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Alfa Rococo : amour, chaos et persévérance

David Bussières et Justine Laberge prennent la pose lors d'une séance de photos pour la sortie de leur dernier album, L'amour et le chaos.
David Bussières et Justine Laberge Photo: Coyote Records/John Londono
Philippe Rezzonico

La pochette de L'amour et le chaos montre David Bussières et Justine Laberge dans une zone désertique, face à un immense nuage de poussière. L'image résume bien le contenu du disque et la vision du duo qui forme une famille nucléaire et musicale contemporaine.

Le tout nouveau disque du duo Alfa Rococo englobe à la fois l’ADN artistique du couple qui le compose et ses préoccupations personnelles. Comme le titre l’indique, deux pôles apparemment contradictoires se font face, et cela se vérifie dans presque tous les aspects de l’album.

Attablé dans un bar de quartier à Montréal avec leur petite dernière dans le berceau, chaque membre du couple complète les phrases de l’autre avec une complicité évidente. Tout est un travail d’équipe chez Alfa Rococo.

Un constat d’autant plus évident depuis l’arrivée des petites Marine et Luna, quelque part entre la parution de Nos cœurs ensemble (2014) et de L’amour et le chaos. Un observateur un peu cynique et sans enfants pourrait presque penser qu’en définitive, le chaos, c’est les enfants…

Justine Laberge : « Ça pourrait… Ça pourrait être les enfants… (grand sourire). Les enfants, c’est la vie. C’est le monde qui nous entoure. C’est les aléas de tout ce qui est arrivé dans nos vies ces dernières années, autant professionnellement que personnellement. Mais au départ, c’est plus au sens large du terme. »

David Bussières : « C’est plus la morosité ambiante, l’époque trouble dans laquelle on vit. L’environnement qui s’en va dans un cul-de-sac, la situation géopolitique de plein de pays. Et les relations interpersonnelles qui sont… perverties par les réseaux sociaux. Disons, modifiées d’une façon négative. C’est tout ça. »

JL : « L’amour et le chaos… Je voyais beaucoup la lumière dans la morosité ambiante. C’est un peu ça dans chaque chanson. Il y a un côté plus lumineux, musicalement. Quant à la morosité ambiante : on est dans les textes plus sombres. »

DB : « C’est clair-obscur. La lumière côtoie la pénombre. La pochette, c’est ça. On est assis sereinement devant la fin du monde. »

JL : « Mais une fin du monde rose… » (elle pointe le rose de la pochette)

DB : « Il y a comme un peu d’espoir. On a bon espoir que lorsque tout [le chaos] va être terminé, il va y avoir une renaissance. »

Les tempêtes du quotidien

Au-delà des observations qui jalonnent les chansons, on comprend en sous-texte que le duo a dû traverser quelques tempêtes. Sans oublier que la création artistique dans un environnement avec ou sans enfants implique des modifications assez draconiennes, rayon fonctionnement.

JL : « On tient le cap. Notre couple est fort. Je n’en reviens pas… On arrive tout le temps à se sortir la tête de l’eau malgré tout ce qui arrive. Mais il est vrai que les dernières années, on avait un peu le vent dans la face (inspiration de la chanson Apprivoiser le vent) et l'on a fait l’album malgré ça. Dans le fond, on aurait pu faire une pause. On a utilisé ça pour créer quelque chose qui allait nous libérer. On a besoin de sortir ça, d’en faire du positif, pour aller de l’avant. »

DB : « Incendie [la chanson d’ouverture de l’album et premier extrait], c’est une sorte d’hymne au fait de saisir le moment présent. De vivre. De profiter de chaque instant. »

JL : « Il faut y aller à fond. Être libre. C’est comme un gros cri… Je le vois comme ça. C’est libérateur. Il y a des périodes qui ont fait mal et il y a des chansons qui ont servi à canaliser l’adversité.

La famille, ça change quelque chose. On ne peut pas contempler la fin du monde en étant cynique et en se disant qu’il n’y a rien à faire, que c’est sans issue. Tu as des enfants, tu ne veux pas sombrer là-dedans.

Justine Laberge

DB : « Techniquement, notre grille horaire est encadrée. Nous ne sommes pas aussi libres qu’avant de faire n’importe quoi à n’importe quelle heure du jour. Notre case horaire de travail a migré de midi à minuit à du 9 à 5, environ.

