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L'Ukraine a mis en scène le meurtre d'un journaliste pour déjouer un complot russe

Les deux hommes discutent.

Le journaliste russe, Arkadi Babtchenko, parle avec Vasily Gritsak, le directeur des services secrets ukrainiens.

Photo : Associated Press / Efrem Lukatsky

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2018 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

C'est un coup de théâtre, et l'expression aura rarement été aussi juste. Les services secrets ukrainiens ont admis mercredi avoir mis en scène le meurtre du journaliste russe Arkadi Babtchenko, réputé très critique envers le Kremlin, afin de déjouer un complot de Moscou visant à l'assassiner. Un homme a été arrêté.

Lors d'une conférence de presse tenue mercredi après-midi, le chef des services ukrainiens de sécurité, Vassyl Grytsak, a d'abord annoncé aux journalistes présents que la police avait résolu le meurtre du journaliste de 41 ans, moins de 24 heures après l'annonce de son assassinat.

Il a ensuite suscité tout un émoi lorsqu'il a demandé à M. Babtchenko de venir le rejoindre. Son apparition a été accueillie par des applaudissements et des exclamations incrédules de ses confrères.

Arkadi Babtchenko, au centre, est flanqué de MM. Grytsak et Loutsenko.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le journaliste russe Arkadi Babtchenko (centre) est apparu aux côtés du chef des services secrets ukrainiens Vassyl Grytsak (gauche) et du procureur général de l'Ukraine, Iouri Loutsenko, lors d'une conférence de presse convoquée pour faire le point sur son assassinat.

Photo : Reuters / Valentyn Ogirenko

« Grâce à cette opération, nous avons réussi à déjouer une provocation cynique et à documenter les préparatifs de ce crime par les services spéciaux russes », a expliqué Grytsak. « Nous avons interpellé l'organisateur de ce crime il y a trois heures à Kiev », a-t-il ajouté.

Selon le chef des services secrets ukrainiens, le prévenu, qui n'a pas été identifié, a reçu 40 000 $ de la part des « services spéciaux russes » pour préparer l'assassinat du journaliste. Il a ensuite offert 30 000 $ à d'autres connaissances, dont d'anciens combattants, pour commettre le meurtre, mais l'un d'eux a éventé le complot aux autorités, a expliqué M. Grytsak.

M. Babtchenko, exilé en Ukraine depuis un peu plus d'un an après avoir été inondé de menaces de mort pour ses commentaires très critiques à l'endroit du Kremlin, a pour sa part expliqué que les services secrets ukrainiens l'ont informé du complot visant à le tuer le mois dernier.

Le journaliste essuie des larmes. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Arkady Babtchenko réagit lors de la conférence de presse annonçant qu'il n'avait pas été assassiné.

Photo : Associated Press / Efrem Lukatsky

Il a présenté ses excuses à tous ses proches qui avaient pleuré sa mort et qui, a-t-il assuré, ne savaient rien du plan concocté dans la foulée.

« Je voudrais vraiment remercier les services de sécurité ukrainiens pour m'avoir sauvé la vie. Je voudrais présenter mes excuses à ma femme pour l'enfer qu'elle a vécu pendant deux jours. »

— Une citation de  Arkadi Babtchenko

Malgré ces commentaires, les forces de sécurité ukrainiennes ont assuré que la famille du journaliste était au courant de l'opération.

Des gens se réjouissent que M. Babtchenko soit toujours en vie.

Réaction émotive des collègues de Babtchenko

Photo : Reuters / Kateryna Lisunova

« Elle a vu son mari ensanglanté », avait dit la police

Quelques heures plus tôt, la police de Kiev avait annoncé que M. Babtchenko avait été abattu de plusieurs balles dans le dos dans le lobby de l’immeuble qui abrite son appartement à Kiev, la capitale ukrainienne, et qu'il était mort dans l'ambulance le transportant vers un hôpital.

« Sa femme était dans la salle de bains, elle a entendu un coup sec. Quand elle est sortie, elle a vu son mari ensanglanté », avait affirmé un porte-parole de la police.

Le chef de la police municipale, Andreï Kryschenko, avait pour sa part déclaré aux médias locaux que M. Babtchenko avait été tué en raison de ses « activités professionnelles ».

« J'ai si souvent enterré des amis et des collègues. Je connais le sentiment écoeurant. Je suis désolé que vous ayez dû l'expérimenter, mais il n'y avait pas d'autre solution. »

— Une citation de  Arkadi Babtchenko
Un homme colle des photos d'Arkadi Babtchenko sur la clôture de l'ambassade russe à Kiev. Un soldat ukrainien le regarde faire. Un autre homme tenant des fleurs dans une main et portant l'autre sur son front semble abattu.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un homme colle des images d'Arkadi Babtchenko sur la clôture de l'ambassade russe à Kiev, sous le regard d'un soldat ukrainien.

Photo : Reuters / Gleb Garanich

L'annonce du meurtre d'Arkadi Babtchenko avait créé une onde de choc en Russie et en Ukraine. Plusieurs dizaines de journalistes ukrainiens s'étaient rassemblés plus tôt dans la journée devant l'ambassade russe à Kiev et d'autres rassemblements étaient prévus en soirée sur la place centrale de la capitale ukrainienne.

Il faut dire que l'assassinat d'un journaliste russe à Kiev ne relève pas que de la fiction : le 20 juillet 2016, le Russo-Bélarusse Pavel Cheremet est mort lorsqu’une bombe placée sous sa voiture a explosé en plein centre-ville de Kiev. L’affaire n'est toujours pas élucidée.

