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chronique

Voici comment des trolls russes ont tenté de manipuler les Américains sur Facebook

Un homme mystérieux devant un ordinateur. Derrière lui, des ligne de 0 et de 1 forment le drapeau russe.
Un troll russe. Photo: getty images/istockphoto
Jeff Yates

CHRONIQUE - Le Congrès américain a finalement dévoilé, jeudi matin, ses données sur les 3000 publicités Facebook (Nouvelle fenêtre) achetées par une usine à trolls russe dans le but de déstabiliser le climat politique aux États-Unis pendant la campagne électorale de 2016. Cette immense base de données nous permet d'en apprendre plus sur la stratégie russe dans ce dossier. Et la facilité avec laquelle les réseaux sociaux ont été exploités pour manipuler la population donne froid dans le dos.

Nous savons depuis septembre dernier que l'Internet Research Agency (IRA), une usine à trolls basée à Saint-Pétersbourg et réputée pour être très proche du Kremlin, a acheté pour un montant de quelque 100 000 $ des publicités à saveur électorale aux États-Unis pendant la dernière campagne présidentielle. Ce modeste budget a permis à ces trolls d'atteindre plus de 120 millions de personnes en utilisant de fausses pages Facebook activistes.

En novembre 2017, nous avions eu un aperçu du contenu de certaines publicités au cours du témoignage de représentants de Facebook devant le Congrès. Déjà à l'époque, il était clair que la tactique russe cherchait à miser sur les divisions sociales aux États-Unis pour créer le chaos.

Ce qui a été dévoilé jeudi matin est tout simplement abasourdissant.

Le comité sur le renseignement du Congrès américain a décidé non seulement de dévoiler le contenu des 3000 publicités achetées par l'IRA entre juin 2015 et août 2018, mais aussi les métadonnées qui y sont associées. Nous pouvons donc voir les populations ciblées par ces publicités, le budget qui leur était alloué, le nombre de personnes qu'elles ont atteintes et le nombre de clics suscités.

Nul doute que les chercheurs et les journalistes se pencheront, dans les mois et les années à venir, sur cette immense banque de données. Je n'ai évidemment pas pu consulter chacune des 3000 publicités russes. Voici tout de même ce qu'une analyse préliminaire de celles-ci permet de déterminer sur la stratégie déployée par l'IRA.

Étape 1 : créer des communautés

L'avantage d'avoir accès à cette base de données est que les publicités sont présentées de façon plus ou moins chronologique. Nous pouvons donc voir l'évolution de la stratégie russe au fur et à mesure que les élections approchent.

Au début de cette campagne de désinformation, l'IRA cherchait à placer ses pions et à créer des communautés engagées sur le web. Car plus une page Facebook suscite de l'engouement, plus les messages qui y sont publiés atteignent un large auditoire. Cet auditoire motivé et mobilisé sera beaucoup plus porté à propager un message.

C'est exactement ce que l'IRA a tenté de faire, parfois avec un succès assez considérable. L'usine à trolls a créé toute une panoplie de pages visant certaines communautés : les Noirs, la communauté LGBT, les « patriotes », les musulmans, les admirateurs des États sudistes pendant la guerre de Sécession, et j'en passe.

Nous voyons cinq pages Facebook : Black Matters, Stop A. I. (arrêtez tous les envahisseurs), American Made (fabriqué aux États-Unis), Being Patriotic (Être patriote) et Stop Refugees (arrêtez les réfugiés).Agrandir l’imageQuelques unes des communautés créées aux États-Unis par l'Internet Research Agency russe. Photo : Capture d'écran Facebook

Une partie de la stratégie consistait à cibler certaines communautés avec des publicités sur Facebook et Instagram, chose que ces plateformes ont grandement facilitée. Instagram permettait à l'IRA d'envoyer des publicités à des personnes ayant des « comportements afro-américains » dans certaines villes américaines, dont Baltimore, Fergusson, Saint-Louis et Cleveland. Ces villes à forte population noire ont toutes été le théâtre de cas très médiatisés de violence policière contre de jeunes Noirs.

