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« Coup de froid » entre Washington et Pyongyang

Donald Trump s'apprête à embarquer dans l'avion présidentiel.
Le président américain a lui-même admis que le sommet entre les deux Corées, prévu le 12 juin, pourrait ne pas avoir lieu. Photo: Reuters / Kevin Lamarque

Avant même d'avoir vraiment commencé, les aventures de Donald Trump en Corée risquent de mal se terminer. Gonflée par l'annonce, quelques semaines auparavant, d'une rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un, l'euphorie qui avait marqué, fin avril, le sommet entre les deux Corées, est bien retombée aujourd'hui.

Une analyse de François Brousseau

De l’aveu même du président, le rendez-vous du 12 juin à Singapour est désormais incertain. Dans son langage à lui, il a expliqué : « Il est possible que ça ne marche pas pour le 12 juin. Peut-être que cette rencontre aura lieu, peut-être pas… Si la rencontre n'a pas lieu, elle aura peut-être lieu plus tard. »

C’est là qu’on se rend compte qu’entre la réalité et le spectacle, entre les belles déclarations et leur réalisation concrète, il y a un monde.

Il y a loin de la coupe aux lèvres, en effet, lorsqu’il s’agit d’une telle chose que d’aller arracher la bombe atomique à un dictateur du bout du monde. Un homme qui, d’une certaine manière, existe politiquement par et pour cette bombe qu’il a entre les mains et qui, sans elle, pourrait bien ne plus être rien!

En face de Kim Jong-un, le président américain était trop content, le 8 mars, de l'effet de son annonce. Ses partisans le voyaient déjà recevoir le prix Nobel de la paix. Mais il n’a peut-être pas mesuré l’incroyable difficulté qu’il peut y avoir à obtenir, pour vrai, la dénucléarisation de la Corée du Nord.

Une seconde visite qui a tout changé

Lors d’une conférence de presse conjointe, le 22 mai à Washington, avec le président sud-coréen Moon Jae-in, M. Trump s’en est pris aux Chinois, qu’il a blâmés pour avoir donné trop de marge de manœuvre à Pyongyang en laissant par exemple la frontière sino-coréenne redevenir « poreuse » pour permettre l'entrée de plus de marchandises, malgré l’embargo.

Il a parlé de manigances entre Pékin et Pyongyang, et tout particulièrement d’une « seconde » visite de Kim Jong-un à Pékin qui, selon lui, a tout changé.

On se souvient bien de la première rencontre de Kim avec Xi Jinping, fin avril, après un voyage en train du dictateur entre Pyongyang et Pékin. Il s'agissait de sa première visite en Chine, un événement auquel Pékin avait accordé beaucoup d’importance médiatique. Or, une seconde visite – très discrète celle-là – de Kim en Chine a eu lieu durant la deuxième semaine de mai.

Des Chinois regardent un téléviseur.La seconde visite de Kim Jong-un en Chine n'a été révélée aux Chinois qu'après le départ du leader nord-coréen. Photo : Reuters / Sung-Kyung Kwak

Selon M. Trump, « il y avait une différence quand Kim Jong-un a quitté la Chine pour la seconde fois. Son attitude avait changé. J'ai été un peu surpris, et pas très content », a-t-il candidement avoué.

En tout cas, Trump a au moins vu correctement une chose : « Le président Xi est un joueur de poker de très haut niveau, qui sait jouer sur plusieurs tableaux à la fois. » En effet, la Chine manie très bien ses cartes! Et il est clair, contrairement à ce qu’on a pu dire après les approches directes entre Washington et Pyongyang, qu’elle ne se laisse pas marginaliser dans l’affaire coréenne.

Avec cette dernière intervention de la Chine, il y a eu un net changement d’atmosphère.

Incohérence dans le camp américain

On peut faire le parallèle avec d’autres pourparlers en cours entre les États-Unis et la Chine : la négociation sur le commerce. Les Chinois « la jouent serré », avec une ligne cohérente, qui vient d’en haut et qui est scrupuleusement suivie.

L’équipe de négociation américaine, elle, se contredit, ses membres disant une chose puis son contraire. Le New York Times et le Washington Post ont souligné la faiblesse et le peu de cohésion des négociateurs américains.

Un exemple : la « fausse » annonce chiffrée d’un accord sur la réduction du déficit commercial américain avec la Chine, soit une diminution de 200 milliards de dollars apparemment promise du côté chinois. Des chiffres vite démentis, parce que totalement inventés par la partie américaine!

Ce n’est qu’un exemple pour dire que M. Trump, génie autoproclamé, « maître » supposé de l’art de la négociation, laisse en ce moment planer – sur le front commercial chinois comme sur le front nucléaire coréen – beaucoup de doute avec une ligne directrice floue, des troupes qui se contredisent et des perspectives incertaines.

Les espoirs de Séoul

Moon Jae-in, durant sa visite à Washington, s’est borné à réaffirmer le leitmotiv de Séoul dans cette affaire : on joue à fond l’optimisme et l’espoir, et on flatte Donald Trump dans le sens du poil.

Je suis convaincu que le sommet aura lieu, sera couronné de succès et que M. Trump sera l'acteur central d'un tournant historique.

Moon Jae-in, président sud-coréen

Au début de la semaine, dans le Washington Post, l’ambassadeur sud-coréen aux États-Unis avait écrit qu’il est faux de dire, devant ce durcissement de Pyongyang clairement inspiré par Pékin, qu’une fois de plus, les Nord-Coréens, après avoir « été gentils » pendant un moment, retrouvent leurs vieux réflexes. « Cette fois, c'est différent, a soutenu l’ambassadeur. Il y a vraiment l’espoir que Kim choisisse une autre voie que celle de son père et de son grand-père. »

Avec ce raidissement des derniers jours, Kim essaie manifestement de diviser le camp adverse, avec un Trump considéré comme le « ventre mou » du camp ennemi, prêt à des concessions et à des accords de façade pour avoir un « beau sommet » et de belles photos.

Les Nord-Coréens ont dénoncé de façon explicite John Bolton, le conseiller à la sécurité de Donald Trump, un homme qui a répété plusieurs fois que la Corée du Nord doit être « désarmée complètement, unilatéralement et rapidement, comme l’avait fait la Libye de Kadhafi ».

Un proche de Kim a déclaré la semaine dernière, à l’intention de Trump (on paraphrase, mais c’est la substance) : « Ce Bolton, débarrassez-vous-en. Il veut notre perte, notre reddition sans condition, une dénucléarisation unilatérale. Ne comptez pas sur nous pour nous rendre. » Voilà, en quelques mots, la nouvelle « ligne » de Pyongyang.

Le beau scénario de Donald Trump – fin du nucléaire coréen, paix dans la péninsule, réunification, prix Nobel de la paix, et tout ça avant la fin de l’année si possible – c’était franchement rêver en couleurs!

Le chemin pour y parvenir sera un peu plus difficile qu’on a voulu nous le faire croire.

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