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La Chine convoite un géant canadien des infrastructures : un dilemme pour Ottawa

Le siège social d’Aecon à Toronto Photo: Radio-Canada / Marc Godbout
Radio-Canada

Une entreprise d'État chinoise veut mettre la main sur le géant Aecon. Risque à la sécurité nationale ou meilleur accès au marché chinois? Le débat est très polarisé et place le gouvernement Trudeau dans une position délicate face à Pékin. Ce qui est en train de se jouer va bien au-delà de l'avenir de la plus grande entreprise de construction canadienne inscrite en bourse.

Un texte de Marc Godbout

Les fiançailles ont beau avoir suscité l'enthousiasme des actionnaires d'Aecon, seul Ottawa peut officialiser le mariage.

L’offre d’achat controversée est évaluée à 1,5 milliard de dollars. La China Communications Construction Company (CCCC) veut prendre le contrôle du spécialiste des grands travaux d’infrastructure. La CCCC est prête à payer comptant et, sans grande surprise, les actionnaires d’Aecon ont dit oui à 99 %.

Rien n’est encore joué. Bay Street, le milieu des affaires, les experts en sécurité et, surtout, la Chine attendent impatiemment de savoir si le gouvernement de Justin Trudeau permettra ou non l’envoi des faire-part.

Maxim Sytchev, de la Financière Banque Nationale, insiste : « Ce n’est pas qu’une transaction. La décision pourrait jouer un rôle crucial dans les relations économiques sino-canadiennes. »

Puisque l’acheteur est une entité étrangère, cette prise de contrôle est soumise à un examen de la part du gouvernement fédéral, comme l’exige la Loi sur Investissement Canada.

Ottawa a déclenché en février, dans le cadre de ce processus, une enquête approfondie pour déterminer si cette acquisition par l’entreprise d’État chinoise pourrait comporter un risque à la sécurité nationale.

Le gouvernement est dans une position difficile. Si on refuse cette transaction-là, la Chine va dire : "Vous n’êtes pas sérieux!"

Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine

Infrastructures critiques?

Le conglomérat chinois est détenu à 63 % par Pékin. Le géant canadien Aecon paraît minuscule à ses côtés. C’est sa grande expertise dans les partenariats public-privé qui le rend si attrayant.

Selon les deux joueurs, Aecon obtiendrait plus facilement un accès au marché chinois et davantage de possibilités d’affaires sur la scène internationale, là où la CCCC est de plus en plus présente.

L’entreprise canadienne construit des routes, des ponts, des aéroports et des chemins de fer. Aecon fait notamment partie du consortium de six entreprises chargé de la construction du Réseau express métropolitain (REM), dans la région de Montréal.

Mais la société obtient aussi d’autres types de contrats pour l’installation de réseaux de fibre optique, la mise à niveau de centrales nucléaires et des travaux sur des bases militaires.

Jamais auparavant une enquête de sécurité nationale ne s’est penchée sur les préoccupations au sujet d’infrastructures critiques.

Wesley Wark, expert en sécurité, Université d’Ottawa

Qu’est-ce qu’une infrastructure critique? Doit-elle être protégée? Et si oui, comment?

Pour plusieurs experts, dont Wesley Wark, le cas Aecon constitue un test. Et c’est encore plus délicat pour le gouvernement parce qu’il cherche à renforcer ses liens commerciaux avec la deuxième économie mondiale.

Débat sur fond de tension

Par la voix de son ambassadeur à Ottawa, Pékin reproche aux Canadiens « de ne pas être assez ouverts d’esprit ». La Chine est froissée et se sent visée. À ses yeux, la CCCC ne met la main que sur une simple compagnie de construction, une transaction comme bien d’autres.

Des travailleurs de la China Communications Construction Company prennent une pause.Des travailleurs de la China Communications Construction Company prennent une pause Photo : The Associated Press / Ng Han Guan

Les dernières semaines ont donné lieu à un débat musclé entre les partisans de la transaction et ses opposants. L’ancien ambassadeur du Canada en Chine Guy Saint-Jacques croit que tout cela a pris des proportions démesurées. « On s’évertue à trouver des épouvantails », résume-t-il.

Les détracteurs de la CCCC aiment rappeler son passé frauduleux et corrompu dans certains pays et sa réputation de « rouleau compresseur » en Afrique.

De l’espionnage à la concurrence déloyale, tous les scénarios y passent. Plusieurs répètent à qui veut l’entendre que la CCCC est ni plus ni moins un bras du Parti communiste chinois à l’étranger.

Une entreprise d’État chinoise ne sert qu’un seul maître, et ce maître est le Parti communiste de Chine.

Ward Elcock, ancien directeur du SCRS

Ward Elcock et Richard Fadden, deux anciens directeurs du SCRS, le Service canadien du renseignement de sécurité, ont déjà exprimé leurs profondes inquiétudes et leur opposition à cette prise de contrôle par la China Communications Construction Company.

Ottawa marche sur des oeufs

Une décision est attendue dans les prochaines semaines. Et d’ici là, le gouvernement libéral doit composer avec l’incompréhension de Pékin de tenir une enquête de sécurité nationale.

Ottawa se défend d’avoir ciblé l’entreprise d’État parce qu’elle est chinoise. « Ce n’est pas seulement la Chine. C’est comme ça pour tous les pays. Nous avons été clairs, nous allons poursuivre le processus », explique le ministre de l'Innovation, des Sciences et du Développement économique, Navdeep Bains.

Le gouvernement libéral se serait certainement passé du dossier CCCC-Aecon, comme il ne cesse de rappeler l’importance d’attirer des investissements étrangers et qui souhaite lancer des négociations de libre-échange avec la Chine.

La réponse d’Ottawa pourrait être déterminante pour la suite.

Si jamais il y avait une décision négative dans le cas Aecon, je pense que ça aurait des impacts très importants sur la relation.

Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine

Bref, si le gouvernement se retrouve coincé, selon Guy Saint-Jacques, c’est possiblement parce qu’il n’a jamais osé répondre à une question fondamentale : « Jusqu’à quel point est-on prêt à accueillir des investissements chinois, particulièrement de la part de grandes entreprises d’État? »

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