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  • Envoyé spécial
  • Au Cap, vivre avec la crainte de manquer d’eau

    Une longue file d'hommes et de femmes, bidons vides à la main

    Des Capetoniens font la queue pour s'approvisionner en eau à une source.

    Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

    Radio-Canada

    Il ne pleut presque plus dans cette grande ville sud-africaine depuis trois ans, et les réservoirs de la région sont presque vides. Les Capetoniens rationnent l'eau, mais ce ne sera pas suffisant.

    Un texte de Sylvain Desjardins pour l'émission Déseautels le dimanche

    Le Cap pourrait être la première grande ville au monde à manquer d’eau à cause du réchauffement climatique. En février dernier, les autorités de cette agglomération de plus de 4 millions d’habitants ont annoncé que les réservoirs de la région seraient bientôt à sec.

    La date du « Jour zéro » a ensuite été repoussée à plus tard. Quoi qu’il arrive, tout le monde sait maintenant qu’il est urgent d’agir.

    Julie Gagné et en arrière-plan, un homme prend de l'eau d'un robinet. On peut lire sur un panneau : « Point d'approvisionnement en eau de source. Pas plus de 25 litres par personne ».

    Julie Gagné s'approvisionne en eau potable à une source dans les environs du Cap.

    Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

    Une Québécoise installée en Afrique du Sud depuis 2002, Julie Gagné, nous fait découvrir une source d’eau potable en périphérie du Cap.

    Quand ils ont annoncé qu’on allait vraiment avoir une pénurie, que ce n’était plus juste une possibilité, les gens ont commencé à paniquer. Il y avait des files d’attente de plusieurs heures ici.

    Julie Gagné

    Son mari, Richard Kruger, un Sud-africain, raconte qu’il a vu des gens s’engueuler à la source, et que certains en sont même venus aux poings.

    Une voiture de police est stationnée, et un policier surveille les allées et venues des gens.

    La police est sur place pour s'assurer que tout se déroule bien.

    Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

    « Aujourd’hui, c’est plus tranquille. Je pense que c’est parce qu’il y a de la police et qu’ils ont reporté le “Jour zéro” à juillet », note Mme Gagné.

    Depuis quelques mois, Julie Gagné et son mari ont pris l’habitude d’aller chercher de l’eau à cette source naturelle située près de chez eux, pour se constituer une réserve d’urgence.

    Le couple est tout près de sa voiture avec plusieurs bidons d'eau.

    Richard Kruger et Julie Gagné transportent les bidons d'eau sur un charriot.

    Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

    Ils ont acheté de gros bidons de plastique et se sont même fabriqué un chariot à roulettes pour les transporter.

    Nous sommes au milieu de l’après-midi, un jour de semaine, et il y a plusieurs dizaines de personnes qui font la queue avec des contenants de plastique en tous genres.

    Pas plus de 50 litres par jour

    La consommation d’eau courante à la maison est maintenant rationnée à 50 litres par personne par jour. C’est peu quand on pense que pour une douche rapide, on utilise au moins 15 litres, pour une chasse d’eau de toilette, 7 à 8 litres.

    Cette source naturelle est donc une façon de contourner le problème, pour l’instant. Si le « Jour zéro » était atteint et qu’il n’y avait plus d’eau dans les robinets, les citoyens seraient invités à se présenter à des points de distribution et les limites de consommation seraient accrues.

    Julie Gagné pense que la situation deviendrait vite intenable. « Il va falloir aller chercher notre eau à un des 200 points de distribution prévus. Si tu es limité à 25 litres par jour, ça veut dire que tu dois aller en chercher tous les jours. Deux cents points pour 4 millions de personnes, ça va être le chaos total! »

    Un homme vide un bidon d'eau dans un réservoir.

    Richard Kruger transvide l'eau de source dans des réservoirs situés dans sa cour.

    Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

    Comme la plupart de leurs voisins, Julie et Richard ont installé de grands réservoirs dans leur jardin, ce qui leur permet de conserver plusieurs centaines de litres d’eau potable, en cas d’urgence.

    « On essaie d’éviter les problèmes qui vont survenir », explique M. Kruger.

    L’armée sera appelée en renfort, mais je ne peux pas croire que les gens vont attendre sagement de recevoir leur petit 25 litres d’eau par jour. Non, ce sera l’enfer. Et je ne veux pas que ma famille soit mêlée à ça.

    Richard Kruger

    Des douches moins longues et une lessive par semaine

    Julie, Richard et leur fils, Émile, ont modifié une grande partie de leurs habitudes au cours des derniers mois.

    « L’eau de la toilette, c’est la première chose qu’on a changée. On utilise l’eau usée de la douche pour la chasse d’eau de la toilette, et on ne tire pas la chasse à chaque fois! Et on limite le temps des douches aussi », explique la mère de famille.

    Pas de bains, moins de shampoing, une seule lessive par semaine, la famille Gagné-Kruger suit les consignes municipales à la lettre pour éviter de consommer plus que la limite permise.

    Plusieurs personnes remplissent leurs bidons d'eau de source.

