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Près de 40 ans après Sartre, Simone de Beauvoir entre dans la Pléiade

Une photo de l'auteure existentialiste et féministe Simone de Beauvoir prise en 1947.
Simone de Beauvoir en 1947 Photo: Getty Images / Hulton Archive
Agence France-Presse

Simone de Beauvoir entre dans la plus prestigieuse collection de livres en France, la Bibliothèque de la Pléiade, grâce aux chroniques minutieuses de sa vie, réunies en deux volumes. L'auteure, figure majeure du féminisme au 20siècle, accède à cet honneur littéraire 36 ans après Jean-Paul Sartre, son compagnon.

« Si le projet d'écrire sa vie lui est d'abord apparu comme un détour, il est toutefois progressivement devenu la voie royale empruntée par son œuvre », expliquent Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone, qui ont dirigé l’édition à paraître jeudi.

Ni Le Deuxième sexe (1949), le livre-manifeste du mouvement féministe, ni son roman Les Mandarins – qui avait reçu le prix Goncourt en 1954 – ne figurent donc dans ces deux forts volumes de 1584 et 1696 pages.

On y trouve en revanche les cinq livres de mémoires rédigés par Simone de Beauvoir : Mémoires d'une jeune fille rangée (1958), La force de l'âge (1960), La force des choses (1963), Tout compte fait (1972) et La cérémonie des adieux (1981). Ce dernier est le livre terrible portant sur les dernières années de Jean-Paul Sartre, disparu en 1980.

Les éditeurs ont ajouté à l'ensemble Une mort très douce (1964), témoignage sur la disparition de sa mère.

Simone de Beauvoir (1908-1986) entrait dans sa cinquantième année quand elle a commencé à écrire Mémoires d'une jeune fille rangée, histoire de l'émancipation, au début du 20e siècle, d'une jeune femme issue d'une famille bourgeoise parisienne, aimante et cultivée, mais horriblement conformiste à ses yeux.

Comptant parmi les œuvres les plus connues de l'écrivaine, ce texte est aussi l'un des plus émouvants écrits par une auteure parfois accusée de manquer d'empathie. Le portrait de son amie Zaza (Élisabeth Lacoin) – sa sœur spirituelle, foudroyée en novembre 1929 à l'âge de 21 ans – demeure l'un des textes les plus poignants sur l'amitié.

Ensemble nous avions lutté contre le destin fangeux qui nous guettait et j'ai pensé longtemps que j'avais payé ma liberté de sa mort.

Simone de Beauvoir à propos de son amie Zaza dans Mémoires d'une jeune fille rangée

C'est également dans ce livre qu'on apprend pourquoi Sartre la surnommait « le Castor ». C'est un ami d'études commun, René Maheu, qui en a eu l'idée en s'amusant avec l'homophonie de Beauvoir et de beaver (castor en anglais).

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre regardent l'objectif en se retournant alors qu'il sont sur la plage de Copacabana, à Rio, en 1960.Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, au Brésil, en 1960 Photo : Getty Images/AFP

On ne saurait reprocher à Simone de Beauvoir d'enjoliver le passé. Son style, parfois décrié à l'époque en raison d'une prétendue sécheresse, apparaît aujourd'hui d'une modernité stupéfiante. On est frappé par la sincérité constante de l'écrivaine.

Ainsi, dans La force de l'âge – qui revient sur les années 1930-1944 –, Sartre (un temps prisonnier de guerre) et Beauvoir apparaissent davantage comme des spectateurs passifs de l'actualité plutôt que des acteurs engagés dans la lutte contre l'occupant ou le régime français de Vichy, qui a collaboré avec les nazis.

Tout au plus, Beauvoir indique écouter la BBC. On continue de fréquenter le célèbre café parisien Le Flore (car il est chauffé!), on fait « des fiestas », on part à la montagne en hiver...

« Un matin, je trouvai le magasin de sport où je faisais farter mes skis sens dessus dessou : la nuit des maquisards l'avaient mis à sac », s'étonne la romancière, qui constate « les maquisards faisaient la loi à Morzine ».

Quand Simone de Beauvoir évoque, dans La force des choses, les désillusions de l'après-guerre et les promesses non tenues des guerres anticolonialistes, on distingue entre les lignes un grand désenchantement.

Que penser du constat amer qui conclut ce texte : « Je mesure avec stupeur à quel point j'ai été flouée »?

En 1972, un an et demi après le Manifeste des 343, l'auteure féministe Simone de Beauvoir participe à une manifestation pro-avortement lors du procès de Bobigny.En 1972, un an et demi après le « manifeste des 343 », l'auteure féministe Simone de Beauvoir participe à une manifestation pro-avortement. Photo : Getty Images / Sygma / Michel Artault

Concernant le couple singulier qu'elle formait avec Sartre, la romancière – qui passe sous silence les relations amoureuses qu'elle a nouées avec certaines de ses anciennes élèves – évoque en revanche sa liaison avec l'Américain Nelson Algren, puis avec le réalisateur Claude Lanzmann.

« La présence de Lanzmann auprès de moi me délivra de mon âge », écrit-elle joliment en évoquant sa relation avec le cinéaste alors qu'il avait 27 ans et elle, 44.

Quant à Sartre, elle dresse le bilan de leur vie pas si commune à la fin de La cérémonie des adieux : « Sa mort nous sépare. Ma mort ne nous réunira pas. C'est ainsi; il est déjà beau que nos vies aient pu si longtemps s'accorder ».

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