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Mon robot Picasso

Illustration montrant un petit robot caricatural qui peint sur une toile à l'aide d'un pinceau.
L'exposition Artistes et robots pose des questions sur la nature de l'art : « qu'est-ce qu'un artiste? Qu'est-ce qu'une œuvre? ». Photo: iStock
Matthieu Dugal

CHRONIQUE - Imaginez un art où l'humain n'est plus qu'un intermédiaire. Un art où l'artiste se confond avec un... programmeur. Et si, dans un avenir pas si lointain, c'était les robots qui perçaient le secret de la créativité de l'humain? Visite d'une exposition d'art contemporain aux allures plutôt futuristes.

Le site où se tient l’exposition Artistes et robots n’est pas anodin. Nous sommes au Grand Palais de Paris, un des lieux « rétro-techno » les plus emblématiques de la capitale française. Construction gigantesque, ce bâtiment de style beaux-arts est surmonté d’une verrière aux élégantes armatures d’acier. Il a été construit pour l’Exposition universelle de 1900 et représente une forme d’hommage à la technologie.

Parce qu’en 1900, l’électricité est sur le point de commencer sa révolution, les frères Wright se documentent en vue de leur premier vol historique, et Marie Curie découvre les propriétés du radium. Lors du grand rendez-vous, le rutilant pavillon abrite notamment un jardin de sculptures ainsi que les espaces d’exposition d’une autre technologie naissante : l’automobile.

Cent dix-huit ans plus tard, le Grand Palais loge à nouveau un fascinant mélange d’oeuvres et de dispositifs à la rencontre de l’art et de la technique. Une exposition singulière où l’on présente des oeuvres créées par une quarantaine d’artistes provenant d’une vingtaine de pays. Celles-ci avaient été dévoilées dans une première version lors de l’Exposition internationale au Kazakhstan en 2017.

Une des premières choses que l’on remarque en visitant l’exposition est la quantité d’enfants qui écument les salles. Pas de hordes scolaires, mais bien des petits venus en famille. Un constat surprenant pour une exposition d’art contemporain.

Il y a bien quelques robots, mais nous sommes quand même loin des BB-8 et autres R2D2 qui peuplent Star Wars. Et pourtant, ça marche! Les visiteurs se bousculent d’oeuvre en oeuvre pour essayer de voir à quoi pourrait ressembler l’art de demain quand il ne sera plus taillé par nos doigts barbouillés, mais bien programmé par nos blanches mains.

Des robots fourmis

Là où Artistes et robots fait mouche (!), c’est dans la mise en scène réussie de nombreux dispositifs où nous voyons, notamment, les algorithmes créer en direct.

Robot Art, du Portugais Leonel Moura, porte bien son nom. Sur un immense canevas de plusieurs dizaines de mètres carrés, deux petits véhicules robotisés munis chacun d’un crayon marqueur roulent en dessinant de complexes arabesques. Dotés de radars et de viseurs leur permettant de se mouvoir sans jamais se frapper, ils sont mus par un programme simple imitant des modèles comportementaux de fourmis.

L’impression d’assister à la création artistique d’une forme de vie radicalement différente de la nôtre est persistante. Le public est scotché devant ce spectacle.

Stephen Hawking fait des croquis

L’artiste Patrick Tresset a perdu la capacité de peindre à la suite d’une maladie il y a une vingtaine d’années. Il s’en est progressivement remis à des robots pour dessiner à sa place. L’installation Human Study nous montre trois bureaux d’écoliers sur lesquels sont montés trois petits bras robotiques reliés chacun à une caméra mobile, qui fixe alternativement les modèles et le dessin élaboré par le robot.

Chaque bras dessine péniblement des croquis à partir de modèles d’animaux empaillés, mais on y sent tout de même une certaine forme d’interprétation, de création par algorithmes interposés. Stephen Hawking aurait probablement aimé...

Une méduse virtuelle

Plus loin, nous tombons sur un écran plat rempli de points qui recréent vaguement la forme d’une grosse cellule. La forme, nommée Argo, pulse doucement et de manière aléatoire, on croirait se retrouver dans un aquarium à regarder une méduse illuminée par des néons.

