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Bateau de sauvetage de migrants bloqué en mer : « Nous arrivons au bout de nos vivres »

Le reportage de Frédéric Nicoloff

« On n'a quasiment plus de vivres pour pouvoir nourrir ces 629 personnes », affirme Fabienne Lassalle, directrice générale de l'organisation SOS Méditerranée, qui commande le bateau Aquarius, à l'arrêt depuis dimanche dans les eaux internationales entre Malte et l'Italie, avec à son bord des migrants africains rescapés au cours de la fin de semaine.

« Nous arrivons au bout de nos vivres ce soir ou tout juste demain matin », a renchéri Mme Lassalle au micro de l’émission Midi info, sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première.

Lundi, le gouvernement espagnol du socialiste Pedro Sanchez a annoncé son intention de prendre en charge le navire humanitaire, après le refus de l'Italie et de Malte de le recevoir.

Si le gouvernement espagnol considère qu’il est de son « devoir » de contribuer à éviter une catastrophe humanitaire, « et d'offrir un refuge sûr à ces gens, de remplir [ses] obligations en matière de droits de l'homme », il reste que se rendre jusque là n’est pas la meilleure idée, estime Mme Lassalle.

« Si c’est une option, elle n’est pas forcément simple, explique-t-elle. Elle nécessite de nombreux éléments tels que des ravitaillements en mer. »

Ça veut dire aussi que, pendant un minimum de trois jours pour s’y rendre et trois jours pour revenir, ça éloigne l’Aquarius au moins six jours de la zone de sauvetage, alors que depuis ce week-end il était le seul navire de sauvetage dans cette zone.

Fabienne Lassalle, directrice générale, SOS Méditerranée

Mme Lassalle précise que, malgré l’offre de l'Espagne, le navire n’a pas encore reçu l’autorisation des autorités maritimes pour gagner la côte du pays.

« Il n’y a aucune confirmation de cette annonce, que je qualifierais plutôt de politique », dit-elle.

Anxiété à bord

Les 629 migrants à bord de l'Aquarius, un navire immatriculé à Gibraltar, sont issus de 26 nationalités et comptent 7 femmes enceintes ainsi que 123 mineurs non accompagnés. Le quart des migrants sont des Soudanais.

Sur le navire se trouvent aussi 20 membres des organisations SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, qui le commandent conjointement, de même que 11 membres d'équipage.

Selon la responsable des communications de Médecins sans frontières, qui est à bord et à qui Radio-Canada a pu parler par messagerie lundi après-midi, les vivres commencent effectivement à manquer. Le navire a toutefois reçu un ravitaillement de 950 bouteilles d'eau et de 800 plats de nouilles. Ces rations ne dureront pas une journée, a mentionné Lauren King.

Les passagers sont au courant de la situation, affirme Mme King. « Nous les avons informés que cela pourrait prendre quelques jours [avant qu’ils puissent débarquer] », dit-elle.

Ils sont très anxieux de ce qu’il va leur arriver. Ces gens sont vulnérables. Ils ont été exposés à des abus, de l’extorsion et de la violence en Libye. Ensuite, ils ont été sur un radeau pneumatique sur la mer pendant des heures. Leur principal souci, c’est d’être forcés de retourner en Libye, où c’est très dangereux pour eux.

Lauren King, Médecins sans frontières, à bord de l’Aquarius

Selon Mme King, la plupart des rescapés se plaignent de maux bénins tels que de la fatigue, de la déshydratation et des maux de tête. Les sept femmes enceintes se portent bien, mais elles sont vulnérables à une détérioration des conditions, à l’instar des autres passagers.

« Nous sommes capables de traiter et de stabiliser les patients, mais si les gens restent dans cette situation stressante, nous nous attendons à ce que plus de gens développent ces symptômes et que nous ne soyons plus capables de les soigner sur le navire. »

Une quinzaine de personnes ont subi des brûlures lorsqu’elles se trouvaient dans les pneumatiques, assises dans un mélange corrosif d’essence et d’eau de mer. D’autres ont différentes blessures et infections.