Nous voyons simplement du texte. On peut voir que la publicité cible les personnes de 18 à 51 ans vivant aux États-Unis, qui ont des « comportements afro-américains » et qui aiment certaines pages Facebook, dont Maya Angelou ou le magazine Mother Jones.Agrandir l’imageMétadonnées montrant le ciblage d'une publicité russe. On peut voir que la publicité cible les personnes de 18 à 51 ans vivant aux États-Unis, qui ont des «comportements afro-américains» et qui aiment certaines pages Facebook, dont Maya Angelou ou le magazine Mother Jones. Photo : Capture d'écran Facebook

L'usine à trolls a passé le plus clair de son temps en 2015 à publier des articles, des photos ou des vidéos susceptibles de susciter des interactions (commentaires, partages) avec leurs auditoires respectifs. Connaissant très bien le pouvoir de l'émotion sur les réseaux sociaux, ces pages ont misé sur des histoires qui soulevaient l'indignation de leurs communautés.

L'IRA agissait comme tout bon gestionnaire de communauté sur les réseaux sociaux, quoi!

Dans les trois publicités, on voit un texte explicatif, ainsi qu'une photo. Dans celle de gauche, on voit la photo d'une jeune femme transgenre. Dans celle du centre, on voit une photo historique d'un jeune homme noir pendant une manifestation. À droite, on voit une photo de la Maison-Blanche sous un ciel rouge sang.Agrandir l’imageQuelques publicités mises de l'avant pour mobiliser les communautés. Celle de gauche parle d'une jeune femme transgenre tuée aux États-Unis. Celle du centre parle du mécontentement des Noirs à Baltimore. Celle de droite affirme que la Maison-Blanche de l'ancien président américain, Barack Obama, ne respecte pas des militaires tués. Photo : Capture d'écran Facebook

Tout ça a permis à ces pages de gagner des auditoires mobilisés. Remarquez que tout cela avait lieu plus d'un an avant l'élection. En faisant cela, l'IRA mettait en place le micro et les haut-parleurs qui allaient lui servir pendant l'élection.

Étape 2 : consolider la mobilisation

En 2016, les fausses communautés activistes de l'IRA sont passées en deuxième vitesse. Il ne suffisait plus de susciter l'indignation sur les réseaux sociaux. L'IRA voulait sortir du cyberespace et utiliser ses muscles dans la « vraie vie ».

L'usine à trolls a donc commencé à organiser des manifestations un peu partout aux États-Unis. Nous savions déjà que des Américains avaient manifesté à l'invitation d'acteurs russes sans le savoir. Mais l'ampleur de ce phénomène n'était, jusqu'ici, pas encore connue.

J'ai vu pas moins d'une vingtaine de manifestations organisées par l'IRA dans la banque de données – et je l'ai seulement survolée. Il y en a sans doute beaucoup plus.

La vaste majorité des manifestations cherchaient à mobiliser la communauté noire. Mais ce qui est hallucinant là-dedans, c'est qu'on n'a pas simplement cherché à mobiliser les activistes pour manifester contre des politiciens ou des politiques. On les a aussi invités à participer à des vigiles pour des Noirs tués par la police ou emprisonnés injustement, par exemple.

Dans la publicité de gauche, nous voyons la photo d'un jeune homme noir avec la mention « libérez Jeroms Smith ». À droite, nous voyons une photo du Capitole du Mississippi avec les poignets d'une personne noire enchaînée.Agrandir l’imageDeux manifestations en solidarité avec la communauté noire créées par l'Internet Research Agency. Celle de gauche appelle à manifester pour que Jerome Smith, un homme noir qui a passé 31 ans en prison, soit libéré. À droite, une manifestation contre le mois de l'histoire des États confédérés. Photo : Capture d'écran Facebook

En d'autres mots, on s'est servi de réelles injustices pour solidifier l'emprise de ces communautés virtuelles sur de vraies communautés humaines ayant un vrai impact sur la société.

Étape 3 : Susciter la participation électorale – et la décourager

À ce stade-ci, la tactique russe cherchait autant à influencer le vote de certains que d'en décourager d'autres d'aller voter. Un des meilleurs exemples de cette stratégie date d'août 2016. La base de données nous apprend que l'IRA a lancé une pétition pour destituer Hillary Clinton comme candidate démocrate. À quelques mois du scrutin de novembre, il aurait été impensable pour le Parti démocrate de changer de cheval de course, mais le but était sans doute de miner la crédibilité de la candidate.

Ainsi, l'IRA a partagé sa pétition sur sa page pour les partisans de Donald Trump... mais aussi sur celle des partisans de Bernie Sanders, l'opposant de Mme Clinton dans les primaires de son parti.

Nous voyons la même publicité deux fois, avec le même texte d'explication qui invite les gens à signer la pétition pour « protéger les principes démocratiques » du pays.Agrandir l’imageDeux publicités identiques publiés par des pages pro-Donald Trump et pro-Bernie Sanders. La pétition appelle à la destitution de Hillary Clinton. Photo : Capture d'écran Facebook

En même temps, l'IRA cherchait à décourager les Noirs et les progressistes de voter pour Hillary Clinton.

