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chronique

Je suis Big Brother

Le chroniqueur a une main sur sa bouche et semble choqué par ce qu'il voit.

Portrait du chroniqueur Jeff Yates.

Photo : Collaboration spéciale / Nicolas Bourque

Jeff Yates

CHRONIQUE - Si vous êtes sur Facebook, je peux vous espionner. Oui, vous avez bien lu. Vos publications, les pages que vous aimez et vos photos entre amis me permettent de savoir un tas de choses sur vous. Heureusement, je traque seulement des personnes dans le contexte d'enquêtes d'intérêt public. Malheureusement, je suis loin d'être le seul à pouvoir vous espionner.

Comme plusieurs d'entre vous, je m'interroge sur la protection de la vie privée sur les réseaux sociaux, surtout depuis l'éclatement du scandale Cambridge Analytica. Le hic, c'est que j'utilise souvent des failles du système pour accomplir mon travail. En d'autres mots, j'espionne parfois des gens sur Facebook. En toute légalité.

Je le fais seulement pour de bonnes causes. Que ce soit pour trouver l'identité des arnaqueurs derrière un vaste réseau de sextorsion sur le web ou pour tenter d'identifier l'Ukrainien qui a créé de faux médias québécois, j'utilise les ressources qui me sont disponibles en tant que journaliste.

Peu de gens le savent, mais il existe toute une panoplie d'outils en libre accès qui permettent de colliger et d'organiser des informations publiques sur un compte Facebook que l'on veut examiner. Il suffit d'entrer l'adresse du profil et – presto! – on a accès à toutes sortes de renseignements à son sujet. Que ce soit les pages que cette personne aime, les groupes qu'elle fréquente, les membres de sa famille, les commentaires qu'elle publie, tout y est.

Avec un peu de temps, on peut tirer certains fils et en apprendre beaucoup sur la personne que l'on traque.

Je vous entends déjà dire : « OK, mais ça, c'est seulement pour les personnes qui mettent tout sur Facebook sans activer leurs réglages de vie privée. » C'est vrai qu'il est plus facile d'espionner un compte public. Mais même si vous activez certains des réglages les plus stricts, il est parfois possible de trouver des informations à votre sujet.

Si un ami vous identifie dans une photo publique, je peux le voir. Ça me permet ensuite de savoir qui vous fréquentez.

Si vous écrivez un commentaire sous une publication publique, même celle d'une amie, j'y aurai accès.

Ou encore, si des amis vous identifient régulièrement dans des publications géolocalisées, j'aurai une bonne idée de l'endroit où vous habitez.

Bref, c'est au service du bien public dans mon cas – du moins, je l'espère! –, mais ça donne quand même froid dans le dos tout ce qu'on peut savoir en regardant ce que les gens mettent de leur plein gré sur Facebook. Imaginez ce qu'une personne malveillante pourrait faire avec les données volées qui ont été transférées à Cambridge Analytica.

Je me rappelle d'une fois où je traquais une personne sur Facebook (un gros méchant, je vous le promets). Il avait éparpillé une traînée de miettes un peu partout sur les réseaux sociaux. En examinant les groupes auxquels il était abonné et les commentaires qu'il laissait sous des photos, je me suis dit : « Hum, cette personne mène une double vie. Sa vie privée ne ressemble pas du tout à ce qu'il fait miroiter en public sur son profil. »

Le fait que je dispose de suffisamment d'informations pour faire de telles suppositions à propos d'un homme que je n'ai jamais rencontré en dit long.

Qu'est-ce qui est privé en 2018?

À mesure que les réseaux sociaux prennent une place prépondérante dans la vie des gens, la définition du mur qui devrait séparer la sphère publique de la sphère privée devient de moins en moins claire. Qu'est-ce que c'est, une conversation privée en 2018? Qu'est-il permis d'épier? Où doit-on tracer la ligne de l'intérêt public?

Je me pose la question parce que, la semaine dernière, une candidate du Parti québécois a dû se retirer de la course après que des messages qu'elle a publiés dans un groupe fermé eurent été rendus publics. Selon un blogueur, Muguette Paillé a tenu des propos islamophobes dans certains groupes privés qu'il n'est pas possible de consulter sans être membre. Le blogueur a utilisé une « taupe » du groupe, qui a pris des captures d'écran des messages offensants. Quelques heures après la publication du billet, la candidate se retirait.

Certains des propos en question sont, certes, indignes d'une personne qui cherche à solliciter un mandat politique. Mais ils ont été tenus en privé... en quelque sorte. La principale concernée se sentait sans doute à l'aise d'écrire de telles calomnies entourée de gens qui pensent comme elle. Elle croyait que ces discussions avaient lieu dans un espace privé.

Bon, ça n'excuse pas les propos. Et, entendons-nous, on ne peut pas s'attendre à ce qu'une conversation que l'on tient dans un groupe avec des milliers de membres soit aussi privée qu'une jasette dans notre salon.

Là est la question, justement. Les réseaux sociaux deviennent de plus en plus des espaces d'échange et de rencontre. Les internautes se sentent à l'aise de se laisser aller, comme ils le feraient autour de la table à dîner chez un ami. Mais c'est comme s'il y avait un micro dans le centre de table qui enregistrait tout ce qui est dit, et qu'il suffisait qu'une personne s'intéresse à ce groupe pour étaler au grand jour les moindres détails de sa discussion.

Avez-vous déjà tenu, en privé, des propos que vous ne voudriez jamais voir dans un journal? Seriez-vous à l'aise que l'on enregistre toutes vos discussions privées et qu'on les analyse par la suite pour trouver les bobos?

C'est un peu ce qu'on fait sur les réseaux sociaux. Comme dans un film d'espions, on discute avec un beau gros micro à peine dissimulé dans l'abat-jour.

Et ce micro, il se peut qu'un jour, à votre insu, une personne se mette à l'écouter.

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