Les passagers restent calmes malgré l’anxiété, ajoute Lauren King. Lundi matin, des femmes ont chanté et prié dans une salle du navire. « Ce n’est pas confortable d’être sur les ponts, exposés aux éléments, sans savoir combien de temps ils vont rester là », dit-elle.

Madrid répond à l'appel de Rome

Des migrants s'entassent sur un bateau.Des migrants recueillis en mer par le navire humanitaire Aquarius. Photo : Reuters / Darrin Zammit Lupi

Le gouvernement de Rome a refusé dimanche que l’Aquarius accoste dans un port italien et a demandé à Malte de l'accueillir.

Le président du Conseil italien, Giuseppe Conte, a remercié l'Espagne lundi. « Nous avions demandé un geste de solidarité de l'UE face à ce cas d'urgence. Nous ne pouvons que remercier les autorités espagnoles d'avoir répondu à cette invitation », a-t-il dit.

« L'Italie n'est plus seule », a-t-il ajouté, soulignant qu'il fallait changer les règles européennes sur le droit d'asile afin qu'elles soient « plus justes pour tout le monde ».

Un jeune homme africain portant une veste de sauvetage est flanqué de deux hommes travaillant pour SOS Méditerranée sur le pont de l'Aquarius.Un jeune homme est secouru à bord de l'Aquarius par l'équipe de SOS Méditerranée. Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Le ministre italien de l'Intérieur, Matteo Salvini, chef de la Ligue d'extrême droite, a ajouté sur Twitter que le problème a pu être réglé grâce au « bon coeur » de l'Espagne, mais l'Union européenne ne peut pas toujours compter sur de tels gestes.

Également sur Twitter, le premier ministre maltais, Joseph Muscat, a remercié Madrid et a précisé qu'il allait envoyer du ravitaillement à bord de l'Aquarius, qui devrait mettre environ trois jours à gagner Valence.

« Je remercie le président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, [d'avoir accepté] de prendre en charge l'Aquarius après que l'Italie eut bafoué les lois internationales et conduit à cette impasse [...] Nous devons nous asseoir ensemble et voir comment éviter que cela se reproduise. C'est un problème européen », a écrit Joseph Muscat.

Plus de 600 000 migrants ont atteint l'Italie par bateau depuis 2013. Les arrivées ont reculé de 85 % depuis le début de l'année grâce aux accords conclus par le gouvernement italien précédent pour empêcher les départs des côtes libyennes, mais les sauvetages se sont à nouveau multipliés ces derniers jours.

« Cette fois, il y a quelqu'un qui dit non »

Des migrants et des réfugiés en provenance de la Libye rescapés à bord d'un bateau sur la Méditerranée en novembre 2016.Des migrants et des réfugiés en provenance de la Libye rescapés à bord d'un bateau sur la Méditerranée en novembre 2016. Photo : Getty Images

« Sauver des vies en mer est un devoir, mais transformer l'Italie en un énorme camp de réfugiés n'en est pas un », a renchéri lundi Matteo Salvini.

L'Italie a fini de courber la tête et d'obéir. Cette fois, il y a quelqu'un qui dit non.

Matteo Salvini, ministre de l'Intérieur italien

Matteo Salvini a également mentionné qu'un autre navire d'une ONG, le Sea Watch 3, qui se trouve actuellement au large des côtes libyennes, pourrait se voir interdire l'accès aux ports italiens.

« Des gens sont en pleine détresse, ils manquent de provisions et ont un besoin urgent d'être aidés », a déclaré pour sa part, avant l'annonce du gouvernement espagnol, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui appelait les gouvernements italien et maltais à mettre de côté les considérations politiques pour régler le problème.

« Des questions plus larges, comme savoir qui est responsable ou comment mieux partager les responsabilités entre les États, peuvent être examinées plus tard », a souligné Vincent Cochetel, envoyé spécial du HCR.

La Commission européenne avait aussi signalé que la priorité pour les autorités italiennes et maltaises devait être de s'assurer que les migrants de l'Aquarius « reçoivent les soins dont ils ont besoin ».

Avec les informations de Reuters

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