Des hauts-parleurs diffusent une musique étrange, une musique planante interrompue par des grésillements, un genre de respiration… En lisant la notice, on apprend que ce son de respiration provient directement de l’artiste qui a créé Argo, Jacopo Schilingi, et qui porte en permanence des micros qui retransmettent le son de l’air qui passe dans ses poumons.

Le son de son corps perturbe ainsi en permanence une composition de musique générée par un algorithme. Ce que nous entendons est donc le résultat des interactions de cet hybride humain/machine. Aussi étrangement beau que troublant.

Se retrouver sur une planète extra-terrestre

Le programmeur et architecte Michael Hansmeyer s’inspire, de son côté, de la division cellulaire dont il essaie de modéliser les processus pour créer d’immenses colonnes en… papier! Vous avez bien lu. Vous avez adoré les décors de l’artiste suisse H.R. Giger pour le film Alien? Voici son pendant pondu par une intelligence artificielle.

Hansmeyer se définit lui-même comme « architecte computationnel » et a créé des algorithmes qui s’inspirent des formes que l’on trouve sur les colonnes doriques (pensez aux colonnes du Parthénon) pour recréer des colonnes qui ont l’air tout droit sorties d’un film de science-fiction.

Oubliez la symétrie des colonnades traditionnelles. On a ici vraiment l’impression d’avoir ouvert une crypte ayant appartenu à une civilisation pratiquant l’art baroque extra-terrestre. Une Sagrada Familia sur une exoplanète pourrait ressembler exactement à ça.

Un égoportrait... à la mouch

Dans une autre installation des artistes Christa Sommerer et Laurent Mignonneau, le spectateur fait face à un écran où l’image de son visage est recréée en temps réel par... des mouches, qui en soulignent les contours.

L’image prend lentement forme à mesure que les mouches s’agglutinent pour former votre visage, jusqu’à ce que vous bougiez, pour ensuite s’évanouir comme si elle n’avait jamais existé. Un succès auprès des visiteurs, qui sont presque aussi nombreux à regarder qu’il y a de mouches sur l’écran.

Peut-être y reconnaissent-ils l’évanescence des images qu’ils mettent eux-mêmes en ligne...

Mais pourquoi?

Artiste et robots met en scène des choses radicalement nouvelles dans notre histoire : des machines qui sont devenues un nouvel outil pour l’artiste, mais qui sont aussi, pour la première fois, dotées d’une certaine forme d’autonomie.

Depuis toujours, la technique a influencé la manière de créer, au grand dam de certains artistes. Un des commissaires de l’exposition, Jérôme Neutres, rappelle d’ailleurs fort à propos comment le peintre néo-classique Jean-Auguste-Dominique Ingres s’en était violemment pris, à la fin de sa vie, à la photographie naissante en signant, en compagnie de collègues, « une protestation contre toute assimilation de la photographie à l’art ».

Qui pourrait nier aujourd’hui le statut de 8e art à la photographie? Le conservatisme artistique est souvent une position à qui l’histoire ne pardonne pas.

L’artiste est aujourd’hui non seulement quelqu’un qui travaille la matière, mais, de plus en plus, un metteur en scène de la création artistique. Il met en place les conditions de la création, puis laisse aux algorithmes, quand ce ne sont pas carrément des robots, le soin de terminer la tâche. Un peu à la manière des créateurs de jeux vidéo, qui créent des environnements au sein desquels le joueur crée ses propres histoires.

Là réside peut-être l’intérêt des nombreux enfants fascinés qui se promenaient dans les salles du Grand Palais lors de cette visite. Ils sont nés dans un rapport d’interaction avec la technologie. Pour eux, rien n’est plus naturel qu’une technologie qui crée devant leurs yeux.

Jérôme Neutre rappelle que peu de choses sont plus floues que la notion d’art, notamment depuis l’Antiquité, où les Grecs ne « distinguaient pas l’art de la technique », car il s’agissait, pour eux, de la même chose.

« L’art et l’artificiel ne se disent-ils pas avec des mots dont la racine est la même - ars, artis? C’est peut-être dans le coeur des robots qu’on découvrira le secret de la créativité de l’[humain] », conclut-il sa présentation.

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