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Les Canadiens errants du chemin Roxham

Près de Champlain aux États-Unis, si la langue française a été oubliée, les noms, eux, restent.

Près de Champlain aux États-Unis, si la langue française a été oubliée, les noms, eux, restent.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Radio-Canada

Ils s'appelaient Phaneuf, Coupal ou Tremblay et, comme des milliers de gens, ils ont traversé la frontière en suivant le chemin Roxham en quête d'un avenir meilleur. C'était il y a plus de 50 ans, en direction des États-Unis. Aujourd'hui, leurs enfants, qui vivent pourtant à un jet de pierre de la frontière, ne parlent plus français. Ils sont devenus de vrais Américains, avec un regard tout américain sur ces nouveaux migrants venus du bout du monde, qui passent par le même chemin, mais cette fois vers le nord.

Un reportage d’Émilie Dubreuil

Un taxi vient de s’arrêter devant une maison mobile visiblement à l’abandon. Son chauffeur, énorme, la mine impassible, sort les valises du coffre et, pointant au-delà de la frontière, indique à la petite famille qu’il a conduite jusqu’ici que c’est là, juste devant, que Roxham Road devient, par la magie canadienne, le chemin Roxham.

Côté canadien, les agents de la GRC sortent au même moment d'une maison mobile, celle-là toute pimpante, qui vient d’être installée en plein milieu de cet endroit perdu.

« Nous allons au Canada pour nos enfants, pour leur avenir », me dit le père.

Cet homme, sa femme et leurs deux enfants sont arrivés de Colombie la veille.

Le taxi repart. Il va aller chercher d’autres migrants, parce que c’est payant.

Et le silence retombe sur Roxham Road, troublé seulement par le bruit des tondeuses et les jappements des chiens de garde, que semblent posséder tous les résidents du coin.

Au bout du chemin, au bord de la rivière Chazy, deux hommes rénovent une vieille grange. Leurs noms de famille : Coupal et Phaneuf. Ils ont tous les deux la jeune cinquantaine et des parents canadiens.

« Ici, on a presque tous des noms français, mais presque personne de notre génération ne parle français. Nos parents ne nous l’ont jamais appris, ils voulaient qu’on s’intègre », explique Joe Coupal.

L’oncle de Joe était douanier du côté canadien du chemin Roxham, où il y avait un petit poste de douane jusqu’en 1976. Enfant, Joe allait voir ses cousins canadiens à vélo.

« Notre famille avait les terres qui sont devenues le Parc Safari, à Hemmingford », souligne Joe Coupal.

Le père de Donald Phaneuf, lui, venait à l’école aux États-Unis à partir du Canada, parce que l’école de rang américaine était plus proche de la ferme de ses parents que la canadienne.

La frontière, c’est une ligne abstraite pour nous. On est tellement proche.

Donald Phaneuf

« Ça coûte cher, ces gens-là »

Une ligne abstraite, peut-être, mais qui sépare deux univers politiques, tout de même.

MM. Coupal et Phaneuf me disent avoir voté pour Donald Trump.

« Nous en avions assez des mensonges des politiciens de carrière », explique Joe Coupal.

« Les migrants, ça fait un peu plus de circulation dans le coin, mais sinon, c’est une bonne chose que vous les preniez, parce que ça coûte cher, ces gens-là, et ça ne respecte rien, ajoute-t-il, songeur. Et votre premier ministre a dit qu’il les voulait, alors c’est bon, qu’ils s’en aillent chez vous! »

Son ami Donald Phaneuf lui fait remarquer, en riant, qu’ils sont eux-mêmes des descendants d’immigrants.

« Oui, mais ce n’est pas pareil, réplique Joe. Mon père, quand il a décidé de traverser les lignes, il a rempli des papiers, il a agi dans les règles. »

« C’était une autre époque, Joe. Les choses étaient plus simples », conclut Donald.

La copine de Joe m’offre une bouteille d’eau.

Je leur demande, avant de repartir sur mon vélo, pourquoi ils pensent qu'autant de Québécois ont immigré ici.

« Il y avait plus de travail et d’occasions, dit Donald. Il y avait ici des usines, mais elles ont fermé. La plus grosse usine, c’était celle où on reliait le TV Guide. »

« Ça va être le bordel »

Une maison en ruine dans la ville frontalière de Champlain, aux États-Unis.

