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U2 a encore le goût du risque

Bono et Adam Clayton durant le concert « Experience + Innocence » le 23 mai 2018, à Chicago.
Bono et le bassiste Adam Clayton durant le concert Experience + Innocence. Photo: AFP / Archives/Kamil Krzaczynski
Philippe Rezzonico

CRITIQUE – À la deuxième chanson des rappels lors du concert de U2, mardi, au Centre Bell, des milliers de spectateurs balançaient leurs bras dans les airs, de droite à gauche, au gré de la musique. Banal, me direz-vous. Pas cette fois. Pas quand la chanson en question n'a que quelques mois d'existence.

U2 était en train d’interpréter Love Is Bigger Than Anything In It’s Way et le chanteur n’en revenait pas de la réaction de la foule. Ce nouveau titre est fort bien, mais on ne parle pas ici de All I Want Is You ou de Love Is Blindness, des chansons d’un calibre supérieur.

Trois ans après la tournée Innocence + Experience qui proposait les chansons du disque Songs of Innocence, les Irlandais étaient de retour à Montréal pour la tournée Experience + Innocence sur laquelle reposaient les chansons de Songs of Experience.

La prise de risque

Continuité? Redite? Surprises? Un peu de tout ça, finalement, mais, surtout, la nette impression que U2 est prêt à prendre des risques comme il ne l’a pas fait depuis longtemps.

La continuité, ici, était plus scénique que musicale. Le formidable et gigantesque écran/passerelle rectangulaire qui surplombe le parterre, le mince corridor au sol et la petite scène circulaire tout à l’opposé de la grande : tout était identique à la précédente tournée. Seule variante, des plateformes individuelles sur les flancs qui n’ont servi qu’une fois à The Edge et à Adam Clayton, durant Pride.

La redite, c’est par l’entremise des vidéos qu’elle se mesurait le plus souvent. Les images de la mère de Bono durant Iris (Hold Me Close), la recréation lumineuse de la rue d’enfance de Bono – Cedarwood Road, pour la chanson du même nom –, et le Bono, géant virtuel, qui crache de l’eau en direction du vrai The Edge, en chair et en guitare, installé au centre de la passerelle : tout était identique. Ou presque.

Quelques petites variantes pour le clip durant une Sunday Bloody Sunday acoustique et l’ajout d’images de synthèse de la ville de Montréal pour City of Blinding Lights. Pour ceux qui n’étaient pas là en 2015, l’effet a été bœuf. Mais il n’y avait plus aucune surprise pour les amateurs assidus. Et ils étaient nombreux.

Le chanteur de U2, Bono, chante, les bras écartés, lors d'un concert à Nashville, dans le Tennessee.Le chanteur de U2, Bono, lors d'un concert à Nashville, dans le Tennessee, fin mai. Photo : Getty Images / Jason Kempin

La soirée Mullen jr.

Avec plus d’une douzaine d’amis et collègues dispersés dans le Centre Bell, j’ai lu ou entendu tous les commentaires possibles portant sur la qualité du son : « pourri, très bon, moyen, excellent, etc. ».

Disons simplement que lorsqu’un aréna est rempli de plus de 21 000 spectateurs, la qualité sonore devient un élément plus variable que la météo. À l’occasion, la guitare de The Edge était moins perceptible que la basse de Clayton, mais le grand gagnant a été incontestablement Larry Mullen jr.

Ce dernier a martelé ses peaux à profusion durant The Blackout, quand on voyait les silhouettes des Irlandais danser en noir et blanc sur les écrans, et il a tambouriné comme un forcené durant American Soul, la meilleure nouvelle chanson avec son cri de ralliement, « You Are Rock and Roll! », pendant que l’on voyait des Américains de toutes origines sur les écrans. C’était le genre de frénésie qui régnait lors de l’interprétation de bombes comme Beautiful Day (rassembleuse), Elevation (géante) et Vertigo (incendiaire).

Bono en belle forme

Pour sa part, Bono était dans un excellent soir sur le plan vocal. Il a louangé le Canada qui a rapatrié « l’American dream » et qui en fait plus pour la reconnaissance des femmes que bien d’autres pays, ce que U2 exprime dans sa vidéo de spectacle Women of the World Take Over. Il a également salué la mémoire de Leonard Cohen et a dit bonsoir aux membres d’Arcade Fire présents au concert.

Il y a plus de « bonnes » chansons sur Songs of Experience que sur la première portion du diptyque paru en 2014, mais nombre d’entre elles sont à rythme lent. Love Is All We Have Left est aussi jolie et que symbolique, mais est-elle vraiment une bonne chanson d’ouverture, même si Bono avait fière allure, suspendu en dessous de la plateforme?

Lights of Home, plus grandiose que mordante, après la vivifiante The Blackout? Vraiment? Il était temps que l’électrochoc de I Will Follow survienne. Et 13 (There Is A Light), pour conclure, s’est avéré un pétard mouillé. Ce n’était vraiment pas 40... Rarement les gars de U2 bétonnent une sélection de chansons aussi tôt dans une tournée. Il faudrait peut-être songer à modifier quelques enchaînements sous peu.

