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La patate chaude du caribou de Val-d’Or

Le reportage d’Emmanuelle Latraverse
Radio-Canada

Des voix s'élèvent pour que le gouvernement fédéral intervienne et force Québec à protéger la harde de caribous de Val-d'Or, qui ne compte plus que 18 bêtes. Un dossier aussi émotionnel que politique qui hante le gouvernement Couillard depuis son arrivée au pouvoir.

Un texte d’Emmanuelle Latraverse

C’était le 10 mai dernier, devant le Conseil de l’industrie forestière du Québec. Philippe Couillard était accueilli par une salve d’applaudissements lorsqu'il a promis de ne pas sacrifier d'emplois pour sauver le caribou.

Ce n’était pas la première fois que le premier ministre se laissait ainsi aller. Déjà, pendant la dernière campagne électorale, il avait soulevé la controverse lorsqu'il a déclaré que les emplois dans l’industrie forestière étaient bien plus importants que la protection du caribou boréal.

Dans le contexte actuel, la promesse est lourde de sens. C’est que Québec a plus ou moins tourné le dos à la harde de Val-d’Or. Il ne reste plus que 18 bêtes, et le gouvernement juge qu’il serait trop dispendieux d’assurer leur survie à long terme.

« Les 30 années d’intervention qu’on a faites nous amènent à regarder qu'on s’en va ni plus ni moins dans un cul-de-sac », explique Francis Forcier, directeur stratégique au ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs.

En effet, selon une étude préliminaire publiée en mars dernier, Québec évalue qu’il en coûterait 76 millions de dollars et 187 emplois sur une période de 50 ans pour espérer les sauver, ou du moins leur donner une chance de survivre.

Québec préfère mettre ses énergies ailleurs.

On a quand même 7000 caribous à l’échelle du Québec, où on a encore un fort potentiel d’augmenter et de maintenir ces populations-là.

Francis Forcier, directeur stratégique au ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs

Or, le président de l’Action boréale, Henri Jacob, qui se bat pour protéger le caribou depuis des décennies, voit les choses autrement.

« Si on continue comme ça, dans probablement 10-15 ans, il y en a plus. Ça, c’est définitif. Mais en tant que société, est-ce qu’on a le droit de dire : "Parce qu’on pense qu’il y a juste une chance, on ne la prendra pas cette chance-là?" »

Le canari dans la mine

Un jeune caribou au pelage blanc et brun, recouvert partiellement de neige La harde de caribous de Val-d'Or ne compte plus que 18 bêtes. Photo : iStock / JellisV

La harde de Val-d’Or est un peu comme un groupe de miraculés. Ils sont les quelques survivants d’un troupeau à une époque bien plus importante qui habitait le nord de Val-d’Or jusqu’au milieu du parc de La Vérendrye.

La forêt ne le protège plus. La réserve de biodiversité de 435 kilomètres carrés que lui a accordée le gouvernement, non plus.

Martin-Hugues St-Laurent est professeur d’écologie animale à l’Université du Québec à Rimouski. Il décrit le caribou de Val-d’Or comme le « canari dans la mine ».

« Le fait qu’ils déclinent à cette vitesse-là et qu’ils vont peut-être s’éteindre prochainement, c’est un signal comme quoi notre aménagement forestier n’est probablement pas durable et soutenable dans la région. »

Les coupes forestières ont morcelé son territoire et ont ainsi attiré les populations d’orignaux et avec eux leurs prédateurs. Les chemins de coupe sont devenus de véritables autoroutes pour les loups et les ours, qui ont désormais facilement accès au caribou.

Le caribou forestier est-il en danger?

Le caribou forestier est une « espèce en danger », selon l’ONG Greenpeace. Or, cet animal « n'est pas une espèce », précise le biologiste Claude Villeneuve, qui dirige la chaire en éco-conseil à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).

Il n'existe qu'une seule espèce de caribou, le Rangifer tarandus. Le caribou vivant dans la forêt boréale canadienne – celui qu'on appelle caribou forestier – est le même animal que celui qui vit plus au nord, dans la toundra, et qui forme de grandes hardes migratrices. Le caribou forestier est ce que les biologistes appellent un « écotype », c'est-à-dire une population distincte sur le plan génétique.

Même s'il n'est pas une espèce, le caribou forestier bénéficie néanmoins de la protection des lois canadienne et québécoise en matière de biodiversité. Il est considéré comme menacé à l'échelle canadienne et classé vulnérable au Québec.

Pour Martin-Hugues St-Laurent, le gouvernement Couillard a clairement choisi son camp.

On est dans un dossier dans lequel on se dit : "on va laisser la harde s’éteindre sur place. Le potentiel aurifère, le potentiel forestier est trop important dans la région".

