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Les Canadiens parmi les moins taxés sur l'essence en Occident

Photo: iStock / MajaMitrovic

Les hausses récentes du prix de l'essence au Canada font râler bien des consommateurs. Et pourtant, nous payons notre carburant bien moins cher que dans la plupart des pays industrialisés. Explications en carte et graphiques.

Un texte de Danielle Beaudoin 

En Iran, le litre d’essence coûte 37 ¢CA, comparativement à 2,73 $ en Islande. Pourquoi une si grande variation quand on sait que le prix du pétrole brut est à peu près le même sur les marchés internationaux? Les taxes et parfois les subventions expliquent les différences d’un pays à l’autre.

« Dans les pays où l’essence est autour de 2 $ le litre, c’est essentiellement parce que les gouvernements mettent des taxes. Parfois, plus de la moitié du prix est composé de la taxe. Il y a des pays qui taxent très agressivement : l’Islande, beaucoup de pays nordiques, de pays européens, Hong Kong », explique Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal et titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie.

Si des pays taxent lourdement l’essence, d’autres la subventionnent, comme le Venezuela, l’Iran et l’Arabie saoudite. En général, on trouve les subventions dans les pays producteurs de pétrole. « Ça veut dire qu’ils se vendent à eux-mêmes le pétrole à un prix inférieur au marché mondial. Pour toutes sortes de raisons. Ça devient une subvention », indique Jean-Thomas Bernard, professeur invité au Département de science économique à l’Université d’Ottawa.

Les consommateurs canadiens payent 1,52 $CA le litre d’essence, c’est un peu plus que la moyenne mondiale, qui est de 1,48 $CA.

L’essence coûte moins cher au Canada que dans la plupart des pays industrialisés. La proportion de taxes s'élève à environ 35 % du prix à la pompe au Canada. « Nous, on taxe moins que les autres », confirme le professeur Bernard. Tout comme les États-Unis d’ailleurs, où le litre coûte 1,05 $CA.

Le modèle européen

Pourquoi est-ce plus cher ailleurs? En Europe, le pétrole a toujours été une question stratégique, mentionne Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal. Même s’il y a quelques pays producteurs de pétrole comme la Norvège et le Royaume-Uni, bon nombre d’États dépendent des importations.

Au début, ce n’était pas pour des raisons environnementales; c’était vraiment pour des raisons plus géopolitiques, de ne pas être dépendants des importations.

Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal

« Ils ont voulu travailler très fort sur la demande et donc réduire la demande le plus possible, décourager la demande. […] C’est le cas de la France, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne », ajoute M. Pineau.

La situation en Amérique du Nord est bien différente. « Étant donné qu’on a beaucoup de ressources, beaucoup d’espace, beaucoup moins de problèmes géopolitiques, particulièrement au Canada et même aux États-Unis, la question des importations de pétrole, la dépendance des importations, est beaucoup moins cruciale », poursuit-il.

Le cas norvégien

La Norvège, qui est pourtant un important producteur de pétrole, a pris la décision de taxer lourdement l’essence et la vente de gros véhicules afin de décourager la consommation de carburant. En contrepartie, ce pays a développé des systèmes très efficaces de transport en commun.

Ça, c’est une exception dans le monde. La Norvège a pratiqué toutes les vertus que les économistes aimeraient que les pays pratiquent à l’égard de l’énergie.

Jean-Thomas Bernard, de l’Université d’Ottawa

Sans en faire autant que la Norvège, les autres pays européens imposent des taxes élevées sur l’essence, tout en offrant à leurs citoyens des transports en commun plus développés que les nôtres.

Il y a une acceptabilité sociale beaucoup plus grande en Europe à ce niveau de taxation, et c’est probablement le principal défi de l’Amérique du Nord. C’est de faire accepter ces taxes-là pour le bien commun parce que ça permet de financer des alternatives à l’auto.

Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal

Les Nord-Américains, des « ogres de la consommation »

Selon le professeur Pineau, la taxation élevée sur l’essence a permis aux Européens de développer un parc automobile de 20 % à 30 % plus efficace que celui des Nord-Américains. Il y a beaucoup plus de petits véhicules, moins énergivores. En Europe, la consommation de carburant se chiffre à moins de 9 litres pour 100 km, comparativement à 10-12 litres en Amérique du Nord.

Au Canada, la vente de gros véhicules a explosé en 2017. Selon les chiffres de la firme DesRosiers Automotive Consultants, il s’est vendu plus de 2 millions de véhicules l’an dernier; un record. Les camions et VUS représentent 68 % de ces ventes.

Les ventes de carburant ont aussi connu des sommets l’an dernier. Cette hausse de la consommation d’essence est directement liée à l’engouement des Canadiens pour les gros véhicules. Nous sommes des « ogres de la consommation », de dire Pierre-Olivier Pineau. Par exemple, le Canada consomme deux fois ou même trois plus d’énergie pour le transport par habitant que des pays comme l’Allemagne, la Suède ou le Japon.

Il serait possible, selon Pierre-Olivier Pineau, de réduire rapidement la consommation d’essence.

L’alternative la plus simple, c’est simplement de passer à une petite voiture. On ne demande pas forcément de renoncer à la voiture, mais peut-être de renoncer à un usage intensif du VUS.

Pierre-Olivier Pineau, de HEC Montréal

Il mentionne aussi le covoiturage, plus de transport en commun et de transport actif (vélo et marche). « En cinq ans, on pourrait diminuer de 50 % notre consommation de pétrole. »

Et la hausse des taxes sur l’essence? Les partis politiques n’osent pas proposer de telles mesures, croit le professeur Pineau. « Personne ne veut rentrer là-dedans, mais ça fait des tendances qui sont extrêmement alarmantes à court terme, et qui vont en fait porter un gros préjudice à la lutte contre les changements climatiques. »

Cela dit, le marché du carbone va très certainement changer la donne, croit l'expert. « Il faut dire aux gens que le marché du carbone existe, qu’il va devenir de plus en plus contraignant dans les années à venir, et qu’il y aura un impact à la pompe. »

Quant à Jean-Thomas Bernard, il croit que les Canadiens ne sont pas prêts à réduire leur consommation d’essence comme cela s’est fait en Europe.

Ici en Amérique du Nord, il n’y a pas de clientèle électorale pour ça. Il y a plein de discours joviaux, mais en gros, les politiques avec du mordant, elles ne suivent pas.

Jean-Thomas Bernard, de l’Université d’Ottawa

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