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Quand Robert devient Charlotte : le parcours singulier d'une femme et ses deux esprits

Charlotte Nolin a aujourd'hui 67 ans et accompagne désormais des femmes dont elle a partagé la vie.

Photo : Radio-Canada / Bertrand Savard

Radio-Canada

Naître femme dans un corps d'homme. Être enfant et voir ses origines autochtones dévalorisées. Devoir combattre ses identités avant de les accepter. Vivre de drogue et de violence avant de se ranger. Le parcours de Charlotte Nolin, femme, Autochtone, père et grand-mère, est celui d'une multiple renaissance. Après une longue traversée du désert, elle est enfin la femme qu'elle a toujours voulu être, sereine, branchée sur ses racines et appuyée par ses enfants.

Un texte de Pierre Verrière

Assise devant sa coiffeuse où sont alignés des produits de beauté, Charlotte Nolin se livre à son rituel du matin. Un peu de maquillage, un trait au crayon pour définir les sourcils, parfois du rouge à lèvres et quelques minutes pour coiffer ses longs cheveux noirs.

Ses gestes sont précis, mais il n’en a pas toujours été ainsi.

« Au début, je passais une heure, et parfois plus, juste à me maquiller pour que je sois contente de ce que je voyais », confie-t-elle.

À 67 ans, un âge où certains songent à vivre le dernier chapitre de leur vie, Charlotte Nolin goûte enfin à la sienne, celle d'une femme épanouie. Cette nouvelle vie qu’est la sienne demande encore, tout de même, des ajustements.

Une femme se maquille devant un miroir.

Tous les matins, Charlotte Nolin se livre au même rituel. Elle explique qu’avec le temps se maquiller est devenu pour elle une seconde nature.

Photo : Radio-Canada

« Quand quelqu'un s'adresse à moi en me disant : "Monsieur", il faut que je lui dise : "Pour vous, c'est madame parce que je ne suis plus un homme." », explique-t-elle avec un rire.

C'est bien dans le corps d'un homme qu'elle a vécu l’essentiel de sa vie. Car Charlotte s'est d'abord appelée Robert.

Grandir en famille d’accueil

Robert Nolin voit le jour le 12 novembre 1950, dans une famille métisse de Saint-Boniface minée par la drogue, l'alcool et la misère. Six mois plus tard, l’enfant est pris en charge par les services d'aide à l'enfance et à la famille du Manitoba, qui le placent dans diverses familles d'accueil francophones autour de Winnipeg.

« Ils m'avaient dit que mes parents avaient été tués dans un accident et qu'ils m'avaient pris pour m'élever », raconte Charlotte au sujet de sa première famille d'accueil. Pour le petit garçon d'alors commence un véritable enfer qui durera jusqu’à sa majorité.

Être un « maudit sauvage »

Pendant des années, Robert endure les abus, humiliations, châtiments corporels et agressions sexuelles des personnes censées veiller sur lui en famille d'accueil. Il souffre du racisme au quotidien en raison de son identité métisse.

Pour le monde autochtone, j'étais un petit garçon blanc, mais pour le monde qui était blanc, j'étais un petit sauvage.

Charlotte Nolin

Une vie d’enfer

Devenue adulte, elle part s’installer à Vancouver où elle ne tarde pas à sombrer dans la toxicomanie et se prostituer.

« J'étais jeune, mes cheveux étaient longs et il y avait en masse des gars qui voulaient me ramasser et me payer. Plus je me prostituais, plus je consommais de la drogue parce que j'avais tellement honte du fait que je me vendais à des hommes. »

De retour à Winnipeg, elle continue sous le nom de Charlotte, un prénom qui lui est venu spontanément une nuit lors d’un contrôle de police.

Mais sa santé se détériore dangereusement, et la mort par surdose d'un ami lui ouvre les yeux.

Une couple en compagnie de leur enfants.

Lorsque Charlotte s’appelait encore Robert, ici en compagnie de sa dernière femme, Jacqueline et de ses jumeaux, Willow et Skye.

Photo : Radio-Canada / Courtoisie de Charlotte Nolin

Vers la guérison

Au début des années 70, Charlotte arrête la drogue. Elle tiendra 40 ans. Commence alors une période pendant laquelle elle vivra comme l’homme qu’elle est. Aux yeux du monde, elle s’appelle Robert, un homme marié trois fois et père de six enfants.

Après une formation en travail social, elle vit en Colombie-Britannique et en Alberta.