    Julie Gagné va chercher de l'eau à la source.

    Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

    Le problème, c’est que tous les habitants du Cap ne sont pas aussi rigoureux. « Si tout le monde suivait la règle du 50 litres par jour, on n’aurait pas de problèmes », affirme Jean-Pierre Smith, responsable du dossier à l’hôtel de ville du Cap.

    Mais les consignes officielles sont arrivées un peu tard, tout le monde le reconnaît. Résultat : l’administration municipale doit maintenant réduire ses budgets courants pour les services sociaux, les loisirs et la sécurité publique de plusieurs dizaines de millions de dollars par année pour arriver à couvrir les frais générés par la gestion de cette crise.

    Surveiller la consommation d’eau des voisins

    La mairie a même créé un site web qui affiche la consommation d’eau de chaque résidence.

    Je peux surveiller la consommation de mes voisins. Et ils peuvent évidemment surveiller la mienne aussi! Jean-Pierre Smith, responsable du dossier à la Ville du Cap.

    « Il m’est arrivé de dire à un voisin : “Tu ne peux pas arroser ton jardin!” Il m’a dit : “Mais il va mourir!” Je lui ai répondu : “Oui, mais toi aussi tu peux mourir si on ne fait pas attention”. Il y a une sorte de conscientisation qui se fait par pression des pairs maintenant », raconte Jean-Pierre Smith.

    Un homme âgé transporte deux bidons d'eau. En arrière-plan, d'autres Capetoniens vont remplir leurs bidons.

    Des Capetoniens ont rempli leurs bidons d'eau à une source des environs.

    Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

    Certains citoyens se disent désemparés. Une dame nous avoue qu’elle ne se lave plus qu’un jour sur deux. Un résident du centre-ville nous dit qu’il a décidé de boire moins d’eau. « J’essaie de rester à l’ombre pour avoir moins soif », lance-t-il, très sérieusement.

    Le réchauffement climatique au banc des accusés

    Le climatologue Peter Johnston de l’Université Cape Town observe que les fronts froids de l’Antarctique, qui apportent normalement la pluie chaque hiver ici, ont été refoulés par des systèmes de haute pression venus de l’équateur au cours des trois dernières années.

    La présence de ces systèmes est attribuable au réchauffement climatique, selon le scientifique. Mais personne n’est encore arrivé à le prouver par A+B.

    Ce qu’on peut affirmer avec certitude, c’est que le réchauffement climatique aura un effet négatif sur nos ressources hydriques.

    Peter Johnston, climatologue

    « Ça nous laisse deux options : trouver d’autres sources d’approvisionnement ou réduire notre consommation », conclut Peter Johnston.

    Des gens transportent des bidons d'eau dans des charriots.

    Des Capetoniens repartent chez eux avec leurs bidons d'eau.

    Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

    Dessaler l’eau de mer

    Les trucs pour réduire la consommation d’eau à la maison ou au bureau affluent. Les solutions pour augmenter l’approvisionnement en eau, par contre, sont plus rares.

    Il y a peu de lacs, peu de rivières à détourner ici. Ceux qui le peuvent se creusent des puits, mais la ressource est limitée. Il reste une option, utilisée dans des pays au climat similaire, comme l’Australie : la désalinisation de l'eau de mer.

    Une solution qui coûte très cher, confirme le responsable municipal de l’eau au Cap, Jean-Pierre Smith. « De petites usines de désalinisation sont en construction. La première sera fonctionnelle en juin. Ça nous donnera quelques millions de litres de plus par jour. C’est peu. Nous en avons une plus grosse en chantier qui sera prête en décembre prochain. Mais les coûts de fonctionnement de ce type d’usine sont très élevés. Le litre d’eau désalinisée nous coûtera 8 à 10 fois plus cher. On ne veut pas en abuser parce que ces dépenses devront être refilées aux usagers. »

    Le climatologue Peter Johnston pense que la désalinisation de l’eau est pourtant la seule option viable à long terme pour la région du Cap.

    Il fait remarquer que les effets prévisibles du réchauffement climatique doivent être combinés à une autre donnée non négligeable, soit le fort taux de croissance de la population sud-africaine.

    Il s’agit d’une décision économique et politique, assurément. Mais en tant que scientifique, je pense qu’on ne pourra pas survivre sans avoir recours à la désalinisation au cours des 20 prochaines années.

    Le climatologue Peter Johnston
    Richard et Julie se désaltèrent, et leur chien en fait autant.

    Richard et Julie en compagnie de leur chien

    Photo : Radio-Canada / Sylvain Desjardins

    Julie Gagné et Richard Kruger pensent par ailleurs que toutes les mesures techniques scientifiques imaginables ne pourront jamais suffire sans une bonne dose d’humanité et de savoir-vivre.

    Tous les citoyens n’ont pas les moyens d’installer des réservoirs, notent-ils. Que feront les personnes âgées et les personnes handicapées? Le transport de l’eau est épuisant physiquement, et il va falloir que les gens s’entraident, conclut le couple.

    C’est ce qu’on verra au cours des prochains mois.

    Ressources naturelles

    International