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La renarde, un hommage hors normes à Pauline Julien

Quatorze artistes féminines (comédiennes, chanteuses, musiciennes) de diverses générations ont participé au spectacle La renarde, sur les traces de Pauline Julien.
Isabelle Blais a été musclée dans l’interprétation du Plus beau voyage et d’une belle justesse pour Litanie des gens gentils. Photo: Photo courtoisie Francos/Benoit Rousseau
Radio-Canada

CRITIQUE – Le petit écran était installé à l'entrée du hall du théâtre Maisonneuve, à l'endroit où les spectateurs quittent l'escalier mécanique. Il suffisait de lever les yeux pour voir des images de Pauline Julien, comme si elle nous accueillait tous, personnellement, à son spectacle-hommage, La renarde, sur les traces de Pauline Julien.

Un texte de Philippe Rezzonico

Les images en question étaient en fait celles de la bande-annonce dévoilée plus tôt dans la journée du documentaire de l’ONF, Pauline Julien : intime et politique, réalisé par Pascale Ferland, qui sera en salles le 21 septembre.

Même sans le son, on pouvait voir Pauline Julien s’exprimer, chanter et danser. Brillante idée de nous ramener en mémoire les images de l’artiste et de la militante, quelques minutes avant qu’elle soit le cœur du spectacle proposé par les Francos de Montréal.

D’autant plus que les deux premières personnes à prendre place sur scène étaient Pascale Galipeau et Marie Bernier, la fille et la petite-fille de la disparue. Elles ont parlé avec chaleur, émotion et humour de leur mère et grand-mère. Marie Bernier, qui est enceinte, a rappelé qu’elle a failli se prénommer « Tulipe » à cause de sa grand-mère.

Quant à Pascale Galipeau, elle a évoqué un spectacle de sa mère vu quand elle avait 12 ans et où elle avait l’impression d’être la seule spectatrice dans la salle.

Quatorze sur scène

Ce n’était pas le cas vendredi dans le théâtre de la Place des Arts, bondé. Une clameur s’est fait entendre quand 14 artistes féminines (comédiennes, chanteuses, musiciennes) de diverses générations sont apparues sur scène en disant en cœur : « Nous sommes la suite! » L’enchaînement était parfait : Pauline en images, Pauline racontée par ses descendantes et Pauline célébrée par ses pairs.

France Castel et Louise Latraverse, qui ont connu Pauline Julien, ainsi que Isabelle Blais (guitare), Fanny Bloom (claviers), Sophie Cadieux, Émilie Bibeau, Queen Kâ (Elkahna Talbi), Frannie Holder (claviers), Klô Pelgag, Erika Angell, Amélie Mandeville (basse, direction musicale), Virginie Reid (piano, claviers), Laurie Torres (batterie) et Ines Talbi (mise en scène et idéation) ont chanté, raconté, narré et lu les mots de l’auteure et chanteuse ainsi que ceux qu’elle a célébrés (Réjean Ducharme, Raymond Lévesque, Gilles Vigneault, Michel Tremblay, Anne Sylvestre, George Dor, Claude Gauthier, Jacques Perron, Leonard Cohen, Léo Ferré, François Dompierre), en paroles ou en musique.

Si elle s’est donné la mort le 1er octobre 1998, dans les faits, Pauline Julien, l’artiste, s’est éclipsée des scènes et des studios bien avant son départ. Ses derniers enregistrements remontent aux années 1980. C’est dire à quel point un tel spectacle était attendu et nécessaire. On l’a senti très tôt tant les chansons étaient couronnées de salves d’applaudissements à rallonge.

Il est vrai que le talent, la complémentarité des artistes, ainsi que le lien affectif ou artistique les liant à celle qui a refusé de chanter devant la reine d’Angleterre en 1964 ont permis de savourer ce récital pas ordinaire.

Chaise musicale

Durant une heure et 45 minutes, personne n’a quitté la scène. Interprétations en solo, en duo ou en trio, peu importe. Les autres devenaient des choristes de luxe qui coloraient délicatement les offrandes.

Sur scène, on jouait au jeu de la chaise musicale… au sens propre du terme, un peu comme les sportifs qui partent et reviennent au banc des joueurs. Les 14 femmes ont joué en équipe avec classe et aplomb, personne ne tentant de voler le show à quiconque. Esprit de corps et esprit d’équipe.

France Castel, qui a encore du coffre à revendre, a interprété Je vous aime et la légendaire L’âme à la tendresse avec une belle retenue. Isabelle Blais a été musclée dans l’interprétation du Plus beau voyage et d’une belle justesse pour Litanie des gens gentils, soutenue par une rythmique appuyée.

Beau clin d’œil aussi, de voir Queen Kâ, Erika Angell et Ines Talbi interpréter L’étranger.

Sophie Cadieux et Émilie Bibeau ont été les plus sollicitées et ont travaillé de concert plus souvent qu’à leur tour. Leur interprétation de La Grenouille était aussi complice que leur sens théâtral a été inouï, quand elles ont partagé Gémeaux Croisés, où elles campaient Pauline Julien et Anne Sylvestre se donnant la réplique dans une entrevue.

Gigantesque Manic

Fanny Bloom a eu droit à deux morceaux choisis. De bon ton pour Une sorcière comme les autres, elle a été magistrale pour La Manic, interprétant la chanson une main dans les poches, maximisant ainsi la solitude et la tristesse.

Parfois, nous étions au plus près de la chanteuse, de l’actrice, de la féministe et de la battante, quand Latraverse, Blais, Cadieux et Bibeau ont lu durant une bonne dizaine de minutes des extraits de La renarde et le mal peigné, le recueil de correspondances entre Julien et Gérald Godin. Rarement vu une foule aussi attentive pour un exercice si périlleux. Ce fut pourtant excitant au possible. Le talent des comédiennes a servi au plus haut point l’agenda poésie.

Erika Angell a proposé une version bilingue de Suzanne, tandis que Queen Kâ a offert Les gens de mon pays en slam. Une étonnante relecture. Klô Pelgag, un peu sous-utilisée, a conclu en force la soirée avec une interprétation bien sentie d’Urgence d’amour.

À l’ère du #metoo, ce spectacle collectif féminin ne pouvait mieux tomber. Sensible, touchant et émouvant au possible, il aura permis de ramener l’œuvre popularisée par Pauline Julien dans un contexte contemporain.

Et en raison de la qualité de la production, on peut dire que le spectacle La renarde est désormais à Pauline Julien ce que Douze hommes rapaillés est à Gaston Miron : un hommage hors normes.

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La renarde, sur les traces de Pauline Julien. Supplémentaire le 21 février 2019, au Théâtre Outremont. Tournée québécoise en février et mars 2019.

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