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Deux cents nuits à l’heure, histoire d'un chef-d'œuvre, par Fiori et Séguin

Le reportage de Louis-Philippe Ouimet.
Philippe Rezzonico

Le Québec a connu son lot d'artistes phares dont l'apport a façonné notre patrimoine musical. Du nombre, s'il fallait désigner la contribution la plus marquante d'un groupe éphémère, il est probable que Deux cents nuits à l'heure, de Fiori-Séguin, trônerait au sommet de la liste.

Paru il y a 40 ans, l’album de Serge Fiori et Richard Séguin est perçu depuis des lustres comme l’une des pièces maîtresses des années 1970. En réunissant la poésie chansonnière propre aux artistes québécois et des influences de musique progressive, Deux cents nuits à l’heure résume parfaitement son époque et a clos, d’une certaine façon, l’une des décennies les plus chéries des mélomanes québécois.

La création de ce que l’on considère aujourd’hui comme l’un des chefs-d’œuvre de la musique de chez nous n’a pas été sans heurts. En marge de la réédition de l’album mythique qui paraît cette semaine, Fiori et Séguin ont discuté du passé, du présent, de l’amitié et de l’aura de mystère de ce disque, qui, étonnamment, a conservé toute sa fraîcheur.

Rencontre à fond de train avec deux grands créateurs d’ici.

La réédition XL

Comme c’est souvent le cas dans ce genre d’histoire, ce ne sont pas les créateurs qui ont enclenché le projet de réédition. Ici, l’élément déclencheur a été Mario Lefevre, consultant pour Sony Musique, qui roule sa bosse dans l’industrie de la musique québécoise depuis plus de 40 ans.

Richard Séguin : « Mario m’a dit : "Ça va faire 40 ans, les gars." Il en a parlé à Serge et on se disait : "Quarante ans…" Là, on a tous eu des réflexions sur le temps qui passe (grand rire). »

Serge Fiori : « Lors du premier téléphone, c’était : "Ça fait 40 ans?" En même temps, c’est une bonne raison pour le ressortir. Une bonne raison pour réécouter l’album. »

Résumer l’époque

Un élément qui est proprement fascinant à l’écoute de ce Deux cents nuits à l’heure rafraîchi est de réaliser à quel point l’album résume parfaitement l’esprit des années 1970 lors de sa parution .

RS : « Tout à fait : 1978, c’est la fin d’Harmonium, des Séguin, de Beau Dommage. C’est vraiment quelque chose qui clôt cette décennie. Et c’est ce qu’on se disait entre nous. C’est très, très porteur d’espérance, ce disque-là. »

SF : « Ce qui n’était pas facile dans ce contexte. On sortait tous de nos groupes. On savait que la fin de la décennie approchait. On y a mis beaucoup d’espoir. C’est un disque lumineux, mais à la base, c’est ce qu’on vivait ensemble. Notre amitié, c’était beaucoup ça. Beaucoup de lumière, beaucoup d’espoir… Et ça s’est bien traduit à ce moment.

« Mais on sentait aussi qu’il allait se passer quelque chose. Qu’il y avait quelque chose qui s’en venait, qui allait crasher… "Qu’est-ce qui se passe?" On le sentait un peu partout, jusqu’au référendum, en 1980. Tu sentais un mouvement. On avait autant d’espoir que de peur. »

Les influences britanniques

Nul besoin de rédiger une thèse pour constater que le Québec a été une formidable terre d’accueil pour la musique progressive britannique. Deux cents nuits à l’heure est une fusion impeccable entre l’apport chansonnier francophone et les influences d’ailleurs.

SF : « C’était le sommet de nos influences. Moi, je suis très british, très Beatles, et après ça, il y a eu tous les bands progressifs. Mais je suis aussi très francophone. Très [Gilles] Vigneault, très [Félix] Leclerc, très [Jean-Pierre] Ferland. Et on dirait que dans cet élan de fin de nos chemins, avec Harmonium et les Séguin, c’était comme un melting-pot de tout ça. Quand on a commencé, on faisait deux guitares/deux voix. C’était un album acoustique. »

RS : « Si on remonte un peu plus loin, Michel Rivard était avec nous au départ. Il est tombé amoureux en Belgique. Il a dit : "Continuez le chemin…" Au départ, c’était trois gars dans la vingtaine qui étaient assis autour d’une table à la campagne à Saint-Venant-de-Paquette. On jouait avec nos guitares et il y avait déjà des chansons qui existaient. Ça fait du bien existait. On l’avait faite presque un an et demi auparavant. »

Serge Fiori et Richard Séguin prennent la pose pour le magazine « Québec Rock » en 1978.Serge Fiori et Richard Séguin, en 1978. Photo : Radio-Canada / Archives/Québec Rock

La création en studio

Il y a parfois un écart prononcé entre l’idée initiale d’un disque et le résultat gravé plusieurs mois plus tard dans les sillons (comme en 1978). Pour Deux cents nuits à l’heure, on parle carrément d’un gouffre, tant la notion d’album acoustique a implosé en studio en raison de l’apport des musiciens, plusieurs d’entre eux étant liés à Harmonium.