Dans la publicité de gauche, nous voyons une photo d'Hillary Clinton avec un texte décourageant les Noirs de voter pour elle. Dans celle de droite, on voit une photo de l'ancien président américain destitué, Richard Nixon. On tente de faire un parallèle entre lui et Mme Clinton.Agrandir l’imageDeux publicités visant à décourager les Noirs et les progressistes à voter pour Hillary Clinton. L'image de gauche affirme que «Hillary Clinton ne mérite pas le vote des Noirs». Photo : Capture d'écran Facebook

Dans l'exemple de droite, on voit qu'elle utilisait sa page s'adressant aux libéraux (aux États-Unis, « libéral » veut dire une personne qui est progressiste, traditionnellement un électorat donné au Parti démocrate) pour tenter la même chose auprès de ceux-ci. Dans cette publicité, on laisse entendre à mots à peine couverts qu'Hillary Clinton est plus malhonnête que Richard Nixon, ce président républicain au coeur de la controverse du Watergate dans les années 1970*.

À noter que cette tactique a continué après l'élection. Dans les derniers mois de 2016, l'IRA a continué de tenter de convaincre la communauté noire de se désengager de la vie politique au pays.

Dans la publicité de gauche, nous voyons une photo de Colin Kaepernick. À droite, une photo de Black Panthers, un groupe activiste noir des années 1960. Agrandir l’imageDeux publicités visant à encourager les Noirs de ne pas participer à la politique américaine. Dans celle de gauche, on affirme que le footballeur Colin Kaepernick n'a voté pour aucun des deux candidats. Dans celle de droite, on encourage les Noirs à «ne pas faire partie du système», qui «favorise les blancs». Photo : Capture d'écran Facebook

On a utilisé, entre autres, le footballeur américain Colin Kaepernick et le groupe d'activistes les Black Panthers pour encourager les Noirs à ne plus aller voter. Assez étrangement, l'usine à trolls a aussi créé des pages visant à mobiliser les populations américaines d'origine mexicaine et autochtone durant cette même période.

Un constat inquiétant

Vous vous demandez sans doute : est-ce que ça a fonctionné?

Je ne le sais pas. Je doute fortement que ces publicités, dont certaines comportent de l'anglais tellement truffé de fautes typiques de russophones qu'on dirait une parodie, aient joué un rôle prépondérant dans le résultat de l'élection.

Mais il y a tout de même là plusieurs constats inquiétants.

L'IRA a tenté de semer le chaos aux États-Unis en utilisant les réseaux sociaux. Et ceux-ci n'étaient que trop heureux de l'aider. Facebook et Instagram ont permis aux trolls de cibler très précisément les populations qu'ils voulaient atteindre. Et les internautes, abreuvés de scandales et d'indignation, ont joué le jeu. Cela a permis à des trolls de Saint-Pétersbourg de créer des communautés engagées et mobilisées, puis de les utiliser pour propager leur message.

Facebook a certainement une part de responsabilité. Certaines publicités frôlaient l'appel à la haine. D'autres, clairement électorales, ont été approuvées, même si elles avaient été achetées avec des roubles. Facebook a annoncé une série de mesures pour s'assurer que cela ne se reproduira plus. L'entreprise demandera désormais à toute personne voulant acheter des publicités électorales de prouver qu'elle a le droit de le faire selon les lois en place où a lieu le scrutin.

Mais je me demande : pourquoi cela n'a-t-il pas été fait dès que Facebook a commencé à vendre des publicités électorales?

Je crois par contre que nous, les internautes, avons aussi notre part de responsabilité. Personne n'a forcé d'Américains à s'abonner aux pages créées par l'IRA. Les trolls ont plutôt misé sur nos faiblesses humaines – notre désir de faire partie d'une communauté qui nous ressemble; notre propension à promouvoir notre équipe et à dénoncer les membres de l'équipe adverse; notre tendance à partager tout ce qui enflamme nos émotions – pour les manipuler et faire de nous des agents de propagande.

À vouloir nous jeter, sans prendre un moment de recul, sur chaque nouvelle indignation du jour, nous risquons tôt ou tard d'être dupes de campagnes de désinformation du genre.

Ça aussi, c'est à changer.

*Erratum : dans une version antérieure de cet article, il était mentionné que le président Richard Nixon avait été destitué. En fait, il avait démissionné avant de faire face à une possible destitution. Toutes nos excuses.

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