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Sommet Trump-Kim : la Maison-Blanche garde espoir, mais un doute s’installe

Les explications de notre correspondant à Washington, Christian Latreille
Radio-Canada

Le président américain Donald Trump n'a pas voulu commenter les plus récentes déclarations en provenance du Pyongyang qui ont jeté un doute sur la tenue de son sommet avec le président nord-coréen Kim Jong-un, le 12 juin, à Singapour. L'« espoir » que la rencontre aura lieu demeure, avait préalablement fait savoir la Maison-Blanche.

« Si les États-Unis tentaient de nous mettre au pied du mur pour nous forcer à un renoncement nucléaire unilatéral, nous ne serions plus intéressés par un tel dialogue », a déclaré mardi le ministre adjoint des Affaires étrangères de la Corée du Nord, Kim Kye-gwan. Ces propos sont venus jeter un pavé dans la mare, après des mois de rapprochements diplomatiques inattendus.

Bombardé de questions à ce sujet en marge d'une séance de photos organisée mercredi à la Maison-Blanche à l'occasion de la visite du président ouzbek Shavkat Mirziyoyev, le président Trump n'a pas voulu commenter ces déclarations ni confirmer si la rencontre du 12 juin est toujours sur les rails.

« Il faudra voir. Il n'y a pas de décision », a-t-il déclaré, sans que l'on sache exactement à laquelle des multiples questions qui lui étaient posées en même temps il répondait. « Nous n'avons été informés de rien. [...] Nous n'avons rien vu. Nous n'avons rien entendu. Nous verrons ce qui va arriver. »

En début de journée, la porte-parole de la Maison-Blanche, Sarah Huckabeee Sanders, avait aussi fait preuve de la plus grande prudence, en se contentant de dire qu'il y a toujours un « espoir » que la rencontre ait lieu, et que Washington se préparait en conséquence.

Nous avons toujours bon espoir que la réunion se tiendra et nous agissons dans ce sens, mais en même temps nous étions conscients du fait qu'il pouvait s'agir de négociations difficiles.

Sarah Huckabee Sanders, en entrevue à Fox News

« Comme le président l'a dit à plusieurs reprises, nous sommes prêts pour cette rencontre, et si elle se produit c'est très bien, sinon nous aviserons », a-t-elle ajouté.

En l'absence de compromis avec Pyongyang, les États-Unis vont « poursuivre la campagne de pression maximale en cours », a aussi précisé Mme Sanders.

À Pékin, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Lu Kang, a dit que les deux pays devraient s'assurer que la rencontre aura lieu comme prévu et qu'elle donnera « des résultats importants ».

Il a ajouté que ce serait la seule façon « d'alléger la situation et de préserver la paix et la stabilité dans la région ».

Une rencontre annulée avec la Corée du Sud

Avant de remettre en question le sommet Trump-Kim, Pyongyang a annulé une rencontre prévue mercredi avec sa voisine du Sud en guise de protestation contre la tenue d'un exercice militaire annuel des armées sud-coréenne et américaine.

Par l'entremise de son agence officielle KCNA, le régime de Kim Jong-un a qualifié de « provocation » les manoeuvres aériennes Max Thunder. Ces dernières viennent tout juste de commencer autour de la base aérienne de Gwangju et doivent se poursuivre jusqu'au 25 mai.

« Cet exercice, qui nous cible, est une récusation flagrante de la Déclaration de Panmunjom [du 27 avril, NDLR] et une provocation militaire délibérée qui va à l'encontre d'une évolution politique positive dans la péninsule coréenne », écrit KCNA.

Nous avons déjà déclaré notre intention de dénucléarisation de la péninsule coréenne et dit clairement à plusieurs occasions que la condition préalable à la dénucléarisation était de mettre fin aux politiques hostiles, anti RPDC, et aux menaces nucléaires et au chantage des États-Unis.

Kim Kye Gwan, ministre adjoint des Affaires étrangères de la Corée du Nord

Ces déclarations contredisent des propos précédemment tenus par le chef du bureau de la sécurité nationale sud-coréenne, Chung Eui-yong. En mars dernier, il avait déclaré que M. Kim comprenait que les exercices militaires « de routine » entre la Corée du Sud et les États-Unis se poursuivraient malgré le réchauffement des liens.

« Kim Jong-un a dit précédemment qu'il comprenait la nécessité et l'utilité pour les États-Unis et la République de Corée de poursuivre leurs manoeuvres conjointes », a d'ailleurs souligné Heather Nauert, porte-parole du département d'État américain, mardi, lors d'un point de presse.

« Nous n'avons rien entendu de ce gouvernement ou du gouvernement de la Corée du Sud pour indiquer que nous ne continuerions pas ces exercices ou que nous ne continuerions pas à planifier notre rencontre entre le président Trump et Kim Jong-un le mois prochain », avait-elle ajouté.

La Corée du Sud a qualifié le désistement de la Corée du Nord de « regrettable ». Le ministère sud-coréen de la Défense a pour sa part fait savoir que les exercices militaires Max Thunder se poursuivront comme prévu et ne visent pas à attaquer une tierce partie.

