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Le pari de Trudeau sur le pipeline Trans Mountain fait bondir ses opposants

Le reportage de Laurence Martin
Radio-Canada

Le gouvernement fédéral s'est engagé mardi à acheter à Kinder Morgan le pipeline Trans Mountain pour 4,5 milliards de dollars. Applaudie en Alberta, cette décision a fait bondir l'opposition à Ottawa, de même que des leaders autochtones et des groupes environnementaux au Canada.

Le premier ministre Justin Trudeau a fait l'éloge de l’entente sur Twitter : « Nous avons pris des mesures pour créer et protéger des emplois en Alberta et en Colombie-Britannique, et pour redémarrer la construction liée à l’agrandissement de l’oléoduc TMX, un projet vital qui s’inscrit dans l’intérêt national. »

Le fédéral n'écarte cependant pas la possibilité de trouver rapidement, avec l'aide de l'entreprise, un acheteur privé, ce qui lui éviterait d’aller de l’avant avec la transaction. Kinder Morgan a fixé comme date butoir le 22 juillet.

Si le gouvernement se retrouve propriétaire du pipeline par l'entremise d'une société d'État, il assumera les coûts de la construction et revendra plus tard le projet d’agrandissement et ses actifs.

Le gouvernement canadien ne compte donc pas rester propriétaire du projet à long terme, qu'il présente comme une « bonne possibilité d’investissement ».

Des groupes autochtones et des régimes de retraite canadiens font d'ailleurs partie des nombreux investisseurs qui ont déjà manifesté leur intérêt pour le projet, selon le gouvernement.

Les coûts de construction ne seront dévoilés que si Ottawa se retrouve propriétaire et paie la construction.

Ottawa garantira entre-temps le financement du projet pendant la saison de construction de l’été 2018 par l'entremise d’une garantie de prêt d’Exportation et développement Canada.

Les travaux du prolongement de l’oléoduc Trans Mountain pourront donc être relancés sans tarder, affirme le gouvernement.

Nous croyons que [cette entente] est la meilleure façon de protéger des milliers d’emplois et la façon la plus sûre et la plus sécuritaire d’acheminer nos ressources naturelles sur les marchés internationaux.

Bill Morneau, ministre fédéral des Finances

Ottawa a précisé qu’il versera une indemnité fédérale aux nouveaux propriétaires au cas où des retards attribuables à des actes politiques engendreraient des pertes financières.

Le travail n'est pas fini, selon l'Alberta

La première ministre de l'Alberta se réjouit de l'entente. « L’annonce d’aujourd’hui permet d’employer dès maintenant des travailleurs pour construire le pipeline et nous aidera à mettre en place ce qui compte pour nos familles, comme des écoles et des hôpitaux. Nous n’arrêterons que lorsque le travail sera fini », a affirmé Rachel Notley.

La province sera par ailleurs appelée à contribuer au projet en cas de circonstances imprévues, en fournissant un fonds d’urgence jusqu’à concurrence de 2 milliards de dollars.

La province recevra en échange une valeur comparable à sa contribution en participation au capital ou en partage des bénéfices.

Trudeau « force les Canadiens à payer pour son échec »

« C’est une journée très, très triste jour pour le secteur énergétique du Canada, a dit le chef du Parti conservateur du Canada (PCC), Andrew Scheer, dénonçant l’injection d’argent public dans ce projet.

« C’est un message terrible au monde, qu’aujourd’hui, sous Justin Trudeau, il faut avoir un plan de nationalisation pour le secteur énergétique, que si on veut construire un grand projet, il faut être partenaire avec le gouvernement fédéral. Ce n’est pas l’histoire de notre pays », a-t-il déploré.

« Avant 2015 [sous un gouvernement conservateur] les pipelines dans ce pays étaient construits sans l’argent des contribuables, et sans devoir nationaliser le secteur », a rappelé le chef de l’opposition.

Andrew Scheer estime que le gouvernement Trudeau n’a rien fait pour aider Kinder Morgan.

Justin Trudeau « a créé de l’incertitude dans le secteur énergétique » en « imposant des lois et règlements sur le pétrole canadien qui ne sont pas appliqués aux importations d’énergie étrangère », a-t-il accusé.

Tout ce que l’entreprise demandait, c’était de la certitude. Kinder Morgan n’a pas demandé un sou aux contribuables canadiens.

