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La contraception pour développer le Sénégal

Des fidèles sortent de la mosquée.
À la sortie de la mosquée de Sacré-Coeur 3, à Dakar, après la prière du vendredi Photo: Radio-Canada / Marie-France Abastado
Radio-Canada

À peine le quart des Sénégalaises ont recours à la contraception. Pourtant, le développement du pays ne peut passer que par un meilleur contrôle des naissances. Ce ne sont pas seulement les ONG qui le disent, mais aussi des imams.

Un texte de Marie-France Abastado, à Désautels le dimanche 

Moussé Fall, imam de la mosquée Sacré-Cœur 3, prêche tous les vendredis dans ce quartier paisible de Dakar, la capitale sénégalaise.

Une rue étroite et poussiéreuse, et une femme qui s'éloigneUne rue du quartier Sacré-Coeur 3, à Dakar Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

« Aujourd’hui, je vais traiter du manque de patience dans la société sénégalaise. » L’imam pense ici, entre autres, à la sexualité précoce des jeunes qui n’attendent pas toujours d’être mariés pour s’y adonner.

Un imam progressiste

L’imam Fall est considéré par plusieurs comme un imam progressiste. Il veut convaincre ses fidèles que la planification familiale ne va pas à l’encontre des préceptes du Coran.

Même s’il croit que l’abstinence est encore la meilleure façon de se conformer aux préceptes du Coran, il préfère être réaliste et inciter les jeunes qui sont sexuellement actifs à être responsables.

Un homme à l'air sérieux devant une bibliothèqueL’imam Moussé Fall Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

C’est un péché encore plus grave de transmettre des maladies [sans parler] de l’avortement provoqué ou de l’infanticide.

L’imam Fall

Le reportage de Marie-France Abastado est diffusé le 10 juin à Désautels le dimanche sur ICI Première.

Planification familiale et développement

En fait, pour l’imam Fall, la planification familiale est une question de développement. Il doit en convaincre non seulement les fidèles, mais aussi ses collègues imams.

Et c’est ce qu’il fait avec l’Alliance des religieux pour la promotion de la santé et du développement, qui a formé plus de 3000 imams dans le pays.

Des femmes agenouillées, le visage près du solLes femmes à la prière de la Mosquée de Sacré-Coeur 3 à Dakar Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Mais la partie est loin d’être gagnée, et bien des imams, avant ces formations, sont férocement contre la planification familiale.

Ceux qu’on réussit à convaincre pourront à leur tour faire la promotion du contrôle des naissances à la mosquée, dans des causeries de quartier ou dans des émissions.

Un travail apprécié

Aminatou Sar dirige l’ONG Path au Sénégal, une organisation américaine qui se spécialise dans le domaine de la santé. Elle salue le travail de ces imams encore minoritaires qui, dit-elle, font une interprétation plus libérale du Coran.

J’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui osent confronter leurs pairs. Ce sont des jeunes qui ont une lecture beaucoup plus scientifique du Coran, qui sont éminemment érudits et donc difficiles à contredire.

Aminatou Sar, directrice de Path
Une femme au visage souriantAminatou Sar, directrice de Path International au Sénégal Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Mais surtout, ce qui la ravit, c’est qu’enfin on comprenne que la planification familiale est une condition sine qua non du développement.

Le Sénégal a fait un bond de géant en la matière depuis 50 ans avec un taux de natalité qui est passé de plus de 7 enfants par femme en 1960 à 4,6 enfants aujourd’hui.

« Je suis moi-même issue d’une famille de 15 personnes, et ma mère est la première à être indignée quand on en a plus de deux. Aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’on peut développer ce pays en ayant 15 enfants par famille. »

Si la population continue de croître à ce rythme, jamais les besoins en éducation et en santé ne pourront être satisfaits, quels que soient les milliards investis, ajoute-t-elle.

L'entrée de la clinique avec les heures d'ouvertureAgrandir l’imageClinique Marie Stopes International à Dakar Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Une clinique pour la santé de la reproduction

L’équation contraception et développement, on l’a bien comprise aussi à la clinique Marie Stopes, ouverte depuis trois ans à Patte d’oie dans la banlieue de Dakar. On y offre des services reliés au contrôle des naissances et aux maladies transmissibles sexuellement ou à la reproduction.