Martin-Hugues St-Laurent

Le caribou victime de l'austérité budgétaire

Deux personnes devant l'Assemblée nationale du Québec tiennent un drapeau avec le slogan « Pas d'action, pas de caribou » et le mot-clic « SOS caribous ».Un message a été adressé au ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Luc Blanchette, « quant à son incapacité à protéger le caribou à travers la province », par les représentants de Greenpeace. Photo : Greenpeace

Le biologiste Marcel Paré a passé 30 ans de sa carrière au ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs à travailler, sur le terrain auprès de la harde de Val-d’Or. Si celle-ci n’a jamais été populaire à Québec, il fait valoir que, depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux, la situation a empiré.

C’est ainsi qu’au printemps dernier, le ministre de la Forêt, de la Faune et des Parcs, Luc Blanchette, avait proposé de déménager les bêtes au zoo de Saint-Félicien.

Le tollé a eu raison de son idée.

Or, selon Marcel Paré, cette « idée radicale » était symptomatique d’une approche plus large du gouvernement Couillard.

La population a disparu. Pourquoi? Parce qu’ils veulent favoriser une activité économique plus importante. 

Marcel Paré, biologiste

Il explique que pendant des années son équipe a dû quêter à droite et à gauche les ressources nécessaires pour mener ses travaux sur le caribou.

« Le ministère pouvait fournir le matériel, les gens, les ressources humaines, l’expertise, mais pour fonctionner, il fallait vraiment se débrouiller pour trouver ailleurs. »

C’est ainsi que des compagnies forestières ont fini par payer pour des repérages et suivis de la harde en hélicoptères. Des compagnies minières et différentes campagnes de financement ont payé pour un projet pour mettre les femelles en enclos lors de la naissance de leurs faons afin de les protéger des prédateurs.

Selon Marcel Paré, la sauvegarde du caribou a aussi fait les frais de la rigueur budgétaire. Son équipe n’avait même pas les ressources pour acheter des radio-émetteurs à 400 $ ou 500 $ et devait les emprunter à d’autres régions de la province. « C’était un peu aberrant, mais c’était la donne. »

À la direction stratégique du ministère, Francis Forcier répond qu’en effet, « on s’est probablement réveillé trop tard dans le cas de Val-d’Or ».

Il ajoute que le ministère a tiré des leçons des erreurs du passé, faisant valoir que « mettre en branle pour l’ensemble des populations est nettement différent de ce qu’on a fait avec Val-d’Or ».

Tous les regards tournés vers Ottawa

Un caribou dans la forêtLe caribou forestier est considéré comme une espèce en danger. Photo : La Presse canadienne / M. SCOTT MOON

Or, pour compliquer davantage le dossier, Ottawa a le pouvoir d’intervenir pour forcer Québec à prendre les mesures nécessaires pour sauver les caribous de Val-d’Or.

La Loi sur les espèces en péril indique que nul ne peut de façon consciente compromettre l’habitat essentiel d’une espèce, explique le biologiste Martin-Hugues St-Laurent. Selon lui, une espèce vulnérable comme le caribou de Val-d’Or mérite qu’on freine l’érosion de son territoire.

Et ça, Québec le sait.

« Oui, ça pourrait finir par un décret du fédéral », concède Francis Forcier.

D’ailleurs, Ottawa l’a déjà fait dans le passé lorsqu’il avait stoppé un ensemble résidentiel à La Prairie en 2016 pour protéger une espèce des grenouilles, la rainette faux-grillon.

Le problème bien sûr, c’est la bataille de juridiction qui vient avec toute intervention fédérale.

Déjà à Québec, Francis Forcier met en garde le fédéral contre « un domaine de compétences provinciales ». Au Parti québécois, on laisse même présager le risque d’une « menace à l’intégralité territoriale du Québec ».

Pour l’instant, Ottawa semble avoir opté pour une approche plus conciliante, faisant valoir qu’on travaille avec Québec sur le développement de plans stratégiques pour assurer la survie de milliers de caribous forestiers dans la province, le tout avec la perspective d’une aide financière importante.

Pourtant, à l’Action boréale, Henri Jacob fait valoir que c’est la crédibilité du gouvernement fédéral sur la protection de la biodiversité qui pèse dans la balance.

« Si on ne le fait pas au Québec, dans le cas de Val-d’Or, alors pourquoi on le ferait dans le nord de l’Ontario, en Ontario, en Alberta ou en Colombie-Britannique? »

En effet, les deux tiers des 51 hardes de caribous forestiers au pays sont en danger.

Or, si Ottawa parle de « partenariat avec les provinces », ces dernières sont critiquées pour leur piètre gestion du dossier dans les dernières années et sont toutes à la recherche de bonnes nouvelles sur ce front.

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