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Le modèle de formation allemand adapté à la sauce québécoise

Le reportage d'Hugo Lavallée
Radio-Canada

Ils n'ont pas encore obtenu leur diplôme, mais ont déjà reçu des dizaines d'offres d'emploi. Un projet-pilote d'apprentissage en milieu de travail lancé il y a trois ans par le Cégep de Thetford, dans Chaudière-Appalaches, donne des résultats probants.

Un texte de Hugo Lavallée, correspondant parlementaire à Québec

« Je trouve que c'est vraiment le fun. Oui, il y a le côté théorique, tu apprends plus dans les livres, mais ensuite tu arrives dans l'entreprise. Tu te fais un réseau, t'apprends à travailler, tu vois vraiment du concret, puis quand tu sors de l'école, tu as déjà des contacts », explique avec enthousiasme Antoine Marcoux.

Inscrit en deuxième année en technique de plasturgie, il effectuait lors de notre rencontre, la semaine dernière, un module d'apprentissage sur le séchage des pièces de plastique dans l'entreprise Plastique Age, à Montréal.

« Souvent, ce n’est pas le professeur qui vous explique, c'est un gars de la shop qui vous explique d’une autre manière, c'est vraiment une vision différente », renchérit son collègue Alpha Kader Draoere, lui aussi en deuxième année.

En 2015, le Cégep de Thetford mettait en place, à la demande du premier ministre, un projet-pilote d'apprentissage en milieu de travail. Que ce soit en recherche et développement, en conception ou en fabrication, les étudiants en plasturgie passent maintenant la moitié de leur temps en classe et l'autre moitié en entreprise.

« On y va graduellement : dès la première session, c’est plus au niveau de l’observation, donc l'enseignant va se déplacer avec de petits groupes d'étudiants en entreprise. Ils vont aller observer. ils apprennent les différents équipements et les différentes techniques aussi », explique la directrice des études au Cégep de Thetford, Marie-Chantal Roussin.

« Ensuite, il y a un peu plus de prise en charge, alors ça va graduellement jusqu'à une autonomie quasi complète », ajoute-t-elle.

L'approche est directement inspirée de ce qu'on appelle le « modèle dual » allemand.

Une tradition centenaire

C'est une tradition centenaire en Allemagne : dans une foule de disciplines, surtout techniques, la formation des étudiants se donne en entreprise.

Le premier ministre Philippe Couillard avait lui-même visité la multinationale Siemens lors de son voyage à Munich en 2016, où 9000 étudiants sont inscrits sur l'ensemble du territoire allemand. Pendant trois ans, les étudiants apprennent un métier, essentiellement en entreprise. Plus la formation progresse, plus la théorie cède le pas à la pratique.

« Dans ce système-là, vous avez la combinaison entre un sujet théorique, et après, vous pouvez directement vous entraîner en réalisant ce que vous avez appris juste avant », détaille le directeur de l'académie, Valentin Vollmer.

« Ça date du Moyen-Âge, parce qu'il y avait une organisation des artisans dans des corporations où ils ont aussi fait la formation de leurs jeunes », explique l'ambassadrice de la République fédérale d'Allemagne au Canada, Sabine Sparwasser, en entrevue à Radio-Canada.

Le modèle, formellement mis en place sous sa forme actuelle en 1969, a fait ses preuves au fil du temps et contribué au succès de l’économie allemande, qui demeure, à ce jour, le moteur de la croissance européenne.

Cette formation a fait en sorte que l'Allemagne a produit beaucoup de techniciens de très haute spécialisation et de très haute qualité.

Sabine Sparwasser, ambassadrice de l'Allemagne au Canada

Elle est en partie responsable du succès de l'industrie allemande, selon Mme Sparwasser.

Un modèle adapté

Dans plusieurs pays du monde, on s'inspire de ce qui se fait en Allemagne. Au Québec, l'alternance travail-études, également apparentée au modèle allemand, est déjà bien implantée dans plusieurs programmes de formation.

Le projet-pilote du Cégep de Thetford se distingue toutefois des adaptations précédentes en mettant l'accent non pas sur la rémunération pendant la formation, mais sur l'apprentissage en milieu de travail. De fait, les étudiants en technique de plasturgie ne sont pas rémunérés durant leur formation, sauf pendant les stages d'été.

Autre différence notable avec le modèle allemand : au Québec, même en entreprise, l'essentiel de la formation est donné par des enseignants. Les interactions avec les entreprises sont d'ailleurs très formatrices pour le corps enseignant, explique Louis Trépanier du Cégep de Thetford.

« Par les sorties qu’on fait, ça nous permet, même nous en tant qu’enseignants, comme programme, d’être en contact avec les entreprises et de mieux cibler leurs besoins, leurs attentes en matière de formation », précise-t-il.

Des étudiants et un professeur dans une usine. À droite, Alpha Kader Draoere, étudiant en deuxième année en technique de plasturgie Photo : Radio-Canada / François Therrien

Les bénéfices sont réciproques. Lors de notre passage chez Plastique Age, trois employés de maintenance profitaient de la présence des étudiants et des enseignants du Cégep de Thetford pour parfaire leurs connaissances.

« Ça nous aide à comprendre comment la machine fonctionne, explique le superviseur Carl D'Astous. Quand on arrive, quand il y a un trouble sur une machine, on a besoin de savoir comment elle fonctionne pour trouver le problème plus rapidement ».

Après la formation, M. D'Astous distribuait allègrement aux étudiants la carte professionnelle de l'entreprise. Alors que le secteur de la plasturgie fait face à un sérieux problème de main-d'oeuvre, mieux vaut commencer tôt le recrutement, estime-t-il.

« Ce n'est pas un métier connu, ajoute-t-il. Il n'y a pas beaucoup d'étudiants qui connaissent ça. Ça nous permet d'avoir une bonne relève pour la compagnie. »

« On espère qu'avec ce lien qu'on crée, ils vont être intéressés à revenir nous voir, porter leur CV, voir s’il y a des possibilités avec nous », renchérit William Nahorniak, directeur des projets spéciaux chez Plastique Age.

Des dizaines d'offres d'emploi

La directrice des études au Cégep de Thetford, Marie-Chantal Roussin, confirme que ses étudiants sont très convoités. « Nos finissants qui vont terminer dans quelques jours, chacun d'entre eux a déjà eu près de 15 offres d'emplois, donc ce n’est pas peu dire. Ils ont l'embarras du choix! »

Elle se réjouit aussi de voir l'ardeur à la tâche qu'ils ont déployée tout au long du projet pilote. « Au niveau de la réussite des garçons, c'est très positif, parce que les étudiants masculins voient le concret, ils sont déjà dans de vrais projets », souligne-t-elle.

L'enseignant Guy Deschênes précise que même si les étudiants doivent partir de Thetford Mines à 5 h 30 pour être à Montréal à 8 h, « ils n’ont jamais été en retard; ils sont toujours à l’heure ». « Je n’ai eu aucune absence », dit-il fièrement.

La clé de cet enthousiasme? La perspective, justement, de décrocher rapidement un bon emploi. « C’est une des choses vraiment motivantes : les gens vous disent "lâchez pas, on a besoin de relève!" », conclut l'étudiant Alpha Kader Draoere.

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