Andrew Scheer, chef du PCC

Il estime que le premier ministre tente maintenant « d’acheter une solution à son problème » en « forçant les contribuables canadiens à payer pour son échec ».

Un travailleur se remonte les manches sur le chantier du projet d'expansion de l'oléoduc Trans Mountain.Un travailleur sur le chantier d'expansion de l'oléoduc Trans Mountain, de Kinder Morgan. Photo : La Presse canadienne / DARRYL DYCK

« C’est une mauvaise entente, a dénoncé sur Twitter le chef du Nouveau Parti démocratique(NPD), Jagmeet Singh. Donner 4,5 milliards de dollars à une compagnie du Texas illustre à quel point le premier ministre n’a aucune vision pour l’avenir. »

« Les libéraux de Justin Trudeau sont devenus complètement fous », déplore pour sa part Alexandre Boulerice, porte-parole du NPD en matière d’environnement. « Ils viennent de sortir un chéquier, de donner 4,5 milliards de dollars à Kinder Morgan. »

Pour Kinder Morgan, c’était trop risqué, et là tous les risques sont sur le dos des contribuables canadiens.

Alexandre Boulerice, porte-parole du NPD, environnement

Kinder Morgan satisfaite

« Nous sommes heureux d’avoir abouti à cette entente sur une transaction qui sera avantageuse pour les Canadiens, les transporteurs du projet d’expansion de Trans Mountain et les actionnaires de Kinder Morgan », a indiqué Steve Kean, le président et chef de la direction de Kinder Morgan.

L’entreprise estime que cette transaction « représente la meilleure opportunité » pour l’oléoduc.

L’annonce intervient deux jours avant la date limite établie par Kinder Morgan pour ce projet.

L’entreprise avait fait savoir en avril qu’elle avait besoin d’une feuille de route claire d’ici le 31 mai à propos du projet évalué à 7,4 milliards de dollars, affirmant sinon qu'elle reviendrait sur son intention de construire l’oléoduc.

Kinder Morgan déclarait du même souffle qu’elle suspendait aussi « toutes les activités non essentielles et dépenses associées » au projet.

Carte montrant le tracé entre Edmonton et BurnabyTracé du projet d'expansion de l'oléoduc TransMountain Photo : Radio-Canada

Les Autochtones divisés

Les Autochtones ne partagent pas tous les mêmes opinions sur ce projet salué par les uns et décrié par les autres.

De nombreuses communautés de la province de la côte du Pacifique pensent pouvoir investir dans le projet d’oléoduc.

Ernie Crey, chef Cheam, l’une des 43 communautés, dont 33 en Colombie-Britannique, qui avaient préalablement signé des ententes avec Kinder Morgan au sujet du pipeline, y voit une bonne nouvelle. « Non seulement pour sa communauté, dit-il, mais aussi pour les 42 autres qui sont situées directement sur le trajet du pipeline, et dont la vie quotidienne et les emplois sont touchés par le pipeline ».

Les opposants au projet, eux, n’entendent pas se taire.

Pour Rueben George, le gérant de l’initiative Tsleil-Waututh Nation Sacred Trust, « le Canada a fait une erreur ». Il soutient « que la Constitution canadienne va protéger les droits des Autochtones ».

Le gouvernement fédéral n’a pas le choix, selon Perry Bellegarde, chef de l’Assemblée des Premières Nations (APN). Il devra s’asseoir avec les Autochtones de la Colombie-Britannique. « C’est à la Couronne d’honorer son obligation à consulter, ce qui n’a pas encore été fait », insiste le chef Bellegarde.

Quelques centaines de personnes se sont par ailleurs rassemblées mardi soir au centre-ville de Vancouver pour dénoncer l'annonce du gouvernement.

Des gens rassemblés tiennent des pancartes de protestation.Des gens se sont rassemblés dans le centre-ville de Vancouver pour manifester après l'annonce du gouvernement Trudeau quant à l'achat du pipeline Trans Mountain. Photo : The Canadian Press / DARRYL DYCK

Les risques environnementaux

Les opposants au projet craignent un déversement non seulement le long du tracé, mais aussi une fois que le bitume dilué est chargé sur des pétroliers. Ils s’inquiètent du risque d’accidents maritimes, car les navires devront manoeuvrer dans des passages étroits entre le terminal et l’océan.

Le gouvernement de la Colombie-Britannique demande d'ailleurs à sa cour d’appel de déterminer s’il peut restreindre les quantités de pétrole lourd, comme le bitume dilué, qui sont transportées sur son territoire.

