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Envoyer la science dans le champ

Des oies grises
Des oies grises dans un élevage Photo: iStock / Maaike Bunschoten-Bolh

Pour sortir la science du confort de ses vieilles habitudes, les fonds de recherche du Québec misent sur des projets qui dérangent. Une première fournée d'aventures risquées et de rencontres inusitées, issues de cette initiative, était présentée cette semaine au congrès de l'Association francophone pour le savoir (ACFAS).

Un texte de Jean François Bouthillette, de l’émission Les années lumière

Fernande Ouellet, une éleveuse d’oies. Mais aussi un ingénieur en imagerie. Un crack de la biologie cellulaire. Un chef cuisinier de renommée internationale. Un spécialiste du comportement des oiseaux migrateurs. Et un médecin qui s’occupe habituellement de foies... humains.

C’est là l’improbable équipe qui s’est constituée autour d’un problème commun, a priori bien étranger aux travaux de chacun de ces chercheurs : comment produire un foie gras plus naturel, sans recourir au gavage mécanique?

Aussi parmi eux, le professeur Guy Cloutier. Ce spécialiste des technologies d’imagerie médicale admet qu’il n’imaginait pas se lancer un jour dans un projet d’agriculture éthique et raisonnée.

Je n’aurais jamais pensé travailler sur des oies et du foie gras. Mais c’était une opportunité de faire de la science, et de la belle science!

Guy Cloutier, chercheur au CRCHUM

Le défi de Fernande Ouellet, qui l’a tout de suite interpellé, est le suivant : on peut gaver des oies mécaniquement, ce qui permet d’obtenir un beau foie gras chaque fois. Toutefois, si l’on veut miser plutôt sur l’engraissement naturel du foie par l’oiseau qui se prépare à la migration – une façon de faire plus éthique, selon le chercheur –, le taux de succès chute à environ 30 %.

« C’est qu’on a du mal à identifier le moment d’abattage optimal, explique l’agricultrice. Si on se trompe, ne serait-ce que de 48 heures, le foie perd près de la moitié de sa masse, et c’est fichu. »

Pour le professeur Cloutier, spécialisé dans la stéatose hépatique, une maladie du foie, il y a là un beau casse-tête à résoudre... mais aussi une formidable occasion de développer de nouvelles technologies, dit-il, et de mieux comprendre la structure cellulaire de l’organe.

Autrement dit, cette aventure scientifico-agro-alimentaire pourrait mener un jour à des percées médicales majeures.

Esprit curieux, esprit libre

Fernande Ouellet avec une oie dans les brasArtiste, Fernande Ouellet élève aussi des oies grises. Photo : Maude Chauvin

Fernande Ouellet est une artiste devenue éleveuse d’oies et de canards. Elle est surtout un esprit curieux de tout. Intéressée par la science, elle est aussi une fidèle auditrice de l'émsison Les années lumière, sur les ondes de Radio-Canada.

« C’est là que j’ai entendu un jeune chercheur parler de l’ABDH6, dit-elle avec le naturel de qui travaille au quotidien en biochimie. Il expliquait que cette enzyme joue un rôle d’interrupteur de l’obésité dans le cerveau… Je me suis dit : "ça pourrait être utile pour mon problème de foie gras!" »

L’agricultrice a alors communiqué avec le chercheur Alexandre Fisette. De fil en aiguille, elle a convaincu et entraîné dans son sillage toute une constellation de scientifiques, réunis pour trouver une solution à son problème.

Ensemble, ils s’affairent déjà à trouver des techniques d’imagerie pour abattre au bon moment, des biomarqueurs pour sélectionner les meilleures oies, des soins et une diète optimale pour rendre cette production artisanale de foie gras viable.

Le reportage de Jean-François Bouthillette a été présenté à l'émission Les années lumière, à ICI Radio-Canada Première.

Des freins à la créativité

De tels projets, qui voient des sphères éloignées s’influencer, qui mêlent des expertises et des visions du monde diverses, sont rares.

C’est que le monde de la recherche est divisé en disciplines qui ont du mal à collaborer, à s’inspirer entre elles, à parler le même langage. Il faut savoir, aussi, que le financement est particulièrement difficile à obtenir pour des projets interdisciplinaires, ou tout simplement hors-norme ou risqués.

Guy Cloutier et ses acolytes, par exemple, quoique rompus à l’art d’obtenir du financement, ont essuyé plusieurs refus pour ce projet commun. Si tout le monde saluait l’intérêt de leur démarche, elle ne cadrait pas avec les critères des principaux fonds de recherche en génie, ou encore de ceux qui financent la recherche en santé, etc.

Stimuler la recherche audacieuse

Cela dit, de plus en plus, le monde de la science se rend compte que son conservatisme lui coûte cher. La science peine à sortir de ses ornières, de sa division disciplinaire, du confort des façons de faire éprouvées.

Or, historiquement, c’est souvent loin des habitudes que les recherches retentissantes, celles qui ont transformé le monde ou la science, ont été faites.

La normalité est une route pavée où l’on marche aisément, mais où les fleurs ne poussent pas.

Le peintre Vincent van Gogh

C’est pour cette raison que le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, qui est à la tête des Fonds de recherche du Québec, a créé le programme AUDACE, qui vise précisément à encourager cette recherche « hors-piste », interdisciplinaire et innovante.

Depuis l’automne 2017, plus de 200 projets ont été soumis. Vingt-deux d’entre eux se voient aujourd’hui attribuer une bourse de 100 000 $. Parmi eux, l’équipe de Fernande Ouellet, Guy Cloutier et comparses.

« On vise le grand chelem, pas le coup retenu! », résume en langage de baseball Denise Pérusse, directrice aux défis de société et aux maillages intersectoriels, au Bureau du scientifique en chef, qui a mis sur pied le programme.

La clé de l’avancement de la science, au 21e siècle, sera sa capacité de créer des liens entre divers secteurs, dit-elle, d’en faire émerger de nouvelles questions de recherche, de nouvelles perspectives.

Des projets prometteurs

« Nos principaux critères étaient le caractère interdisciplinaire des projets, souligne Denise Pérusse, mais aussi leur côté "haut risque, haut rendement" ». C’est de la science originale, nouvelle, audacieuse que le programme veut encourager.

Au nombre des projets retenus par un jury international, cet autre exemple de collaborations improbables : une équipe de médecins intensivistes, de spécialistes de la relation personne-machine et de... clowns thérapeutiques propose de trouver des moyens de communiquer avec des patients dont l’état de conscience est flou.

Du côté des paris aux résultats incertains, mais au potentiel immense, mentionnons le projet de la professeure de chimie de l’Université McGill, Karine Auclair. Avec des spécialistes de la tuberculose, elle est sur la piste d’un moyen révolutionnaire de lutter contre les infections bactériennes sans antibiotiques – et donc sans contribuer à la montée de l’antibiorésistance, l’un des grands défis de la médecine du 21e siècle.

Certains projets intègrent sciences pures et sciences humaines, voire performances artistiques. Ce qui n’est pas sans évoquer l’esprit curieux de scientifiques comme Léonard de Vinci, dont le travail artistique inspirait le travail en médecine ou en génie.

Au 86e congrès de l’Acfas, où le thème de la recherche hors-norme était l’objet d’un colloque, le scientifique en chef s’est engagé à faire un suivi de ces 22 projets boursiers et à faire du programme AUDACE un concours annuel.

Rémi Quirion affirme aussi compter sur la génération de jeunes chercheurs, dont plusieurs participeront à de tels projets audacieux, pour « mettre de la pression et changer les modèles établis » en science.

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