Les omissions

Les critiques et les amateurs ont tôt fait de noter dès le début de la tournée en mai que les quatre monuments – Where the Streets Have No Name, With Or Without You, I Still Haven’t Found What I’m Looking For et Bullet The Blue Sky – de l’album The Joshua Tree (1987) manquaient à l’appel.

L’explication? La tournée du 30e anniversaire du disque présentée l’an dernier dans des stades – qui a fait impasse sur Montréal à cause de la décrépitude du nôtre – où elles étaient jouées tous les soirs.

Je crois sincèrement au privilège de l’artiste de proposer ce qu’il veut, mais quand tu fais impasse sur 4 des 10 chansons les plus importantes de ton répertoire… Mmm… peut-être 6 ou 7, finalement, en raison de l’absence de New Year’s Day, de Bad et de Mysterious Ways, il faut peut-être annoncer la couleur avant de mettre les billets en vente...

Au nombre de fois que j’ai vu U2 en 33 ans (26 concerts), je m’en fiche un peu. Mais chaque concert donné, quelqu’un vient voir un artiste ou un groupe de la stature de U2 pour une première fois. Un dénommé Charles Aznavour m’a appris ça il y a longtemps… C’est pour ça qu’il chante La Bohème chaque soir, même plus de 50 ans après la création de la chanson.

Et l’amateur qui vient voir U2 pour la première fois, il veut entendre l’immortelle absolue, l’incontournable planétaire, la chanson la plus jouée à la radio du groupe depuis trois décennies. Surtout à 365 $ le billet… Trois de mes amis qui ne se connaissent pas ont vu U2 pour la première fois, hier. Tous m’ont contacté après le spectacle pour reprocher cette omission. Et ils n’ont pas dû être les seuls.

Bref, Bono, The Edge et compagnie, vous enlevez ce que vous voulez, vous chantez ce que vous voulez, mais Where The Streets have No Name doit être de la partie. Cette chanson est votre Satisfaction. Votre Born To Run. Pas le choix. On appelle ça le minimum syndical.

Adam Clayton, Larry Mullen Jr., Bono and The Edge of the Irish rock band U2 perform during the "Experience + Innocence" tour at the United Center in Chicago on May 23, 2018. (Photo by Kamil Krzaczynski / AFP)        (Photo credit should read KAMIL KRZACZYNSKI/AFP/Getty Images)La tournée Photo : AFP / Archives/Kamil Krzaczynski

Tournée pour les irréductibles?

Cela souligné, il importe de mentionner les cadeaux des Irlandais. Acrobat, tirée de Achtung Baby (1991), a été interprétée pour une toute première fois en concert cette année. Les purs et durs de U2 avaient maintes fois exprimé sur des forums de discussions le désir de l’entendre en spectacle. Elle fut gigantesque, lorsqu’offerte sur la petite scène.

The Ocean (Boy, 1980), sur une base permanente au sein d’une tournée de U2? On n’avait pas vu ça depuis 1981. Le retour de Gloria (October, 1981), presque à tous les concerts? Là aussi, il faut remonter aux tournées de 1983 et de 1984. Et nous avons eu droit à une version de légende.

C’est sans compter les chansons issues de diverses décennies qui n’ont jamais été aussi présentes dans une tournée depuis leur création. On pense à la puissante Desire (Rattle and Hum, 1988) – Mullen s’est payé la traite, là aussi – et à la magnifique Staring at the Sun (Pop, 1997), encore plus touchante lorsqu’interprétée en version acoustique comme ce fut le cas.

Tiens, on a même eu droit à Hold Me, Thrill Me, Kiss Me, Kill Me, du film Batman Forever, durant la vidéo bande dessinée d’intermission. De là à penser que les Irlandais ont voulu satisfaire leurs admirateurs les plus irréductibles, il y a un pas qu’il est facile à franchir.

Pluie de nouveautés

En revanche, avec huit nouveaux titres et deux chansons tirées de Songs of Innocence, U2 a proposé une quantité de nouveautés comme on ne l’a pas vu depuis son passage au Forum de Montréal en 1992, quand 10 chansons de Achtung Baby avaient été interprétées et que tous les classiques de la première heure (I Will Follow, Gloria, Sunday Bloody Sunday, New Year’s Day) avaient été laissés au vestiaire.

Environ un quart de siècle plus tard, U2 a donc (ré)utilisé la même tactique. Sur le plan de l’audace, on doit lever notre chapeau au groupe qui ne veut pas se complaindre dans une aura de nostalgie.

Et j’ai beau déplorer l’omission de la chanson phare, force est d’admettre que bien peu d’artistes peuvent retrancher autant d’immortelles à leur répertoire et livrer malgré tout un concert aussi rassembleur d’une telle cohésion. Ça mérite réflexion.

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