JL : « On se doit d’être efficaces. Et on l’est encore plus avant d’aller chercher notre fille à la garderie. Eille… Il ne nous reste plus de temps. On est bons quand on a un deadline serré. »

DB : « Entre 4 et 5 [heures], il s’en passe des affaires… Ce qui a changé, et on l’aborde dans l’album, c’est notre rapport au temps. On se rend compte que c’est une richesse. Chaque minute est précieuse, et on se dit qu’on avait bien du temps à notre disposition avant les enfants. La chanson Le temps qu’il faut I parle d’utiliser le temps à bon escient. »

Société individualiste

Parmi les constats du disque, la notion d’individualisme véhiculée par les médias sociaux est le terroir fertile de Danser dans l’ombre. Élément que l’on trouve aussi dans Monde idéal.

JL : « Quand on écrit, on observe beaucoup. Quand on voyage, aussi. Tout le monde a la tête dans son téléphone de nos jours… J’ai l’impression de voir ça surtout en Amérique du Nord et en Europe. En Amérique du Sud, les gens se parlent et se disent bonjour dans la rue. À un moment, on a vécu 10 ans dans un appartement [au Québec], et le voisin d’en bas, on ne lui a jamais parlé. Il se sauvait… On n’a jamais été autant relié aux gens (par la technologie), mais on ne l’est pas vraiment. »

DB : « Dans Monde idéal, l’interprétation est vaporeuse et fantomatique. On parle de quelqu’un qui est désespéré devant son ordinateur. Il essaie toujours de s’illustrer, mais tout est faux. Au fond, est cette personne est désespérée et est brisée. »

À fond les rythmes

Autre constat, musical celui-là, qui saute aux oreilles à l’écoute de L’amour et le chaos : le contrepoint des textes et des musiques. Ces dernières donnent une envie pas mal irrésistible de danser.

JL : « On aime ça, cette contradiction entre musique joyeuse et paroles plus sombres. C’est ce qui nous interpelle le plus. Avoir envie de taper du pied, mais ressortir d’une écoute ou d’un spectacle avec une réflexion. Un propos, une portée. »

DB : « Ce n’est pas une première. On a fait ça avec d’autres chansons dans le passé, mais c’est le leitmotiv pas mal tout le temps, ici. On aime écrire ce genre de texte, mais aussi de la musique dansante, groovy et avoir des riffs accrocheurs. »

La défense des artistes

Impossible de causer avec Alfa Rococo sans parler du RAM, le Regroupement des artisans de la musique. David Bussières – avec Florence K et d’autres personnes – est à l’origine de l’organisme, né l’an dernier, qui cible plus que certaines associations les besoins spécifiques des artisans musicaux.

DB : « Nous sommes dans une époque de transition, et l’on trouvait qu’on entendait rarement le point de vue des artistes en direct. Ça passait souvent par des associations. Soit l’ADISQ ou l’UDA (l’Union des artistes). On voulait des représentants qui feraient directement du lobbyisme auprès des instances gouvernementales.

« Je dis tout le temps que le secteur de la musique, au Québec, c’est comme un atelier de peinture. Il y a, au milieu, le projet d’un artiste. Son disque, sa tournée… Et il y a le producteur qui est assis ici, le diffuseur qui est assis là, le trackeur radio qui est là, les radios qui sont là, l’artiste est ici (il place tout le monde sur la table autour de la salière).

« Tout le monde a les yeux rivés sur la même chose et essaie de décider de la même chose, mais d’un point de vue différent. Personne ne le voit de la même façon. Et peu de gens prennent la peine d’aller voir ce qui se passe du côté de l’artiste. »

Et s’il y a un aspect de la discussion que Bussières veut démystifier à outrance, c’est le fait que la musique est « gratuite » de nos jours.

David Bussières et Justine Laberge d'Alfa Rococo prennent la pose pour une série de photos promotionnelles.David Bussières et Justine Laberge d'Alfa Rococo Photo : Coyote Records/John Londono

DB : « Pour avoir accès à la musique, les gens paient, mais ça ne revient pas dans le secteur de la musique. Il est faux de penser que c’est gratuit de consommer de la musique sur les plateformes. Ce n’est pas vrai. Pour avoir accès à la musique, ça te prend un appareil, ça prend un accès de forfait Internet, un contrat. Après, ça prend un abonnement aux plateformes.

« Quand tu fais le total de tout ça, tu réalises que ça fait à peu près de 120 $ à 140 $ par personne par mois. Pour consommer du contenu culturel, les gens n’ont jamais payé aussi cher qu’en ce moment. On a l’impression que c’est gratuit, mais c’est une fausse idée. Tout ça, parce qu’il y a des intermédiaires qui récupèrent l’argent. Elle est là, l’injustice. De tout ça, il n’y a à peu près rien qui revient à l’artiste. Le premier maillon de la chaîne, l’artiste, est le dernier récompensé, financièrement . »

Le chaos, finalement, est partout. Mais comme le souhaite Alfa Rococo, la renaissance n’est peut-être pas si loin. Laissons l’amour faire son œuvre.

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