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Habiter le Nord : mode d'emploi

Mutton Bay, en Basse-Côte-Nord.
Mutton Bay, en Basse-Côte-Nord. Photo: Radio-Canada / Nicolas Lachapelle-Plamondon
Radio-Canada

« Tu viens ici pour le salaire! C'est tout! Parce que sinon, il n'y a pas grand monde qui viendrait ici. » Au chantier de la Romaine, la docteure en géographie Laurie Guimond en a entendu, des phrases du genre. Bien que l'argent soit « important » pour partir travailler dans le Nord, « on se rend vite compte que ce n'est pas le facteur qui va retenir les gens ».

Un texte de Jean-Louis Bordeleau

Après avoir mené des recherches en Basse-Côte-Nord et en Minganie auprès d'infirmières, d'enseignants, d'administrateurs et d'ouvriers, la professeure à l'UQAM Laurie Guimond constate que l'« exotisme du Nord » attire un bon nombre de travailleurs.

« Malgré les conditions parfois inhospitalières, comme le mauvais climat ou les services qui manquent, [...] il y en a qui vont apprécier le caractère aventurier de la chose. »

La forêt de la Côte-Nord.Ce que Laurie Guimond nomme « l'exotisme du Nord » contribue à attirer et à retenir les nouveaux arrivants sur la Côte-Nord Photo : Radio-Canada / Benoît Jobin

Si les motifs financiers et professionnels vont attirer les gens, ce n'est pas nécessairement juste ça qui va les retenir.

Laurie Guimond, professeure de géographie à l'UQAM

Rester

« D'abord, ce qui va retenir les gens, ce sont les liens sociaux qu'ils vont développer, les liens professionnels entre les travailleurs eux-mêmes, mais aussi avec le milieu d'accueil », mentionne Laurie Guimond.

Elle rappelle que, sur les mégachantiers comme celui de la rivière Romaine, la promiscuité crée une « famille » qui retient les ouvriers. Or, être constamment avec les mêmes personnes peut devenir étouffant. « Il faut être capable de s’endurer parce qu’on déjeune ensemble, on travaille ensemble, on soupe ensemble et le soir, souvent, on prend une bière ensemble », dira un travailleur interrogé au campement Mista du chantier de la Romaine.

Deux queues de baleines.Deux baleines aperçues sur la Côte-Nord. Photo : Radio-Canada

Ensuite, la qualité de vie dans le Nord, sa tranquillité et ses grands espaces ancrent beaucoup de personnes. « Dans le cas de la Côte-Nord, du littoral, ça va vraiment être le lien avec la mer et le paysage nordique », précise la professeure de géographie.

Inversement, demeurer dans un campement de travailleurs provoquerait le sentiment d'être « en prison ».

Quand quelqu’un ne dure pas sur les chantiers, c’est justement le soir dans les campements qu’il ne dure pas. [...] Quand tu travailles, tu t’encourages à ta job, mais le soir tu penses plus parce que là t’es dans ta chambre tout seul.

Un ouvrier du chantier de la Romaine
Le campement Mista, où logent les ouvriers qui travaillent au complexe hydroélectrique de la Romaine.Le campement Mista, où logent les ouvriers qui travaillent au complexe hydroélectrique de la Romaine. Photo : Radio-Canada / Diana Gonzalez

Briser l'isolement géographique et social permettrait donc de mieux apprécier la vie dans le Nord. « L’envie de péter les plombs [surgit] assez régulièrement parce qu’on ne peut pas sortir […]. Pour souffler, il faut sortir d’ici, c’est vraiment un besoin vital », confiera un travailleur du chantier de la Romaine à Laurie Guimond lors de ses recherches.

Laurie Guimond sur la scène de l'auditorium du Cégep de Sept-Îles.Laurie Guimond, professeure de géographie à l'UQAM, a présenté le résultat de ses recherches lors du colloque ADN Plan Nord, présenté jeudi à Sept-Îles. Photo : Radio-Canada / Jean-Louis Bordeleau

Si vous voulez retenir vos gens, il faut qu'ils puissent sortir.