SF : « Dans l’écriture, tranquillement, on s’est fait pogner. On écrivait des affaires qui étaient, à la base, très français, chansonnier, machin... Puis, plus on travaillait sur les tounes, plus le prog rentrait par la porte d’en arrière. C’est vraiment quand les musiciens se sont rajoutés que ce prog s’est développé avec des tounes qui ne veulent plus finir. »

RS : « Neil Chotem, avec beaucoup, beaucoup d’humilité et avec une présence assez discrète, entendait tout. Et il a suggéré des accords et des progressions qui ont mené jusqu’à la finale de Viens danser. »

SF : « On s’est fait pogner par le band et par Neil. Au début, on se protégeait. [L’idée du disque] partait de nous deux. C’était autre chose. »

RS : « J’étais assez déstabilisé par certaines portions des sessions [d’enregistrement]. Je voyais bien la complicité de Serge avec les membres d’Harmonium. Et Serge vivait la pression de ces membres d’Harmonium qui voyaient [le travail] comme un prolongement de ce qui était déjà. Il y avait ces attentes-là et, nous, on n’était pas là. »

SF : « Et on le disait tout le temps. Quand on finissait une session, je me disais : "OK, je suis avec qui, là? Je suis avec Séguin ou je suis avec Harmonium? De quoi on parle?" Moi, je sortais d’Harmonium (pause). On s’est fait pogner. Et puis, en même temps, il y a le résultat. Ça ne peut pas être un meilleur résultat. Inconsciemment, je pense qu’on voulait ça. Les tounes s’y prêtaient et tout part de là. Les chansons étaient assez riches pour qu’on les développe vraiment. »

Mésentente?

Il est bien difficile de créer sans que quelques tensions soient ressenties entre les créateurs. Et tensions, il y eut. Au terme du processus créatif, Richard Séguin a quitté le studio. Vu de l’extérieur, les observateurs de l’époque ont eu l’impression que les deux artistes étaient brouillés pour l’éternité. Précisions.

RS : « Au départ, c’était deux guitares/deux voix, et moi, j’y allais sur cette approche. Tranquillement, j’ai apprivoisé ce qu’on faisait. De temps en temps, je posais une question à Serge : "C’est-tu correct?" C’était dans ce sens-là. On a lu après qu’il semblait y avoir eu une mésentente entre nous. Je suis parti quand est venu le temps de faire le mix. Tout le monde était là. L’ingénieur de son était là. Serge était là. J’ai dit : "Continuez ça." J’étais un peu dépassé, peut-être? »

SF : « Je regarde ça avec le regard extérieur, et je comprends totalement Richard. Dans sa situation, je pense même que j’aurais craqué avant. C’est comme moi, me transposer, et aller avec les Séguin (petit rire)... Marie-Claire aurait été là. On aurait fait un album. J’aurais eu de la misère à interpréter ça.

« Oui, déstabilisé... J’ai vécu la même affaire pendant le mix. Parce que là, il n’y avait rien qui se passait. Il n’y avait rien qui marchait. Le mix marchait pas… J’ai pris la console, j’ai câlissé tous les faders [les tirettes sur la console de son] à 10 (grand rire) pour monter la voix… J’ai eu de la chance. 

« Finalement, je me suis mis à mixer. Et c’était comme… (pause) J’ai vécu, moi aussi, beaucoup d’instabilité (fou rire collectif). Je gageais ma vie… C’est sûr qu’il y a eu un grand silence après, qui est surtout venu de moi, parce que j’ai quitté la scène. Je pense qu’il y aurait eu une autre démarche si j’avais continué à faire des shows. »

Liberté d’expression

Hormis une poignée de prestations en public en 1979 – ou l’occasionnelle interprétation de Chanson pour Marthe dans les spectacles solos de Séguin –, les chansons de Deux cents nuits à l’heure n’ont pas eu de vie sur scène. Elles n’ont pas évolué comme le font des chansons qui sont interprétées durant des décennies sur les planches, très souvent, avec des arrangements modifiés. À leur écoute, on remarque que le souffle d’antan demeure intact. Comme si le temps n’avait jamais eu de prise sur l’œuvre.

RS : « On s’est interrogés… (pause) Qu’est-ce qui résume cette démarche? Et on en est arrivés au mot "liberté". Liberté d’ouverture avec les musiciens. Liberté de création. Liberté de s’accorder le droit de faire [le disque], sans qu’il y ait de spectacles après. Sans qu’il y ait de suite à tout ça.

« Liberté envers les diffuseurs, aussi. En 1978, les radiodiffuseurs avaient la liberté de faire jouer l’album au complet ou de faire jouer une chanson de 7 minutes. C’est inimaginable aujourd’hui. J’aime ça, cette idée [de faire le disque sans spectacles à venir], ce moment éphémère… Je disais à Serge : "C’est un moment qui clôt une décennie." Quand tu regardes le passé, il faut le regarder avec bienveillance. J’aime beaucoup cette pensée-là. Tu retiens l’essentiel. Et l’essentiel, c’est un rapport d’amitié, un désir d’être au service de la musique et des chansons qui continuent à avoir des étincelles dans les yeux . »

FS : « On a senti beaucoup de pression (sourire) en sens inverse. (Imitant la voix d’un producteur) : "Eille! Y a des shows, là?" Mais le premier matin, il y avait 100 000 exemplaires de shippés [dans les magasins de disques]. Ça a réglé le problème de savoir si ça allait marcher ou si ça n’allait pas marcher. Ça a répondu aux questions [des producteurs]. »

Avec 40 ans de recul

Nous sommes aujourd’hui en 2018. Le monde a changé comme peu d’observateurs auraient pu le prédire en 1978, sur le plan tant politique et social que culturel.

Si la machine à remonter dans le temps existait et que le Serge Fiori et le Richard Séguin de 2018 pouvaient parler aux Fiori et Séguin de 1978, qu’est-ce qu’ils leur diraient?

RS : « J’aurais parlé au petit gars-là et j’aurais dit : "Arrête de t’en faire, là. Ça va bien. Tout va bien." »

SF : « Et moi : "Mets tous les faders à 10! Tu vas voir, toute va ben se passer ." »

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