Des propos de Pompeo et Bolton épinglés

Dans ses déclarations, Kim Kye-gwan fait allusion à des propos du conseiller national à la Sécurité de Donald Trump, John Bolton, selon lesquels la dénucléarisation de la Corée du Nord doit se faire suivant le modèle libyen, par lequel le régime communiste de Pyongyang remettrait rapidement son arsenal nucléaire aux États-Unis ou à d'autres pays.

« Le monde sait très bien que notre pays n'est ni la Libye ni l'Irak qui ont connu un sort misérable [...] Il est totalement absurde d'oser comparer la RPDC, un État ayant l'arme nucléaire, à la Libye qui en était au premier stade de son développement nucléaire », a déclaré le vice-ministre des Affaires étrangères.

La lumière a été faite sur les compétences de Bolton par le passé et nous ne cachons pas notre répugnance à son égard.

Kim Kye-gwan, ministre adjoint des Affaires étrangères de la Corée du Nord

M. Kim a également rejeté la proposition du secrétaire d'État américain Mike Pompeo – qui s'est rendu deux fois à Pyongyang – selon laquelle Washington pourrait apporter une aide économique à la Corée du Nord, en échange de la dénucléarisation.

« Nous n'avons jamais attendu l'aide américaine pour mener notre construction économique et nous ne conclurons jamais un tel accord à l'avenir », a répliqué Kim Kye-gwan.

MM. Bolton et Pompeo, tous deux fraîchement entrés en fonction, n'ont pas encore commenté les déclarations de Kim Kye-gwan.

Washington exige la « dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible » de la Corée du Nord, mais l'administration Trump n'a pas rendu publiques les concessions qu'elle propose en échange, hormis des engagements envers la dénucléarisation de la « péninsule coréenne », une formule sujette à interprétation.

Lors de leur sommet du mois dernier, Kim Jong-un et le président sud-coréen Moon Jae-in ont réaffirmé leur engagement envers la « dénucléarisation totale » de la péninsule. Le Nord justifie de longue date ses armes nucléaires par la menace d'invasion américaine.

Pyongyang et Séoul sont toujours techniquement en guerre puisque la guerre de Corée (1950-1953) s'est conclue par un armistice.

Une stratégie de négociations?

Selon Benoît Hardy-Chartrand, chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, il est difficile de ne pas voir de mauvaise foi » dans les dernières déclarations faites par Pyongyang, même si cela n'est pas nécessairement surprenant.

« Ce n’est pas la première fois que l’on voit la Corée du Nord, dans les 20, 30 dernières années, faire une offensive de charme envers la communauté internationale », a-t-il rappelé lors d'une entrevue accordée à Gravel le matin depuis Tokyo, au Japon.

Le chercheur soupçonne qu'il s'agit là d'une « stratégie de négociation » du régime nord-coréen, voire d'un message destiné à l'administration Trump, qui tient à ce que le sommet de Singapour « soit perçu comme une victoire » à l'approche des élections de mi-mandat, en novembre.

« Ce qu’on cherche à faire du côté de la Corée du Nord, c’est montrer qu’on est prêt à abandonner ces négociations, qu’on est prêt à abandonner le sommet », fait-il valoir. « C’est peut-être simplement une stratégie de négociation de la part Kim Jong-un; il veut montrer qu’il ne va pas dénucléariser aussi rapidement que ce que l’on pense. »

On cherche de cette façon à forcer la main des États-Unis, peut-être, et à montrer que, dans le cadre des négociations, les États-Unis devront peut-être être prêts à faire de plus grandes concessions et qu’ils ne l’auront pas nécessairement facile.

Benoît Hardy-Chartrand, chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand

« C’est une façon pour la Corée du Nord de montrer qu’ils arrivent dans ces négociations dans une position de force », ajoute M. Hardy-Chartrand. « Ça va peut-être ralentir un peu les ardeurs de l’administration Trump. »

« C'est une tactique diplomatique » soutient également Kim Hyun-wook, professeur à l'Académie diplomatique nationale de Corée. « C'est la politique du précipice pour changer la position américaine. »

« On dirait que Kim Jong-un a été contraint d'accepter les exigences américaines de la "dénucléarisation d'abord" et qu'il tente maintenant de changer de position après avoir normalisé les relations avec la Chine », croit-il. « La diplomatie classique de la Corée du Nord - marcher sur la corde raide entre la Chine et les États-Unis - a débuté. »

Pour Joshua Pollock, de l'Institut Middlebury des études internationales, en Californie, le Nord a vraisemblablement été irrité par le ton « triomphaliste » de Washington des derniers jours.

« Les Nord-Coréens sont mécontents de ce qu'ils voient et entendent. Il y a toujours un gouffre béant entre les attentes de Pyongyang et celles de Washington », analyse-t-il.

Avec les informations de Agence France-Presse, Associated Press, et Reuters

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