Laurie Guimond, professeure de géographie à l'UQAM

Ce besoin de revenir en ville n'est toutefois pas universel. Lors de sa conférence au colloque ADN Plan Nord, à Sept-Îles, la docteure en géographie a relaté une anecdote où certains travailleurs du chantier de la Romaine se passionnaient tant pour leur travail qu'ils ne voulaient plus quitter le chantier le temps des congés venu. Devant cet excès de « fierté de construire », les patrons auraient forcé les travailleurs à prendre leurs journées de vacances.

Le barrage de la centrale hydroélectrique Romaine-3.Le sentiment de contribuer à des travaux de grande ampleur, comme ce barrage de la centrale hydroélectrique Romaine-3, contribue à la rétention des travailleurs en région. Photo : Radio-Canada / Laurence Royer

Autre facteur qui limite la rétention : le choc culturel entre les urbains et la population nordique. De l'avis de Laurie Guimond, une formation obligatoire sur la culture locale aiderait à enraciner les néo-Nord-Côtiers dans leur nouveau territoire. « Je n’avais plus aucun référent, dira un nouveau résident de la Minganie à Laurie Guimond. Ça a été difficile de saisir les mécanismes qui ont cours dans le village [...]. C’est ça, des visions culturelles, politiques, économiques, aussi des susceptibilités, des manières de vivre. »

Le village de Baie-des-Moutons, dans la municipalité de Gros-Mécatina, est exposé à un flamboyant coucher du soleil.Le village de Baie-des-Moutons, dans la municipalité de Gros-Mécatina, au coucher du soleil. Photo : Radio-Canada / Louis Garneau

Partir

Les nouveaux arrivants peineraient à s'établir sur la Côte-Nord à cause des « deuils de départ » vécus par les Nord-Côtiers de longue date. Ces derniers, las de voir disparaître les nouveaux arrivants après quelque temps, en viennent à fermer leurs cercles sociaux.

« La plus grosse raison pour laquelle il peut y avoir de la distance entre les nouveaux arrivants et les Innus, puis c’est la même chose aussi pour les allochtones, c’est : tu vas rester combien de temps? Si je vais payer le prix de m’attacher à toi, tu vas rester combien de temps? Est-ce que tu pars l’année prochaine? Si oui, je ne m’investirai pas dans cette relation-là. Cette crainte de l’abandon, de voir partir les gens à qui on s’attache fort, c’est peut-être le plus gros frein », illustre le témoignage d'un Nord-Côtier rapporté par Laurie Guimond.

Le célibat provoque également la migration des travailleurs. Laurie Guimond prend l'exemple de la Basse-Côte-Nord, où, lorsque l'« amour ne se trouve pas dans le village et ne vient pas par le bateau », la pression devient forte pour migrer de nouveau et fonder une famille ailleurs.

Un village de la Basse-Cote-NordLa Basse-Côte-Nord Photo : Radio-Canada

« Le migrant ou la migrante, il faut le voir, oui, comme un individu, mais c'est plus que ça, conclut Laurie Guimond. C'est aussi tout ce qui est autour. Si le conjoint ou la conjointe n'a pas d'emploi, ne s'épanouit pas localement, il y a de bonnes chances qu'il ou elle parte. Quand on pense à la migration sud-nord ou la migration professionnelle, il ne faut pas prendre en compte juste l'individu. »

L'ensemble des recherches de Laurie Guimond feront l'objet d'un livre à paraître en 2019.

Mingan et le secteur ouest de Baie-Comeau sont les termes que l'on utilise maintenant pour parler de l'ancienne ville de Hauterive.Le secteur ouest de Baie-Comeau Photo : Radio-Canada / Benoît Jobin

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