« Incroyable, a dénoncé la chef du Parti vert, Elizabeth May, sur Twitter. Bill Morneau prétend que [le projet de] Kinder Morgan a été approuvé après "le processus d'examen environnemental le plus rigoureux de notre histoire". C’était le pire. »

Un déversement pourrait causer des pertes de 1,2 milliard de dollars à Vancouver seulement, selon un rapport publié par la Ville.

Kinder Morgan assure de son côté que le risque de déversement est minime et Ottawa souligne que les normes de sécurités maritimes ont été renforcées.

« Un recul du gouvernement Trudeau », dit Équiterre

« C’est une très mauvaise nouvelle, a estimé le directeur général et cofondateur d'Équiterre, Sidney Ribaux. On assiste à un recul du gouvernement Trudeau. »

Le gouvernement fédéral fait une chose et son contraire. Il dit qu’il veut s’attaquer aux enjeux environnementaux, diminuer les gaz à effet de serre, et d’autre part il investit dans un projet du siècle passé qui va permettre une augmentation de la production de pétrole.

Sidney Ribaux, directeur général et cofondateur d'Équiterre

Sidney Ribaux a soutenu que l’oléoduc ne va pas transporter le pétrole actuellement produit, mais plutôt « permettre de construire de nouvelles mines de sables bitumineux pour produire encore plus de pétrole ».

De son côté, Mike Hudema, de Greenpeace Canada, a estimé qu'avec cette transaction, le gouvernement de Justin Trudeau devient « le capitaine du Titanic des pipelines ». « Le gouvernement fédéral est en contradiction avec ses engagements pour les droits des Autochtones et envers l'Accord de Paris sur le climat », a-t-il dit.

« La décision de Kinder Morgan de renoncer à son projet controversé témoigne du travail acharné des communautés autochtones, qui mènent la lutte pour mettre un terme à ce projet dangereux », a ajouté M. Hudema.

Il croit que « le mouvement qui a mené Kinder Morgan à abandonner son navire est plus fort que jamais et ne reculera pas ».

Même l'ancien vice-président américain et environnementaliste Al Gore a critiqué l’annonce du gouvernement fédéral.

L'ancien vice-président américain, Al Gore, prenant la parole lors d'un événement à New York.En 2007, Al Gore a notamment reçu le prix Nobel de la paix, en collaboration avec le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), pour ses efforts afin de permettre une meilleure compréhension du changement climatique causé par l'homme. Photo : The Associated Press / Mary Altaffer

Sur son compte Twitter, M. Gore a rappelé que « les combustibles fossiles sont subventionnés 38 fois plus que les énergies renouvelables à travers le monde ».

« Maintenant, dit-il, le gouvernement canadien veut dépenser des milliards de dollars de plus de l'argent des contribuables pour accroître la contribution de son pays à la crise climatique. Ce n'est pas dans l'intérêt public. Nous devons continuer à nous battre ».

Les retombées du projet

L’expansion de l’oléoduc Trans Mountain, qui a vu le jour en 1953, prévoit la construction d’un second pipeline qui relie Edmonton au terminal pétrolier de Burnaby, en Colombie-Britannique.

Ce projet de 7,4 milliards de dollars permettra à l’entreprise d’acheminer 890 000 barils de bitume vers la côte, soit trois fois plus qu’aujourd’hui. En Colombie-Britannique, le nombre de pétroliers passerait de 60 par année à environ 400.

Les retombées économiques du projet sont estimées à plusieurs milliards de dollars et des milliers d’emplois seront générés dans l’Ouest, selon Kinder Morgan.

Revenus du projet, selon Kinder Morgan :

  • 5,7 milliards de dollars en impôts supplémentaires pour la Colombie-Britannique
  • 19,4 milliards de dollars pour l’Alberta
  • 21,6 milliards de dollars pour le reste du Canada

La construction du pipeline doit permettre de créer 15 000 emplois directs ou indirects, selon une étude du Conference Board du Canada. Une fois les travaux terminés, l’oléoduc devrait permettre de soutenir jusqu’à 37 000 emplois sur une période de 20 ans.

La majorité de ces emplois devraient être indirects, issus des retombées économiques prévues du projet. Selon Ressources naturelles Canada, l’exploitation du pipeline devrait nécessiter l’équivalent de 440 travailleurs à temps plein.

Retour sur les grandes lignes du projet et sur le conflit qui polarise le débat

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