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Guerre de l’eau entre la Floride et la Georgie

Un des bras de la rivière Apalachicola, en Floride. Photo: Radio-Canada / Marcel Calfat
Radio-Canada

La Floride et la Georgie se livrent une guerre de l'eau depuis près de quatre décennies. Les deux États ont dépensé près de 100 millions de dollars en frais judiciaires.

Un reportage de Christian Latreille, correspondant à Washington

La Floride accuse l'État voisin de consommer trop d’eau et de mettre en danger une de ses plus belles rivières : l’Apalachicola.

Ce cours d'eau, qui se déverse dans le golfe du Mexique, est un joyau de diversité : 40 espèces d’amphibiens, 50 types de mammifères, 80 espèces de serpents, près de 500 genres de poissons et mollusques, ainsi que 1300 types de plantes et d’oiseaux y vivent.

Deux pélicans posés sur un quai et un bateau de pêche au loin.Des pélicans sur le bord de l’Apalachicola. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

Le plan d’eau, situé au nord-ouest de la Floride, est reconnu par les Nations unies comme réserve de la biosphère. Mais cet écosystème unique est au coeur d’une bataille qui est maintenant devant la Cour suprême des États-Unis.

L’eau couvre plus de 70 % de la surface de la Terre, et pourtant, il s'agit d'une ressource en péril. Toute la semaine, nous explorons différents angles liés à ce sujet dans notre série « L'eau, cette ressource menacée ».

Liés par un bassin hydrographique

Selon Dan Tonsmeire, qui a été le gardien de la rivière durant 14 ans, l’Apalachicola manque d’eau douce en raison de nombreuses sécheresses et d’une surconsommation par les résidents d’Atlanta et les agriculteurs de la Georgie.

Dan Tonsmeire, assis au bord de la rivière.Dan Tonsmeire connaît tous les méandres de la rivière Apalachicola. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

Atlanta est au sommet du bassin hydrographique et se sert en premier pour ses propres besoins. C’est le réservoir Lanier, au nord, qui fournit la ville en eau. Ensuite, le réservoir se déverse, vers le sud, dans la rivière Chattahoochee, qui alimente en eau douce la rivière Apalachicola, en Floride.

Carte du parcours de la rivière Apalachicola.Carte du bassin versant Flint-Chattahoochee-Apalachicola Photo : Radio-Canada

Selon M. Tonsmeire, la santé du golfe du Mexique et de la baie d'Apalachicola dépend de la santé de la rivière. « La rivière fournit les nutriments pour des centaines d’espèces au premier stade de leur développement », dit-il.

Impact sur la pêche

C’est la pêche aux huîtres dans la baie d'Apalachicola qui a été le plus affectée par le manque d’eau douce. Les huîtres ont besoin d’eau non salée pour se reproduire. Or la pêche agonise dans la baie, affirme Shannon Hartsfield, président de l’Association des pêcheurs de fruits de mer de Franklin County.

Ce matin-là, sur la baie d'Apalachicola, on aperçoit seulement quatre bateaux. À bord, les pêcheurs grattent les fonds sablonneux en quête du précieux mollusque.

Des pêcheurs d'huîtres à bord de leur bateau.La pêche à l’huître agonise dans la baie d’Apalachicola, sur la côte floridienne du golfe du Mexique. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

« Il n’était pas rare, il n’y a pas si longtemps, de voir entre 70 et 80 embarcations sillonner la baie », se désole Shannon Hartsfield.

Ce secteur de la côte du golfe du Mexique fournissait environ 10 % de toutes les huîtres aux États-Unis et 90 % de celles de la Floride.

« C’est terrible », explique Ronnie Custer, 57 ans, qui a passé sa vie à pêcher l’huître. « Aujourd’hui, la baie est presque vide et je ne peux plus vivre de la pêche. »

« Il y a à peine six ans, constate Ronnie, je remplissais facilement entre 10 et 12 sacs d’huîtres par jour. Maintenant, c’est à peine un sac. » À cette époque, un bon pêcheur pouvait gagner entre 40 000 $ et 70 000 $ par année. »

Ronnnie Lee Custer et son chien, Bruser.« On réussissait à bien vivre de la pêche aux huîtres », dit Ronald Lee Custer, « mais plus aujourd’hui. » Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

Aujourd'hui, je ne sais plus quoi faire. Je n’ai pas d’éducation. Chaque jour est un combat pour survivre.

Ronnie Custer, pêcheur d'huîtres

La Georgie dit ne pas surconsommer l'eau

Atlanta et sa région métropolitaine de 5 millions d’habitants se défendent d’être la source des problèmes de la rivière et de la baie d'Apalachicola. « Nous consommons en moyenne 1,3 % de l’eau du bassin », affirme Katherine Zitsch, responsable de la gestion de l’eau.

« Nous avons fait d’énormes efforts pour réduire notre consommation », dit-elle en nous montrant l’usine d’assainissement des eaux qui a coûté plus d’un milliard de dollars.

