met les gens en confiance », précise Claude Niquay. Son partenaire est du même avis. L'agent Gervais aimerait bien apprendre la langue.

Arrivé il y a à peine un mois, il peine souvent à comprendre les gens.

« Comme tu connais ton monde ici, ce n'est pas la même approche que moi, explique Jean-Christophe à son partenaire. Je ne les connais pas, ces personnes-là, je ne sais pas comment ils vont réagir, je ne connais pas leur vécu. Mon collègue Claude, lui, le connaît, alors c'est plus facile pour lui que pour moi d'intervenir. »

Un poste de police vétuste

Le chef de police Dave Fontaine entre au quartier général de Wemotaci. La moitié gauche du bâtiment est consacrée au Service des incendies. Le chef de police Dave Fontaine entre au quartier général du Service de police de Wemotaci. La moitié gauche du bâtiment est consacrée au Service des incendies. Photo : Radio-Canada

En plus des agents Niquay et Gervais, trois autres équipes patrouillent à Wemotaci. Deux enquêteurs et une secrétaire travaillent aussi au poste de police. À notre arrivée au quartier général, mon caméraman et moi, on a presque rebroussé chemin.

Les fenêtres obstruées par des dossiers donnaient l'impression d'un entrepôt. Une fois à l'intérieur, où nous sommes accueillis par le chef du Service de police Dave Fontaine, on constate que l'espace manque cruellement.

Les boîtes de dossiers sont partout, des travaux de réaménagement sont en cours.

Les enquêteurs squattent un local du Service des incendies, dont les bureaux sont mitoyens.

Le mur de brique entre les deux a été défoncé pour leur permettre de s'y installer, mais bientôt ils devront quitter l'endroit. Le Service des incendies réquisitionne le local pour se conformer aux normes.

Le budget total du Service de police de Wemotaci, qui est financé comme les autres corps autochtones de la province à 48 % par Québec et 52 % par Ottawa, a été de 960 000 $ en 2017-2018.

Le chef du Service de police de Wemotaci, Dave Fontaine, dans son bureau.Le chef du Service de police de Wemotaci, Dave Fontaine, dans son bureau Photo : Radio-Canada

Ce budget est nettement insuffisant pour le chef de police, qui précise que son budget n'a pas augmenté d'un cent en trois ans.

Ici, les policiers sont payés 37 500 $ par année. C'est sans parler du fait que les policiers n'ont même pas accès à certains outils de base parce que le poste n'est pas conforme aux normes actuelles.

« On fait nos propres empreintes selon la vieille méthode, avec de l'encre, et pour les demandes d'information au Centre de renseignements policiers du Québec, c'est toujours avec l'assistance de la SQ », déplore Dave Fontaine, qui demande depuis trois ans du financement pour un nouveau quartier général.

Heureusement, les minuscules cellules ne servent presque pas, selon le chef de police. Les couchettes ne sont pas suffisamment longues pour qu'un adulte puisse s'y coucher et les toilettes métalliques occupent presque tout l'espace.

Dans le couloir pour s'y rendre, des balais, pancartes et autres objets jonchent le sol. Le Service de police de Wemotaci est sur une liste d'attente prioritaire pour obtenir du financement d'Ottawa.

Le chef de police et les agents rêvent d'un bel endroit où ils n'auront pas à partager leurs bureaux, où chaque chose aura sa place.

Mais une chose ne changera pas, cet endroit demeurera un lieu d'échange avec les citoyens où on préfère le dialogue à la répression. À preuve, en plus de 15 ans, jamais Dave Fontaine ni aucun de ses agents n'ont eu à faire feu.

Les enfants de Wemotaci captivés par la caméra de Maxime André, qui leur montre comment elle fonctionne.Les enfants de Wemotaci captivés par la caméra de Maxime André, qui leur montre comment elle fonctionne. Photo : Radio-Canada

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