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  • Exclusif
  • Pesticides : la majorité des inspections confiées à des étudiants

    Traitement de légumes aux pesticides.
    Traitement de légumes aux pesticides Photo: iStock

    Radio-Canada a appris que 57 % des inspections par le ministère de l'Environnement du Québec dans le domaine des pesticides ne sont pas de véritables inspections. Il s'agit de visites de sensibilisation et de contrôle, sur rendez-vous, menées durant l'été par des étudiants qui n'ont ni le pouvoir ni les connaissances des inspecteurs.

    Un texte de Thomas Gerbet

    Quand il s'agit de rassurer la population au sujet de l'utilisation parfois abusive des pesticides les plus néfastes pour l'environnement et la santé, le gouvernement du Québec met de l'avant le travail de ses inspecteurs sur le terrain.

    Près de 2000 inspections ont été réalisées dans le domaine l'an dernier, nous avait répondu le ministère de l'Environnement en août 2017. Nous avons voulu vérifier­ ce qu'il y avait derrière ce chiffre.

    Un document interne de la Direction générale du contrôle environnemental, obtenu par Radio-Canada, dévoile le détail des inspections réalisées en 2016-2017.

    On y découvre que, sur un total de 1964 inspections sur les pesticides, 1124 appartiennent en réalité à un programme de visites d'étudiants, soit 57 %.

    « Ces visites sont comptabilisées à tort pour gonfler les chiffres », dénonce un inspecteur du Ministère qui a requis l'anonymat.

    Les étudiants ne reçoivent qu'une formation d'une journée et demie avant d'être envoyés sur le terrain. Ils n'ont pas les pouvoirs légaux d'un inspecteur pour réaliser des visites surprises ou camoufler leur identité.

    D'anciennes étudiantes témoignent

    Espéranta Baptiste, ex-étudiante en chimie, se souvient d'avoir participé au programme, il y a quelques années. « On m’avait très bien spécifié que je n’étais pas inspecteur. On faisait de la sensibilisation », explique-t-elle. Son rôle consistait surtout à rappeler la loi et les règlements aux agriculteurs ou aux vendeurs de pesticides.

    L'ex-étudiante devait aussi contrôler les pesticides entreposés ou vendus à partir d'une liste. « Je ne connaissais même pas tous les produits qui étaient sur le marché », se souvient-elle.

    Anne-Sophie Blais-Verville a occupé cet emploi durant trois étés. « On regardait ce que les agriculteurs nous laissaient bien voir », raconte l'ancienne étudiante en biologie. Elle rappelle qu'elle devait prendre rendez-vous avec les agriculteurs avant de se présenter. « Quelqu'un de mal intentionné aurait très bien pu nous cacher des choses ou nous mentir. »

    Le Ministère a-t-il les moyens de ses ambitions?

    Québec a mis en place une nouvelle réglementation pour mieux encadrer l'utilisation de certains pesticides, dont les néonicotinoïdes, les insecticides « tueurs d'abeilles ». Ce sont les inspecteurs du ministère de l'Environnement qui doivent s'assurer que l'agriculteur a bien obtenu la justification d'un agronome pour les utiliser.

    « Le Ministère n'est pas en mesure de réaliser sa mission, croit le président général du Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ), Christian Daigle. On se doit d'avoir des gens sur le terrain qui vont s'assurer que les agriculteurs utilisent les bons produits et qu'ils ont le droit d'utiliser des pesticides. »

    Ça coûte moins cher d'embaucher un étudiant et de faire croire par la suite qu'il a fait des inspections. Le Ministère envoie de la poudre aux yeux à la population.

    Christian Daigle, président général du Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec

    Le SFPQ demande qu'on embauche plus de véritables inspecteurs. Leur nombre a baissé de 281 à 245 depuis l'arrivée des libéraux au pouvoir, il y a quatre ans. Ces inspecteurs partagent leur occupation dans des domaines divers et variés : des plages aux sites d'enfouissement, en passant par le contrôle des usines, des mines, de la foresterie ou encore de l'eau potable.

    Le ministère de l'Environnement n'a pas répondu à nos questions envoyées mardi. Il y a quelques mois, le porte-parole du Ministère Clément Falardeau nous avait toutefois expliqué que « lorsqu'une possibilité de non-conformité est suspectée par l'étudiant, le dossier est confié à un inspecteur, et une inspection en bonne et due forme est effectuée ».

    La force de notre système réside dans la combinaison des instruments suivants : sensibilisation, information, détection, interventions ciblées et coercition. Les étudiants et les inspecteurs se complètent.

    Clément Falardeau, porte-parole du ministère de l'Environnement du Québec

    Les pesticides au Québec :

    • 9500 tonnes de pesticides vendus dans la province en 2016, la grande majorité destinée à la production végétale (81 %);
    • 25 000 personnes et 1500 entreprises détiennent un certificat ou un permis d'utilisation.

    L'Ordre des agronomes dispose quant à lui de quatre inspecteurs pour surveiller le travail de ses membres dans le domaine des cultures végétales. Ces derniers sont au nombre de 750.

    Dans le cadre de la nouvelle réglementation sur les pesticides et pour éviter les conflits d'intérêts d'agronomes-vendeurs, l'Ordre ajoutera deux inspecteurs de plus à ses effectifs d'ici la fin de l'année.

    Au ministère de l'Environnement, le nombre d'inspections devrait être resté stable en 2017-2018, selon la planification interne obtenue par Radio-Canada. Toutefois, dans l'analyse détaillée, on découvre que sur 1944 inspections, 1243 devaient être faites par des étudiants, soit 64 %. Une proportion plus grande que l'année précédente.

    Des réactions

    « Camoufler ce travail de sensibilisation derrière un paravent d’inspection est tout à fait honteux », réagit Louise Hénault-Ethier, biologiste et chef de projets scientifiques à la Fondation David Suzuki.

    « L’usage des pesticides de synthèse demeure beaucoup trop élevé au Québec. Dans ce contexte, il faut aussi pouvoir débusquer les contrevenants et les tenir responsables de leurs méfaits. Ceci doit être fait par un inspecteur dûment formé », ajoute-t-elle.

    De son côté, le président de l'Union des producteurs agricoles Marcel Groleau pense que le Ministère fait « une erreur » en additionnant les visites des étudiants avec les véritables inspections.

    Politique provinciale

    Environnement