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Vous habitez toujours chez vos parents?

Un jeune homme souriant transporte une boîte de carton.

Un jeune homme qui déménage

Photo : Getty Images / IStock

Radio-Canada

En Occident, de plus en plus de jeunes adultes tardent à quitter le nid familial. Cette tendance ne semble pas près de disparaître. Pourquoi?

Un texte de Danielle Beaudoin

De nos jours, il est commun de voir les jeunes dans la vingtaine vivre toujours chez leurs parents. Dans les médias, on les surnomme souvent les Tanguy, en référence au film français sorti en 2001, où des parents font tout pour se débarrasser de leur fils de 28 ans.

Le terme Tanguy est réducteur et péjoratif, selon les sociologues à qui nous avons parlé. Le Tanguy du film est vu comme un parasite, un « enfant Velcro », qui reste chez ses parents pour le confort. La réalité des jeunes d’aujourd’hui est beaucoup plus complexe.

D’abord les chiffres. En Occident, près des deux tiers des jeunes de 15 à 29 ans vivent toujours chez leurs parents, selon les données les plus récentes de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Au Canada, c’est 60 %, en Suède, 35 %, et en Italie, près de 81 %.


Cette carte est bien connue de Jacques Hamel, sociologue de la jeunesse à l’Université de Montréal. Elle ressemble à bien des égards, croit-il, à celle élaborée il y a plusieurs années par le réputé sociologue Olivier Galland. De ces données, aujourd’hui nettement plus précises, se dégagent différents modèles.

Jacques Hamel cite notamment le modèle méditerranéen. Dans les pays comme l’Italie ou l’Espagne, les jeunes cohabitent avec leurs parents plus longtemps. Parce que c’est dans la culture? Certains sociologues croient que oui. « Les enfants sont sous l’emprise des parents à un âge plus avancé, ils quittent le domicile familial quand ils vont vivre en couple, se marier, etc. Donc, il y a une tutelle des parents qui s’exerce », souligne M. Hamel.

En opposition, il y a le modèle scandinave, où les jeunes quittent leurs parents plus rapidement. « Il faut considérer, outre la culture, les programmes sociaux qui existent dans les pays scandinaves et qui favorisent le départ des jeunes du domicile familial. L’État offre des programmes quand on est étudiant », note le sociologue.

Quant au Canada, il se situe dans la moyenne des pays de l’OCDE, qui est de 59,4 %.

La jeunesse... plus longue

Cette tendance des jeunes à rester plus longtemps chez leurs parents prend de l’ampleur depuis une quarantaine d’années en Occident.

Par exemple, au Canada, en 1982, 27 % des adultes dans la vingtaine (20-29 ans) vivaient au domicile familial, comparativement à 46 % en 2016.

Comment expliquer cet allongement de la jeunesse? « C’est sûr qu’on ne peut pas vivre par nos propres moyens à 20 ans comme c’était le cas dans les années 60 », fait remarquer Jacques Hamel.

On a vu émerger une réalité complètement nouvelle, explique Diane Pacom, professeure émérite en sociologie à l’Université d’Ottawa. « Le passage de la jeunesse à l’âge adulte se faisait d’une façon complètement différente avant, et il y a des raisons qui font qu’aujourd’hui, le jeune n’est pas capable de passer à la réalité du monde adulte, dont la première caractéristique, c’est l’autonomie. »

Avant, on devenait adulte à 19 ans, souligne l’experte. Après la Deuxième Guerre mondiale, les jeunes passaient par cinq étapes bien définies : ils finissaient leurs études secondaires, ils se trouvaient un emploi, ils partaient de chez leurs parents, ils se mariaient et ils faisaient des enfants.

Les choses ont changé depuis les années 60. Les jeunes étudient plus longtemps, ils s’endettent plus, ils intègrent le marché du travail plus tard, les emplois stables sont plus rares et ils se mettent en ménage tardivement.

Il y a aussi des changements dans le marché immobilier, note France-Pascale Ménard, analyste et sociologue à Statistique Canada. « Le coût de la vie est beaucoup plus élevé qu’il y a 10 ans ou 20 ans. Donc, c’est plus difficile pour les jeunes d’acheter une maison. Même les coûts des logements locatifs sont plus élevés. »

France-Pascale Ménard fait aussi remarquer que les jeunes issus de l’immigration ont tendance à rester chez leurs parents plus longtemps. On le voit notamment en Ontario, où il y a une plus grande diversité ethnoculturelle. Dans cette province, 42 % des jeunes de 20 à 34 ans vivent chez leurs parents, comparativement à 30 % au Québec. Il faut dire que le coût de la vie et les droits de scolarité sont plus élevés en Ontario.

