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Le sommet Kim-Trump, ou le mirage de la dénucléarisation

Des missiles intercontinentaux lors d'un défilé militaire à Pyongyang.
Il n'y a pas si longtemps, la Corée du Nord faisait parader ses missiles intercontinentaux capables d'envoyer une charge nucléaire jusque dans la capitale américaine. Photo: Reuters / Damir Sagolj
Radio-Canada

Qu'attendre de la rencontre prévue le 12 juin entre les dirigeants américain et nord-coréen? Pyongyang a-t-il vraiment l'intention de se débarrasser de son arsenal nucléaire? Ce serait très étonnant, selon les experts à qui nous avons parlé.

Un texte de Danielle Beaudoin

De la poudre aux yeux, des concessions de façade, un cirque médiatique. Est-ce à cela que se résume le sommet très attendu entre le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un et le président américain, Donald Trump, le 12 juin à Singapour? En tout cas, ce ne sera pas un moment historique, selon Ferry de Kerckhove, ancien diplomate et professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales (ESAPI) de l’Université d’Ottawa.

Mais pour les Coréens du Nord, le simple fait d’être photographié à côté de Donald [Trump], ça vaut de l’or.

Ferry de Kerckhove, professeur à l'ÉSAPI

L’ex-ambassadeur n’attend pas grand-chose du sommet de Singapour, car il estime qu’il aurait fallu une meilleure préparation et « de véritables dispositifs diplomatiques ».

Une opinion que partage Jean-François Bélanger, doctorant en sciences politiques à l’Université McGill et chercheur au Centre d’études sur la paix et la sécurité internationale (CEPSI). Ce sommet est bien mal préparé, juge le chercheur. D’habitude, rappelle-t-il, une réunion entre dirigeants est l’aboutissement d’un long processus d’échanges entre diplomates. « Les présidents ou chefs de régime se rencontrent à la fin, quand il y a une entente claire, qui est un peu satisfaisante pour tout le monde ».

Tout de même, ce sommet est historique, croit pour sa part Gérard Hervouet, professeur en science politique à l’Université Laval et directeur du Groupe d’études et de recherche sur l’Asie contemporaine (GERAC). Ce dernier, qui suit la crise coréenne depuis une vingtaine d’années, rappelle que c’est quand même la toute première fois qu’il y a une rencontre entre les dirigeants des États-Unis et de la Corée du Nord.

L’ouverture soudaine de Pyongyang

Qui aurait pensé il y a encore quelques mois qu’une telle réunion au sommet soit possible aujourd’hui? En novembre 2017, la Maison-Blanche menaçait de détruire complètement le régime nord-coréen après que Pyongyang eut effectué un nouveau tir de missile balistique intercontinental (ICBM), techniquement capable d’atteindre le territoire américain.

Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis. Le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un, s’est démené sur le plan diplomatique. Il est allé à deux reprises en Chine rencontrer le président Xi Jinping. La Chine, qui est le véritable meneur de jeu dans l'affaire, et qui peut à tout moment dire à Kim Jong-un de se débarrasser de l’arsenal nucléaire, rappelle Ferry de Kerckhove.

Xi Jingping et son épouse, Peng Liyuan, ainsi que Kim Jong et son épouse, Ri Sol JuÀ Pékin, à droite, le président chinois, Xi Jingping, et son épouse, Peng Liyuan. Le leader nord-coréen, Kim Jong-un, et son épouse, Ri Sol Ju. Photo : The Associated Press / Ju Peng

Kim Jong-un s’est aussi réuni deux fois avec son homologue sud-coréen. Les deux hommes se sont engagés à conclure la paix et à effectuer la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne. Les Corées sont toujours techniquement en guerre. Un armistice a été signé en 1953 pour mettre fin aux hostilités entre les deux pays, mais il n’y a toujours pas de traité de paix.

Le dirigeant nord-coréen a par ailleurs reçu de la visite, dont celle du secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, qui est allé à Pyongyang à deux reprises. Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a lui aussi été reçu par Kim Jong-un.

En plus de cet intense ballet diplomatique, il y a eu beaucoup de bruit autour de la tenue du fameux sommet Kim-Trump.

La rencontre a été annoncée sur Twitter début mai par le président américain. Quelques jours plus tard, Pyongyang a menacé de ne plus y participer si les États-Unis continuent d’exiger une dénucléarisation unilatérale. Le 1er juin, le président américain remet le sommet au programme à la suite de la visite d’un haut dirigeant nord-coréen à la Maison-Blanche.

Le président américain Donald Trump (à droite) serre la main du bras droit de Kim Jong-un, Kim Yong-chol (à gauche)Kim Yong-chol a remis une lettre de Kim Jong-un au président américain Donald Trump, qui le recevait à la Maison-Blanche Photo : Reuters / Leah Millis

Pourquoi la Corée du Nord fait-elle soudainement tant de gestes d’ouverture? Les sanctions économiques de la communauté lui font mal, note le professeur Hervouet. Et Pyongyang prend très au sérieux les menaces de frappes préventives des États-Unis, ajoute l’expert. Les Nord-Coréens sont de grands joueurs de poker, très rationnels, explique-t-il, et ils ont compris que cette fois-ci, le jeu était risqué. De là, toutes ces initiatives de Pyongyang pour calmer les tensions.

Que va-t-il se passer le 12 juin?