C’est pendant cette période que Robert rencontre sa troisième femme, une Autochtone qui l’accepte comme il est. Robert aura deux enfants avec elle, des jumeaux. Mais, surtout, il pourra accepter, avec son aide, de vivre son identité réelle, celle des deux esprits. Dans la culture autochtone, on utilise ce terme pour décrire des personnes qui possèdent à la fois un esprit féminin et un esprit masculin.

Robert renoue alors, progressivement, avec Charlotte. Et avec sa culture métisse, au contact d'aînés autochtones.

Un homme et sa fille devant un tas de terre et de roches.

Charlotte Nolin en compagnie de sa fille Willow.

Photo : Photo fournie par Charlotte Nolin

« Les ancêtres, ils m'avaient emmenée pour ramasser des herbes médicinales dans la campagne, puis ils m'ont montré les cérémonies, les huttes de sudation. Tout cela faisait partie de moi, mais je ne le savais pas. »

Robert mène un mode de vie traditionnel axé sur la chasse et l’agriculture, et dirige des cérémonies traditionnelles, avant de revenir vivre à Winnipeg avec sa famille.

Charlotte retombe

Cet équilibre se fissure lorsque sa femme succombe à un cancer, en 2008.

La tragédie revient frapper à sa porte en 2016. Robert est alors une femme transgenre assumée.

Charlotte perd son emploi, son logement et replonge dans la drogue et la prostitution.

Une nuit, elle subit une agression particulièrement violente alors qu'elle est sans connaissance après s'être injectée de la drogue.

Une femme pose près d'un tambour autochtone.

Au sein du refuge pour femmes Sage House, Charlotte Nolin anime régulièrement des cercles de la guérison. Elle pose ici avec un tambour qu’elle a fabriqué elle-même.

Photo : Radio-Canada / Bertrand Savard

Se reprendre en main, encore une fois

« Je me suis réveillée le lendemain, j'étais noir et bleu de mes genoux à mon dos, et je saignais », raconte-t-elle. Elle apprend plus tard que trois hommes l'ont rouée de coups et violée cette nuit-là.

Cet événement agit comme un électrochoc et lui donne la force de faire ce qu'elle n'avait pas osé jusque-là.

À 66 ans, alors qu’elle suivait déjà un traitement aux hormones, elle décide de subir l’intervention chirurgicale qui lui permettra de changer de sexe. Elle prend également officiellement le nom de Charlotte Nolin.

Une vie de femme qui commence

Aujourd’hui, en tant que Charlotte, je remercie l’homme que j’ai été, car j’ai appris tellement de lui et il a fait qui je suis aujourd’hui. Mais lui, il a eu son temps, et là, c'est mon temps d'être. C'est le temps que Charlotte soit.

Charlotte Nolin

Le refuge pour femmes Sage House à Winnipeg lui tend la main. Elle ne tarde pas à y faire du bénévolat avant d’y être embauchée. Elle s’y sent à sa place.

« Je peux comprendre ces femmes quand elles me disent qu’elles se sont fait violer hier soir en se prostituant, parce que je suis passée par là. Ou quand elles me disent que ça fait trois jours ou quatre jours qu’elles n'ont pas dormi à cause de la drogue, parce que j’ai connu ça aussi. »

Ce qui est dedans est sorti

Une femme en compagnie de ses enfants.

Charlotte en compagnie de ses jumeaux, Willow et Skye, âgés de 21 ans.

Photo : Radio-Canada / Thomas Asselin

Tous n'ont pas accepté ce qu'elle est devenue. Mais elle sait qu'elle peut compter sur ses jumeaux. Willow et Skye ont maintenu leurs liens avec Charlotte depuis sa transition.

« J’aime mon père, peu importe les choix qu’elle a faits. Je me fiche de ce que peuvent penser les autres », confie Skye, 21 ans.

J’aime mon père pour ce qu’elle est.

Skye, le fils de Charlotte Nolin

Willow, elle, loue le courage de Charlotte. « Je pense qu’elle est très courageuse. Elle a fait ce qu’elle devait faire pour être heureuse, et je trouve cela admirable », affirme-t-elle.

Une femme pose avec une plume d'aigle.

Charlotte s’est vu remettre le rare honneur de recevoir des plumes d’aigle, preuve de sa reconnaissance par des aînés. Elle est désormais en mesure de transmettre les enseignements et de mener des cérémonies.

Photo : Radio-Canada / Pierre Verriere

Sereine, Charlotte semble s’être enfin trouvée et goûte à une certaine paix intérieure.

« Aujourd'hui, je suis une femme un peu plus âgée que d'autres, mais je suis une femme tout pareil. Et, quand je regarde dans le miroir, j'aime ce que je vois parce que ce qui est dedans est sorti dehors. »

Communauté LGBTQ+

Société