Le président ukrainien Petro Porochenko a indiqué que le gouvernement ukrainien allait désormais protéger M. Babtchenko. « Il est peu probable que Moscou se calme. J'ai donné l'ordre de lui fournir une protection, à lui et à sa famille », a-t-il écrit sur Twitter.

À Moscou, une porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a affirmé que la Russie était heureuse que M. Babtchenko soit finalement vivant, mais a déploré que l'Ukraine ait utilisé son histoire à des fins de « propagande ».

La mise en scène a par ailleurs été vivement décriée par le secrétaire général de Reporters sans frontières, Christophe Deloire. Si la réapparition de M. Babtchenko est « un grand soulagement », a-t-il dit, « il est navrant et regrettable que les services ukrainiens aient joué avec la vérité, quel qu'en soit le motif ».

« Ça ne fait pas avancer la liberté de la presse. Il suffit d'une simulation pour jeter une ombre sur toutes les affaires d'assassinats politiques. Il y a eu un mensonge d'État, même s'il a été bref. »

— Une citation de  Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières

Babtchenko, de soldat à journaliste engagé

Conscrit dans l’armée russe à 18 ans, Babtchenko a participé aux deux guerres menées par la Russie en Tchétchénie dans les années 90 avant de se lancer dans le journalisme. Il a d’ailleurs raconté son expérience au front dans le livre La couleur de la guerre, édité en France par Gallimard.

Titulaire d’un diplôme en droit international, il a ensuite commencé à travailler comme correspondant de guerre pour des médias russes critiques du Kremlin, dont la radio Echo de Moscou et le prestigieux Novaïa Gazeta, pour lequel a aussi travaillé la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006.

Il a notamment couvert le conflit éclair entre la Russie et la Géorgie en 2008 ainsi que le soulèvement pro-européen de la place Maïdan, à Kiev, qui a abouti à la fuite et à la destitution par le Parlement du président prorusse Viktor Ianoukovytch, en février 2014.

Arkadi Babtchenko, portant un dossard orange, un casque de construction et un appareil photo en bandoulière, devant une fumée noire dégagée par un feu allumé place Maidan. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le journaliste russe Arkadi Babtchenko, le 22 janvier 2014, lors du soulèvement pro-européen de la place Maidan, en Ukraine.

Photo : Getty Images / VASILY MAXIMOV

Lors du conflit entre l’Ukraine et les rebelles prorusses de l’est du pays qui a suivi, il a dénoncé le rôle joué par la Russie. Il a défendu la thèse selon laquelle le Kremlin soutenait les rebelles, ce que Moscou a toujours démenti.

Après l’écrasement en décembre 2016 d’un Tupolev-154 de l’armée russe qui transportait des membres des Chœurs de l’Armée rouge en Syrie, Babchenko a publié un message sur Facebook dans lequel il qualifiait son pays d’« agresseur », évoquant les violents bombardements qui ont engendré la chute des rebelles à Alep.

Cela a représenté la fin de sa vie en Russie : inondé de menaces de mort, se disant victime d’une « campagne effroyable » de « harcèlement » le journaliste a quitté le pays au début de 2017 avec sa famille.

Dans un article publié dans le Guardian, il disait ne plus se sentir en sécurité dans son pays. « Pour certains, exprimer cela sur Facebook, c’était un manque de patriotisme », écrivait-il.

« Si quelqu’un jure de vous tuer, faites-lui confiance », avait-il aussi écrit dans un message sur Facebook.

En Ukraine, Babtchenko anime depuis un an une émission sur la chaîne de télévision privée ATR, porte-voix de la communauté des Tatars de Crimée, fermée l'an dernier par les autorités dans la péninsule annexée par Moscou en 2014.

Des gens s'enlacent pour se consoler devant une voiture de police stationnée devant un immeuble à logements. Plusieurs personnes sont rassemblées devant la porte d'entrée.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des journalistes et des voisins sont rassemblés devant l'immeuble de Kiev où le journaliste russe Arkadi Babtchenko a été abattu.

Photo : Getty Images / SERGEI SUPINSKY

Un faux meurtre qui avait déclenché une guerre de mots entre Kiev et Moscou

L'annonce du meurtre d’Arkadi Babtchenko s'était rapidement traduite par une guerre de mots entre Kiev et Moscou, dont les relations demeurent tendues depuis l'annexion de la Crimée et le conflit dans l’est de l’Ukraine.

« Je suis sûr que la machine totalitaire russe n'a pas pardonné son honnêteté », avait notamment déclaré le premier ministre ukrainien Volodymyr Groïsman sur sa page Facebook.

Ces propos avaient aussitôt été condamnés par le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov. « Arkadi Babtchenko a été tué [...] et déjà, le premier ministre ukrainien affirme que les services spéciaux russes sont responsables [...] C'est très triste », a-t-il dénoncé.

Le directeur des services de sécurité russes (FSB), Alexandre Bortnikov, avait pour sa part qualifié les accusations ukrainiennes d’« absurdité » et de « provocation », tandis que le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, avait dénoncé le « cynisme » et le « fanatisme antirusse » en Ukraine.

Le chef de la diplomatie ukrainienne, Pavlo Klimkine, avait pour sa part déclaré qu'il était « trop tôt pour tirer des conclusions », mais a tout de même évoqué « une similarité étonnante dans les méthodes que la Russie utilise pour provoquer une déstabilisation politique ».

Avec les informations de Agence France-Presse, BBC, et Associated Press

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