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Les immigrants à la rescousse des régions?

Difficile pour certains employeurs de recruter des travailleurs en Abitibi.

Photo : Radio-Canada / Emmanuelle Latraverse

Radio-Canada

Des travailleurs temporaires recrutés par des entreprises d'Abitibi à la « petite séduction » que mènent des entreprises pour attirer des immigrants en région, la pénurie de main-d'oeuvre force le Québec à revoir ses priorités. L'immigration serait-elle la solution?

Un texte d’Emmanuelle Latraverse

Tous les matins, Eric Beaupré fait le tour de son usine, l’occasion de faire le point avec ses travailleurs, afin de tâter le pouls des activités. Ces temps-ci, le pdg de Technosub le concède, les nuits blanches sont nombreuses. Il manque de travailleurs.

« C’est devenu critique pour nos opérations. Vous l’avez vu, [les commandes], ça rentre, ça rentre, ça rentre et nos délais, on les respecte moins », confie-t-il.

Entre les travailleurs qui prennent leur retraite et ceux qui sont débauchés par des minières qui offrent des salaires avec lesquelles une plus petite entreprise ne peut pas concurrencer, Technosub est à bout de souffle.

L’entreprise de pompes submersibles n’est pas la seule, l’Abitibi-Témiscamingue frôle le plein emploi. Le taux de chômage est d’à peine 5,1 %, 13 500 emplois devront être comblés d’ici 2020.

Le constat est clair : la pénurie de main-d’oeuvre met en péril la croissance de nombreuses entreprises.

Dans une usine, le patron de Technosub discute avec un employé.

Éric Beaupré, pdg de Technosub, à droite, fait le point avec des employés

Photo : Radio-Canada / Emmanuelle Latraverse

« On est obligé des fois de refuser des projets. C’est dommage qu’une entreprise soit freinée par un manque de main-d’œuvre », concède Éric Beaupré.

Recruter à l’autre bout du monde

Aux grands maux les grands remèdes, Technosub a décidé de se tourner vers le recrutement de travailleurs étrangers temporaires.

On n’a pas le choix, c’est notre survie qui en dépend.

Éric Beaupré, pdg, Technosub

Au cours des prochaines semaines, une soixantaine de machinistes et mécaniciens philippins sont attendus à Rouyn-Noranda au sein d’une dizaine d’entreprises.

Le pari est simple. Ces travailleurs sont hautement qualifiés, forts de leur expérience dans l’industrie manufacturière philippine, qui alimente entre autres l’industrie automobile japonaise.

À la recherche de meilleurs salaires pour faire vivre leur famille, ces hommes viendront s’établir au Canada pendant trois ans. « On espère ensuite qu’ils vont rester, mais juste le fait qu’ils restent trois ans, on salive », précise Éric Beaupré.

Mais l’embauche de travailleurs étrangers temporaires comporte son lot de risques. Le processus est très coûteux, jusqu’à 17 000 $ par travailleur. C’est sans compter les délais de plusieurs mois avant leur arrivée, les coûts pour leur apprendre le français, espérer, surtout, assurer leur intégration au sein de l’entreprise et la communauté.

Une solution ponctuelle, mais qui ne règle pas le fond du problème de la pénurie de main-d’oeuvre dans les régions comme l’Abitibi.

L’immigration à la rescousse

L’Abitibi-Témiscamingue n’est pas la seule région aux prises avec un grave problème de main-d’oeuvre. Chaudière-Appalaches, la Montérégie, l’Estrie ont des problèmes encore plus criants.

En pleine bataille partisane sur les seuils d’immigration avec la Coalition avenir Québec, le gouvernement Couillard a brandi la croissance économique comme l’argument suprême en faveur de l’accueil d’immigrants au Québec. Selon le gouvernement, 52 % des emplois créés depuis 2016 ont été comblés grâce à des immigrants.

« Il y aura 1,3 million d’emplois à combler d’ici les prochaines années, a plaidé le ministre de l’Immigration David Heurtel, nécessairement l’immigration va faire partie de la solution. »

Le problème, c’est que 80 % des immigrants qui arrivent au Québec s’installent dans la grande région de Montréal, alors que les besoins urgents sont dans les régions.