Le phénomène Tanguy est aussi en hausse aux États-Unis. « Les jeunes [Américains] ont été particulièrement affectés par la récession économique de la fin des années 2000. Eux aussi, les jeunes, sont plus endettés. Ce sont des facteurs semblables. Le marché du travail et les conditions économiques sont un petit peu plus difficiles. Il y a aussi la plus grande diversité culturelle », explique France-Pascale Ménard, de Statistique Canada.

La dévaluation des diplômes

La sociologue Diane Pacom insiste sur le fait que les jeunes d’aujourd’hui sont forcés d’étudier plus longtemps. Avant, dit-elle, les enfants reprenaient le garage ou la ferme de leur père, et les gens pouvaient trouver un travail avec un diplôme secondaire. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus difficile. Il faut faire le baccalauréat, et bien souvent la maîtrise.

Sur le plan pratico-pratique, un bac, c’est un peu comme l’école secondaire avant. Et la maîtrise est devenue un passage obligé.

Diane Pacom, de l’Université d’Ottawa

Diane Pacom estime en outre que les jeunes sont pris en otage dans la grande transformation sociale que représente le virage numérique.

On est en train de passer, dit-elle, de la société industrielle avancée à la société numérique. « Il y a un bouleversement au niveau du monde des emplois. […] Et ça fait qu’il y a beaucoup de gens qui tombent entre les mailles du système. […] Et le numérique y est pour beaucoup. »

C’est tout un réajustement de la société au détriment de cette génération de jeunes, d’ailleurs qu’on méprise en les appelant les Tanguy.

Diane Pacom, de l'Université d'Ottawa

Les Tanguy, pas des paresseux

Même son de cloche du côté du sociologue Jacque Hamel. Il souligne que le film Tanguy a contribué à nourrir les préjugés contre les jeunes adultes qui cohabitent avec leurs parents.

Je ne peux pas souscrire à l’image du Tanguy, du grand adolescent qui passe ses journées à regarder la télé ou son ordinateur et qui exploite ses parents, qui est une espèce de parasite dans la maison. À mon sens, il faut apporter des nuances. C’est assez caricatural comme image.

Jacques Hamel, de l’Université de Montréal
On voit Tanguy entouré de son père et sa mère. Sur l'affiche, on peut lire : « À 28 ans, il habite toujours chez ses parents ».

L'affiche du film Tanguy, sorti en 2001

Photo : TF1 Films Production

Pour la sociologue Diane Pacom, ces jeunes sont séquestrés dans une vie qui n’est pas l’enfance ni l’âge adulte, un « no man’s land ». Ils sont dans une période de latence qui peut s’étendre jusqu’à l’âge de 35 ans, lance-t-elle.

Diane Pacom estime que le phénomène Tanguy ne relève pas d’un caprice ou du fait que les parents soient trop stricts, ou les jeunes, paresseux. « C’est que, tout simplement, les conditions de la transition de l’enfance à l’âge adulte ont tellement changé. »

Elle va plus loin en disant que ce mépris envers les Tanguy, le fait de les caricaturer, peut les rendre encore plus vulnérables.

Les enfants boomerang

Parmi les Tanguy, il y a ceux qui sont partis de la maison familiale, pour revenir plus tard vivre chez leurs parents pour toutes sortes de raisons : perte d’un emploi, peine amoureuse ou difficultés financières.

Il y a aussi les jeunes qui vivent avec leurs parents pour les aider. Le sociologue Jacques Hamel cite le cas du jeune homme qui habite avec sa mère, chef de famille monoparentale. « Elle [la mère] est ravie que son fils habite avec elle parce qu’il lui apporte un certain revenu. Il peut prendre soin aussi de la maison, faire des petits travaux. Il y a une espèce de partage qui se fait. »

Jacques Hamel ajoute que bien des parents ont été eux-mêmes des jeunes de la génération X, qui ont connu le début de la précarité d’emploi et des difficultés à entrer dans la vie adulte. « Ces parents sont beaucoup plus conciliants à l’égard de leurs enfants, parce qu’ils ont connu eux aussi la dure à leur époque. »

On a affaire aussi à des parents qui sont ouverts d’esprit et partagent à bien des égards la même culture que leurs enfants.

Jacques Hamel, de l’Université de Montréal

France-Pascale Ménard estime aussi que, dans certains cas, les parents tirent avantage de vivre avec leurs enfants adultes.

« À l’époque de mes parents, les baby-boomers, lorsque les familles étaient nombreuses, ils étaient encouragés à vraiment quitter, et ils voulaient quitter aussi. La relation parents et enfants adultes était différente. C’était beaucoup plus strict. Là, maintenant, c’est peut-être plus d’égal à égal; ils ont moins d’enfants, plus de ruptures conjugales. […] L’enfant adulte devient un peu le compagnon des parents, si le parent est séparé ou divorcé. »

C’est perçu souvent de façon péjorative, alors que c’est peut-être aussi juste une nouvelle façon, un nouveau mode de vie.

France-Pascale Ménard

Éducation

Société