« La population d’Atlanta s’est accrue d’un million de personnes depuis 2000 et nous consommons 10 % moins d’eau », constate Katherine Zitsch.

Katherine Zitsch.Katherine Zitsch, directrice du Metropolitan North Georgia Water Planning District et gérante des ressources naturelles à la commission régionale d'Atlanta (ARC). Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

C’est dans la nature humaine de blâmer les autres lorsqu’on a un problème, et c’est ce que la Floride fait avec la Georgie.

Katherine Zitsch, responsable de la gestion de l'eau à Atlanta

Les agriculteurs montrés du doigt

Même constat chez les agriculteurs, qui rejettent les accusations de la Floride. Casey Cox, 26 ans, gère la ferme familiale à Camilla, au centre de la Georgie. Sur sa terre, elle cultive du maïs, des arachides et des fèves de soya.

Selon elle, les agriculteurs consomment 30 % moins d’eau qu’il y a 20 ans grâce aux nouvelles techniques d’arrosage.

La jeune fermière devant un champ.Casey Cox, à la ferme Longleaf Ridge, à Camilla, en Géorgie. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

« Par une simple touche sur mon téléphone, je peux actionner ou arrêter ces gicleurs géants qui se trouvent derrière moi, affirme Casey. Nous avons aussi un système de détection de l’humidité de la terre pour savoir si elle a besoin d’eau. »

Casey Cox est surtout frustrée que, au lieu de trouver des solutions, la Floride et la Georgie aient dépensé des millions en poursuites judiciaires.

« Imaginez, conclut-elle, si nous avions utilisé tout cet argent pour investir dans de nouvelles technologies afin de réduire notre consommation. »

Un enjeu complexe

Une fontaine au premier plan et des bâtisses en arrière.La fontaine du parc Woodruff, au centre-ville d'Atlanta. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

Un troisième joueur, et non le moindre, vient mêler les cartes dans cette complexe guerre de l’eau entre les deux États. Le corps des ingénieurs de l’armée contrôle le débit des rivières à l’aide de cinq barrages. Mais cette organisation fédérale a une immunité judiciaire et n’est pas impliquée dans la cause.

L’avocat spécial nommé par la Cour suprême pour démêler le dossier conclut que sans le corps des ingénieurs comme partie, il sera difficile d’en arriver à une conclusion.

La Floride et ses pêcheurs les blâment de mal distribuer l’eau dans le bassin et de priver la rivière Apalachicola d’eau douce au printemps et en été, au moment où les résidents d’Atlanta arrosent leur pelouse et lavent leur voiture, mais où les espèces se reproduisent dans la baie.

Shannon Hartsfield, sur le bord de la rivière.Shannon Hartsfield ne pêche plus l’huître depuis quatre ans à cause des faibles ressources dans la baie d’Apalachicola. Mais il renouvelle toujours son permis dans l’espoir d’une relance des pêcheries. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

« Atlanta est en pleine croissance, déclare Shannon Hartsfield, et a besoin d’eau. C’est certain que le corps des ingénieurs va satisfaire les besoins [des citadins] avant ceux des pêcheurs d’huîtres. »

Des responsabilités partagées

Toutes les parties portent une part de responsabilité dans cette guerre de l’eau entre la Georgie et la Floride, dit Gil Rogers, directeur du Southern Environmental Law Center.

« Atlanta consomme beaucoup d’eau dans une région où il y en a peu; la Georgie donne encore trop de permis pour l’agriculture et certains croient qu’il y a eu surpêche en Floride. »

Gil Rogers debout devant une rivière.Gil Rogers, directeur du Southern Environmental Law Center. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

Alors que tout le monde se lance la balle, Dan Tonsmeire, l’ancien gardien de la rivière Apalachicola, affirme qu’il y a urgence. Il craint que si le niveau d’eau n’augmente pas, la vie marine et faunique ne reprenne jamais dans la baie.

Pour Shannon Hartsfield, c’est la joie de voir son fils faire le même métier que lui qui disparaît. Son garçon aurait succédé à quatre générations de pêcheurs d’huîtres de la famille Harstfield.

Shannon Hartsfield et son père, Abraham Lincoln Hartsfield.La famille Hartsfield pêche des huîtres dans la baie Apalachicola depuis des générations. Shannon Hartsfield, avec son père Abraham Lincoln Hartsfield, à gauche, déplore que la tradition ait pris fin puisque son fils a dû quitter la région pour trouver du travail. Photo : Radio-Canada / Marcel Calfat

« Il pêchait avec moi tous les jours avant, mais il a dû se trouver un nouveau boulot parce qu’il n’y a plus assez d’huîtres pour tout le monde, ici », déplore M. Harstfield. « C’est une réalité qui me brise le coeur. »

Il n’y a pas de solution magique pour augmenter le niveau de la rivière Apalachicola en Floride tout en comblant les besoins de la ville et de la campagne en Georgie.

Atlanta, les agriculteurs, les pêcheurs et le corps des ingénieurs vont devoir mettre un peu d’eau dans leur vin s'ils veulent sauver cet écosystème unique, mais fragile.

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