Ce jour-là, une jeune femme est venue pour un rendez-vous de contrôle après l’implantation sous-cutanée d’un contraceptif hormonal. Pour elle, c’est important de pouvoir avoir accès à la contraception. « Je veux laisser ma fille grandir avant d’avoir d’autres enfants », affirme-t-elle.

Un plat avec des condoms, à côté de dépliantsDes condoms offerts sur la table à café de Marie Stopes International, une clinique spécialisée en santé de la reproduction Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Dans la salle d’attente de la clinique, un plat rempli de condoms est bien en vue sur la table à café. Chez Marie Stopes, on met aussi l’accent sur la sensibilisation des jeunes à la planification familiale.

Dans ce pays où les grossesses précoces ne sont pas toujours accidentelles, c’est même un aspect crucial du travail de l’ONG. Car dans certaines régions, les filles sont mariées aussi tôt qu’à 12 ou 13 ans.

La directrice des programmes, Michèle Diop, reconnaît qu’il est difficile de modifier ces habitudes culturelles.

On laisse la jeune femme avoir son premier enfant, mais on lui explique qu’il faudrait, pour son état de santé, pour son épanouissement social, qu’elle mette un peu de temps avant de faire un autre enfant.

Michèle Diop, de Marie Stopes
Une femme au visage souriant est assise sur un divan.Michèle Diop, directrice des programmes à Marie Stopes International Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Des soins post-avortement

La clinique Marie Stopes offre aussi des soins post-avortement. Parce que même si les interruptions volontaires de grossesse sont interdites au Sénégal, on en pratique en moyenne chaque année plus de 50 000 dans la clandestinité avec toutes les complications que cela peut entraîner.

« Des fois, dit la sage-femme Claudine Depot, elles viennent avec de la fièvre, elles sont malades, paniquées. On les reçoit et on fait la prise en charge. »

Cette prise en charge peut-être aussi simple qu’une prescription d’antibiotiques ou d’anti-inflammatoires. Mais dans tous les cas, il faut faire une échographie pour s’assurer qu’il ne reste pas de débris et dans ce cas procéder à une aspiration pour terminer l’avortement.

Une femme, portant un uniforme d'hôpital, est assise et nous regarde en souriant timidement. Elle est légèrement accotée sur le mur et sur la table devant elle se trouve des objets médicaux.Claudine Depot, sage-femme à Marie Stopes International à Dakar, au Sénégal Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

La bataille des juristes sénégalaises

La seule exception à l’interdiction de l’avortement au Sénégal, c’est lorsque la vie de la mère est en danger. À l’Association des juristes sénégalaises, on se bat pour qu’il soit aussi permis en cas de viol ou d’inceste.

La secrétaire exécutive, Awa Tounkara Cissé, rappelle que le Sénégal a signé le Protocole de Maputo qui permet l’avortement dans ces cas. « Nous ne demandons pas l’avortement à tout prix », lance-t-elle.

Awa Tounkara Cissé souligne que, dans la réalité, ce sont les femmes les plus démunies qui souffrent de la situation. Faute de moyens, elles vont voir des charlatans, alors que les femmes plus fortunées peuvent avoir accès à des cliniques mieux équipées qui oeuvrent dans la clandestinité.

Une femme portant une robe semble nous regarder droit dans les yeux et sourit timidement. Elle est vue devant une porte en bois.Awa Tounkara Cissé, secrétaire générale de l’Association des juristes sénégalaises. Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

L’Association des juristes est encore bien loin de demander la dépénalisation complète de l’avortement. Et ce n’est pas qu’une question de religion; les mentalités n’en sont pas encore là, observe Awa Tounkara Cissé.

De son côté, la directrice de Path international, Aminatou Sar, croit qu’on devrait arriver un jour à la décriminalisation complète de l’avortement au Sénégal et pas seulement en cas de viol ou d’inceste.

« Pour moi, l’avortement, ça procède du même courage qu’il faut quand on a aboli la peine de mort, le même courage qu’il a fallu pour imposer le vote des Noirs aux États-Unis. Et ce courage-là ne viendra pas d’une adhésion populaire, jamais, lance-t-elle. Ça viendra d’une vraie volonté politique, une volonté de traiter sa population à égalité et de se dire qu’on ne peut pas imposer à une femme d’être mère coûte que coûte. »

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