Pour l’instant, lance Jean-François Bélanger, Nord-Coréens et Américains ne semblent même pas s’entendre sur les objectifs du sommet de Singapour. Sur la question centrale de la dénucléarisation, Pyongyang parle d’un processus à long terme dans lequel la Corée du Nord fait partie de la communauté des États nucléaires, explique le chercheur.

La façon dont les Nord-Coréens en parlent, c’est un peu comme s’ils faisaient partie de la communauté des puissances nucléaires et qu’ils allaient, eux, embarquer dans tout le processus de désarmement et de contrôle des armes.

Jean-François Bélanger, chercheur au CEPSI

Les Américains voient les choses autrement, souligne Jean-François Bélanger. « Ils ne traitent pas les Nord-Coréens comme une puissance nucléaire. » Loin de là; les États-Unis font comme s’il était encore possible de forcer Pyongyang à se débarrasser complètement de son arsenal nucléaire. Ils crient sur tous les toits qu’ils veulent une « dénucléarisation « complète, vérifiable et irréversible ».

Donc, il y aura sûrement un accord sur la dénucléarisation au sommet de Singapour, mais quel accord?

Une photo montage du président américain Donald Trump et du dirigeant nord-coréen Kim Jong UnL'administration Trump souhaite une dénucléarisation rapide, mais les experts y voient plutôt une longue route semée d'embûches. Photo : Reuters / Kevin Lamarque et Korea Summit Press

L’autre point important à l’ordre du jour du sommet, selon Gérard Hervouet, c’est la signature d’un traité de paix pour mettre fin officiellement à la guerre de Corée. « Je pense que ce qui va être le plus spectaculaire dans cet accord, qui va être salué des deux côtés comme une très très grande victoire, c’est la signature d’un traité de paix […] entre les États-Unis et la Corée du Nord, qui sera suivi ou [accompagné] d'un traité de paix entre la Corée du Sud et la Corée du Nord. »

Avec une telle annonce au sommet, Pyongyang gagnerait une reconnaissance de facto de son régime, estime Gérard Hervouet.

« On va voir comment les États-Unis vont atteindre leurs propres objectifs de dénucléarisation et comment la Corée du Nord va atteindre ses propres objectifs de survie du régime, d’une espèce de reconnaissance de souveraineté et surtout d’affaiblissement des sanctions économiques de la communauté internationale », résume l’expert.

Pour l’ex-diplomate Ferry de Kerckhove, le président Trump a peut-être d’autres motivations quant à ce sommet. « Je ne sais pas si Trump réfléchit ou s’il fait ça au pif. Moi, je crois qu’il fait ça au pif. Et de toute façon, toute cette affaire-là, c’est aussi pour mettre de côté l’enquête sur la Russie et montrer que lui est un grand leader. »

Quelle dénucléarisation?

Il y aura de magnifiques phrases sur le sujet, dont M. Trump va se glorifier en disant : "Voyez, j’ai arraché la concession d’une dénucléarisation". Maintenant, ce qui va être très intéressant, c’est la mécanique. Qu’est-ce qu’il y aura derrière, comment ça va se faire?

Gérard Hervouet, directeur du GERAC

Est-ce que la dénucléarisation va se faire étape par étape? À quel moment y aura-t-il des vérifications? Quel type de vérifications? Avec des inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA)? Est-ce qu’on aura le droit d’intervenir et de fouiller dans plusieurs sites suspects? Ce sont des questions que se pose Gérard Hervouet. « Parce que s’il n’y a pas tout ça, dans cette mécanique de dénucléarisation, là, on peut s’attendre à tout, comme d’habitude, comme l’histoire l’a montré ».

M. Hervouet s’attend donc à une approche étapiste. « On a déjà vu ce que ça donnait en Corée du Nord. À chaque fois, il y avait des étapes […], et à chaque fois, il y avait des tricheries […], puisque les Coréens du Nord en profitaient pour améliorer soit leur uranium enrichi soit leur plutonium, tout ça se faisant d’une façon très dissimulée. Et on est incapable de vérifier tout ce qui se fait dans toutes les grottes, les cavernes, les montagnes de la Corée du Nord. »

Un camion militaire dans lequel sont assis quelques sodats de la marine nord-coréeen défile dans les rues de Pyongyang avec, derrière eux, un énorme missile. Un missile balistique est exhibé durant un défilé militaire marquant le 105e anniversaire de naissance du père fondateur de la Corée du Nord, Kim Il-sung, à Pyongyang, le 15 avril 2017. Photo : Reuters / Damir Sagolj

L’ex-diplomate Ferry de Kerckhove ne croit pas non plus à une dénucléarisation prochaine de la Corée du Nord.

Je reste sceptique. […] Je ne peux absolument pas croire que Kim va sacrifier son arme nucléaire. Non. Certainement pas à court et peut-être pas à moyen terme.

Ferry de Kerkhove, professeur à l'ÉSAPI

Déjà, avec ce sommet, « on ne fait que reconnaître au fond la puissance nucléaire coréenne », indique Ferry de Kerckhove. « La seule chose que j’espère, c’est qu’on limitera les dégâts », lance l’ex-diplomate.

Un tel sommet sera sûrement le premier d’une série de rencontres entre les deux pays, si on en croit les États-Unis. Et pour la communauté internationale, cela est rassurant, estime Gérard Hervouet, car avec les discussions, un conflit ouvert risque moins d’éclater du jour au lendemain.

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