Une maison en ruine dans le village frontalier de Champlain, aux États-Unis

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Le long du chemin Dubois, vers la petite ville de Champlain, s'étendent des fermes abandonnées, des maisons mobiles aux jardins peuplés de carcasses d’autos et de statuettes de la Vierge en plâtre.

Un homme tond son gazon et me regarde d’un air étonné. On ne voit pas beaucoup de cyclistes dans la région. Son nom de famille : Masson. Lui aussi est de descendance québécoise, par son arrière-grand-père.

Quand je lui demande ce qu’il pense du passage des migrants à côté de chez lui, il me demande si je suis Canadienne. Il me lance alors :« Soyez prudente, le Canada va être surpeuplé, ça va être le bordel. Bonne chance avec ça! »

Et il repart sur son tracteur.

À partir du chemin Cardin, là où il croise Dubois, Champlain est à trois ou quatre miles. Et plus on s'en approche, plus il est clair qu'ici, il n’y a pas de danger de surpopulation. Champlain, où l’on ne compte plus les bâtiments abandonnés ou mal en point, a visiblement connu des jours meilleurs.

Dans le petit cimetière, 9 tombes sur 10 arborent un nom francophone.

Des tuques et des mitaines pour les migrants

Photo d’archives du concessionnaire Tremblay Chevrolet à Champlain, petite ville américaine près de la frontière canadienne.

Photo d’archive du concessionnaire «Tremblay Chevrolet » à Champlain, village américain près de la frontière canadienne

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Dans la rue principale, le petit hôtel de ville de Champlain est installé dans un ancien poste d’essence où l’on vendait jadis des Chevrolet. Sur les photos d’archives, on peut voir l’enseigne de Tremblay Chevrolet Sales.

Gregory Martin, le maire, me dit qu’il est un descendant d’une des Filles du roi, et donc parent avec Jacques Cartier. « In a way », nuance-t-il.

Peu importe, il est content de me voir.

« Voulez-vous parler du plan de revalorisation économique de Champlain? »

« Non. Des migrants… »

« Ah! Les migrants, laisse-t-il tomber. Notre collègue Janet tricote avec un groupe des tuques et des mitaines pour ceux qui traversent.

« Elle a donné des entrevues à des journaux du monde entier, raconte cet enseignant retraité de l’école secondaire du comté. Il y a pas mal de gens qui ressentent de l’empathie pour ces pauvres migrants, dit-il.

« En même temps, les passages, ça fait partie de notre réalité, ça n'est pas nouveau, même si l’ampleur du phénomène est inédite, poursuit-il. Beaucoup de nos citoyens sont assez indifférents. Il y a des centaines de gens par année qui essaient de traverser du Canada vers les États-Unis dans la région. Ils sont presque tous arrêtés et mis en prison à Albany, d’où on va les expulser. »

Le maire de Champlain, Gregory Martin, tient fièrement des photos de l'hôtel de ville à l’époque où s’y trouvait le concessionnaire Tremblay Chevrolet.

Le maire de Champlain, Gregory Martin, tient fièrement la photo de son hôtel de ville, alors que s’y trouvait, à l’époque le concessionnaire «Tremblay Chevrolet ».

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Depuis la construction de l’autoroute à la fin des années 1960, la route 9, qui traverse Champlain, est redevenue une route de campagne tranquille, un cul-de-sac au bout duquel un poste douanier s’abandonne aux fougères et à la vigne, témoignage d’une époque pas si lointaine où la ville était un haut lieu de transit entre Montréal et New York.

Devant la vieille douane, deux garçons jouent avec une mobylette, tandis qu'un patrouilleur américain observe avec ses jumelles l’orée du bois.

Les enfants ne se formalisent pas de sa présence. Ils sont habitués. « C’est la terre de mon père! dit le plus grand des gamins avec fierté. Ça arrive quelques fois par année que des gens essaient de traverser la frontière par ici. »

Le plus petit enchaîne et me débite ce qui ressemble à une comptine apprise par coeur : « Quand tu traverses au Canada, ça va. Aux États-Unis, on te met en prison. »

C’est du moins ce que pensent les enfants, de ce côté-là du chemin Roxham.

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