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  • Envoyée spéciale
  • Le droit à l'avortement en Pologne encore menacé

    Le reportage d'Alexandra Szacka
    Radio-Canada

    La Pologne est le pays où la loi en matière d'avortement est l'une des plus sévères d'Europe. Et pourtant, depuis quelques années, des militants tentent de durcir la réglementation. Ces propositions ont ravivé un débat émotif.

    Un reportage d'Alexandra Szacka

    Dans trois cas seulement, les femmes polonaises peuvent légalement interrompre une grossesse : quand leur vie ou leur santé est en danger, lorsque le foetus est malformé ou encore quand il y a eu viol.

    Cette législation a été mise en place après la chute du régime communiste, au début des années 90. La puissante Église catholique de Pologne, appuyée par des millions de fidèles, l’a exigé comme une marque de reconnaissance pour sa contribution au changement de régime.

    « La loi a été comme un acte fondateur de la démocratie en Pologne après la chute du régime socialiste ou communiste. On a payé le tribut à l’Église catholique », dit Agata Czarnacka, philosophe et militante pro-choix dans la trentaine.

    Agata Czarnacka.Agata Czarnacka, militante pro-choix à Varsovie Photo : Radio-Canada

    Ainsi, presque du jour au lendemain, les femmes polonaises ont perdu le droit à l’avortement sur demande, comme il se pratiquait depuis des années.

    La majorité des citoyens polonais semblaient d’accord avec ce qu’on a appelé « le compromis abortif », soit une interdiction avec seulement trois exceptions.

    Mais, bien sûr, les femmes ont continué à se faire avorter clandestinement, à l’étranger ou en achetant des pilules abortives en secret.

    « On estime qu’en Pologne, il y a environ 150 000 avortements par année », dit la Dre Natalia Jakacka, jeune médecin et militante pro-choix, qui avoue prescrire gratuitement la « pilule du lendemain » à toute femme qui le lui demande.

    Elle n’a pas voulu dire si elle pratique aussi des avortements illégaux. Pas étonnant. Elle risque de se retrouver devant les tribunaux. Par contre, elle dit que même les avortements autorisés par la loi sont de plus en plus difficiles à obtenir en Pologne.

    « Il y a des hôpitaux en Pologne où tous les médecins invoquent la clause qu’on appelle "de la conscience", garantie par la loi, qui leur permet de refuser tout avortement, même légal, s’ils ne sont pas d’accord pour des raisons religieuses ou morales », s’indigne-t-elle.

    Plus encore, des régions entières en Pologne sont dépourvues d’accès à l’avortement, même en cas de viol ou de malformation du foetus, parce qu’aucun médecin ne veut le faire.

    Rouvrir un débat déchirant

    La façade de l'hôpital.Un des deux hôpitaux qui pratiquent des avortements à Varsovie. Photo : Radio-Canada

    Depuis quelques années, particulièrement depuis que le parti de droite nationaliste Droit et justice a pris le pouvoir, les choses sont allées encore plus loin. Un nouveau projet de loi a été présenté au Parlement polonais en 2016 par une institution privée anti-avortement, Ordo iuris.

    Ce projet proposait de resserrer encore plus la législation en matière d’avortement, l’interdisant en toutes circonstances, sauf quand la vie de la mère est en danger. Il prévoyait de lourdes peines de prison non seulement pour les médecins, mais aussi pour les femmes qui se faisaient avorter.

    Cette fois-ci, les femmes et les hommes qui les ont appuyées en grand nombre sont sortis dans les rues par centaines de milliers.

    Le 3 octobre 2016, dans la plupart des grandes et petites villes du pays, des manifestants, habillés de noir en signe de protestation, ont envahi les rues.

    Les politiciens ont été obligés de reculer. Même si Droit et justice dispose d’une confortable majorité au Parlement et qu’il s’est dit favorable à un resserrement de la loi en matière d’avortement, il pouvait difficilement s’aliéner toutes ces femmes qui s'y opposaient.

    Mais le débat ne s'est pas terminé après ce recul.

    Nouvelles tentatives de modification de la loi

    Il y a quelques mois, presque simultanément, deux autres projets de loi privés ont été présentés au Parlement.

    L’un, rédigé par des militantes pro-choix, dont Agata Czarnacka, prônait l’accès libre à l’interruption de grossesse.

    Kaja Godek devant des micros.Kaja Godek, militante anti-avortement polonaise Photo : Radio-Canada

    L’autre, présenté par une mère d’un enfant trisomique et militante pro-vie, avait pour but d’interdire l’avortement en cas de malformation du fœtus. Kaja Godek a réussi à recueillir plus de 800 000 signatures pour ce projet de loi, qui était appuyé aussi par l’épiscopat polonais.

    « Ces signatures, c’est l’électorat du parti au pouvoir qui lui dit : "Vous avez gagné grâce à nous, maintenant vous devez réaliser vos promesses de défendre les valeurs conservatrices" », rappelle-t-elle lors d'une rencontre dans les couloirs du parlement, à Varsovie.

    Si le projet de loi féministe destiné à libéraliser l’avortement a été rapidement rejeté par le Parlement, le projet de durcissement de la loi proposé par Mme Godek est en train d’être étudié.

    L’épiscopat polonais fait régulièrement des pressions pour que les députés votent le plus rapidement possible.

    En mars dernier, des milliers de Polonaises, souvent accompagnées par des hommes, sont sorties dans les rues pour manifester de nouveau leur opposition à cette nouvelle tentative de limiter au minimum leur droit à l’avortement.

    Une foule manifeste face au parlement.Des milliers d’hommes et de femmes sont descendus dans les rues de Varsovie, le 23 mars 2018, pour montrer leur opposition à un projet de loi du gouvernement conservateur Droit et justice destiné à durcir la loi anti-avortement. Photo : Reuters / Agencja Gazeta

    Mais la Pologne est profondément divisée sur cette question. D’un côté, l’Église qui, depuis plus d’un quart de siècle, dicte la stratégie de la « protection de la vie ». De l’autre, des femmes qui veulent retrouver le contrôle de leurs corps.

    « Nous voulons un État laïque, nous voulons être libres et démocratiques et ne pas vivre dans une théocratie », lance Agata Czarnacka, lors d’une manifestation pro-choix.

    Il n'y a pas qu'en Pologne où l’avortement est au cœur du débat public. L’Irlande, qui a la loi la plus restrictive de l'Europe en matière d’avortement et qui a inscrit dans sa Constitution la protection de la vie du fœtus, se prépare à un référendum sur le sujet, vendredi prochain.

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