C’est dans ce contexte que le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion vient de lancer une vaste campagne de publicité intitulée « Ensemble, nous sommes le Québec ». L’objectif : convaincre les entrepreneurs en région d’embaucher des travailleurs issus de l’immigration et convaincre également ceux-ci de prendre le risque de quitter Montréal.

Geneviève Paris, directrice générale de Paber Aluminium, une entreprise de moulage d'aluminium de Cap-Saint-Ignace, en Chaudière-Appalaches, fait partie des entrepreneurs qui ont accepté de participer à la campagne. À la recherche perpétuelle d’employés et d’opérateurs de machinerie, elle est venue recruter des travailleurs issus de l’immigration à Montréal.

« Il faut qu’il y ait un encouragement auprès de ces gens-là à venir en région, leur faire connaître les régions. C'est un élément majeur pour la survie de plusieurs régions, j'en suis certaine », souligne-t-elle.

La « grande séduction », version 2018

ALPA, un organisme d’aide aux immigrants de Montréal, est aux premières lignes de ce vaste effort de « régionalisation de l’immigration ». Son directeur général, René Fréchette, concède qu’il n’est pas facile de convaincre des nouveaux arrivants de quitter Montréal.

« Convaincre quelqu’un qui a déjà vécu un premier déracinement, ce n’est pas évident », souligne M. Fréchette, surtout quand de nouvelles « racines commencent à grandir » à Montréal.

Voilà pourquoi de plus en plus de regroupements d’entreprises en région s’organisent, se mobilisent afin de convaincre les immigrants à faire le grand saut. Session d’information, offres d’emploi, voyages organisés pour découvrir la région et ses attraits. Les entreprises déroulent le tapis rouge.

C’est ainsi que Hicham Louridi et son épouse Zakia Khender, arrivés du Maroc en mars 2015, ont fait le pari de s’installer à Saint-Georges en Beauce.

Zakia Khender, Hicham Louridi et leurs enfants, Safaa et Sami

Zakia Khender avec son mari, Hicham Louridi, et leurs enfants, Safaa et Sami, à Saint-Georges.

Photo : Radio-Canada / Emmanuelle Latraverse

« J'ai aimé la nature, le grand air. J'aime les gens, ils sont sympathiques. Ici, c'est chaleureux, ce que je n'ai pas vécu à Montréal », raconte Hicham.

Et, oui, dans une ville où il n’y a que quelques familles musulmanes, la question de son voile a soulevé certaines craintes.

Je n’ai jamais senti que je suis mal accueillie ou mal comprise, au contraire.

Zakia Khender, originaire du Maroc et installée à Saint-Georges

Pour son époux Hicham, l’aventure lui a permis de finalement trouver un emploi stable, qui lui plaît, d'offrir surtout à ses enfants une qualité de vie qu’ils n’auraient jamais pu avoir à Montréal.

Mais René Fréchette prononce toutefois une mise en garde. Inciter les immigrants à déménager en région n’est pas une solution miracle à la pénurie de main-d’oeuvre. « Ce n’est pas vrai qu’on peut retenir des employés juste en leur donnant un salaire et une job, ajoute M. Fréchette, surtout quand c’est une immigration qui se vit en famille. »

Comme pour tous les travailleurs qui s’installent au sein d’une nouvelle communauté, les immigrants doivent avoir les moyens de s’y intégrer, s’y faire une vie. Et à ce chapitre, René Fréchette croit que les employeurs doivent faire leur part. « Il faut des efforts supplémentaires de la part des entreprises pour accompagner ces gens-là, dit-il, et assurer leur intégration professionnelle et sociale. »

La mairesse de Rouyn-Noranda, Diane Dallaire, n’est pas trop inquiète. Elle rappelle que sa ville s’est bâtie grâce à l’immigration dans les années 30. « On est capable d’accueillir les gens, ça c’est sûr, mais ce serait mentir de vous dire que ce ne sera pas quand même une grosse pression au niveau des autorités municipales et régionales. »

Les gens sont très accueillants et les gens, les immigrants qui sont ici le disent et sont heureux d'y vivre.

Diane Dallaire, mairesse de Rouyn-Noranda

Société