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Éric Lapointe, plus jamais seul

Le chanteur prend la pose dans son éternel veston de cuir, les bagues aux doigts.
La route vers le huitième album a été longue et laborieuse pour Éric Lapointe. Photo: Instinct Musique/SatyaJack
Franco Nuovo

On se connaît. Plutôt bien même. Les hasards de la vie ont fait que nous sommes devenus amis. Pas seulement en s'amusant, mais en se visitant, en célébrant, en chantant, en parlant aussi. Des amis, quoi! Je le dis d'emblée pour dissiper tout malentendu.

Éric Lapointe reste somme toute, encore aujourd’hui, un être assez timide, réservé, secret, mystérieux même, mais qui, de plus en plus, d’entrevue en entrevue, finit par se livrer davantage. Je l’ai entendu à quelques reprises cette semaine se prêter au jeu de la promotion de son huitième album. Il est plus à l’aise qu’il ne l’a jamais été. Il se cache moins derrière les silences. Preuve est que tous les métiers s’apprennent, même celui-là.

Il est là depuis 25 ans. Il est à la fin de sa quarantaine. Il n’a jamais quitté la scène, mais il n’a fait que huit albums studio. Je dis « que huit », parce qu’il a tellement chanté, foulé tant de scènes, connu tant de succès qu’on pourrait avoir l’impression qu’il en a enregistré 100.

Or, il a mis plus de temps à accoucher de Délivrance, ce huitième opus, qu’à produire les précédents. Quatre années de démarche laborieuse, de travail difficile. Quatre années à chercher des textes, des collaborations, quatre années à écrire, à se questionner, à douter et à réaliser que la vie l’avait forcé à amorcer un virage, que le temps avait passé, l’obligeant ainsi à changer. Quatre années à s’interroger. Quatre années à flirter avec la peur de ne plus être celui qu’il avait déjà été, la peur de vieillir, la peur d’être oublié, la peur de ne plus être aimé. La crainte du vide.

Et plus Éric Lapointe cherchait ce qui lui échappait, plus il repoussait. Chaque pas en avant était suivi d’un pas en arrière accompagné d’un questionnement, d’une réflexion suscitée par ses enfants – qui ont changé sa vie –, ses insécurités et le deuil.

Franco Nuovo

Comme si la disparition de Roger Tabra, son âme sœur, sa plume, l’auteur qui a sculpté son personnage de rockeur déchiré, avait fait trembler les colonnes de son temple. Sans Tabra, il se retrouvait seul dans la création, seul dans le noir.

Des collaborations, il en a trouvées, plus lumineuses, moins torturées que ne l’était le vieux sorcier. Et puis un jour, il a osé. Il a plongé dans la boîte où étaient accumulés des textes que Tabra lui avait légués. Depuis la mort de Roger, elle était restée fermée. Il ne l’avait jamais ouverte; il n’avait jamais lu les textes. Un soir, peut-être était-ce une nuit, il s’est mis à les lire, libérant ainsi le génie de cet Aladin torturé.

Alors, nuit après nuit, avec Stéphane Dufour, il s’est mis à travailler, à multiplier les sessions. Il a rapatrié son clan. Dans son studio, en bas de l’escalier, dans l’antre, la tanière qui lui sert de repaire, il a accroché au mur au-dessus de la console une immense photo de Tabra et il a déployé ses ailes. Comme s’il avait enfin accepté que l’élève n’a plus besoin de son maître. Le deuil était terminé. Une « délivrance ».

Si je vous raconte tout ça, c’est qu’à quelques occasions, j’ai été près de lui, témoin de ses doutes; une oreille amicale pour ses nouvelles chansons qu’il nous faisait entendre autour d’une table de cuisine. Une présence dans son studio où, en chantant, il trouvait son "petit bonheur".

Franco Nuovo

La route a été longue, laborieuse, et la démarche, exigeante. Cependant les résultats de ses collaborations avec Rivard, Zachary, Lynda Lemay, Plamondon et Luc de Larochellière, l’hommage à Johnny, donnent un album très différent de tous ceux qui l’avaient précédé.

En écrivant en une seule nuit la magnifique Sans vous, Luc de Larochellière ne savait probablement pas à quel point il avait mis le doigt sur la vérité. Sur le cœur d’un rockeur qui sans se dénaturer, en ne perdant rien de sa fougue, de sa tendresse à peine masquée et de sa rébellion adolescente, était désormais capable de chanter l’amour autre que déchiré. Un rockeur aujourd’hui conscient que l’amour inconditionnel existe vraiment quand on a des enfants. Un rockeur qui sans eux serait passé à côté de sa vie. Un rockeur qui se donne le droit de laisser enfin entrer la lumière. Un rockeur qui a compris que cette vie n’est pas toujours un combat et qu’elle peut être aussi un cadeau. Un rockeur qui ne sera plus jamais seul.

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