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La course au lithium met-elle en péril la « meilleure eau du monde »?

L’excès d’eau accumulé dans l’esker Saint-Mathieu-Berry, s’écoule et forme des ruisseaux d’une eau cristalline que les habitants d’Amos continuent de venir puiser pour l’eau de Pâques. Photo: Radio-Canada / Emmanuelle Latraverse
Radio-Canada

Un projet de mine en Abitibi relance un vieux débat au Québec : doit-on croire les experts embauchés par les minières lorsqu'il s'agit de protéger l'environnement?

Un texte d’Emmanuelle Latraverse

La tempête fait rage dans la région d’Amos depuis de longs mois. La question est presque existentielle : le projet de mine de lithium proposé par l’entreprise australienne Sayona Mining risque-t-il de mettre en péril le joyau de la région, l’esker Saint-Mathieu-Berry, qui offre, tant à la ville d’Amos qu’à la compagnie Eska, une eau d’une qualité exceptionnelle?

Depuis qu’un jeune juriste d’Amos a sonné l’alarme, plus de 300 personnes ont adhéré à son comité citoyen et les groupes environnementaux de la région se sont saisis du dossier, la communauté algonquine de Pikogan aussi. Les maires de la région ont exprimé leurs inquiétudes.

La fronde s’est organisée. Le promoteur veut calmer le jeu.

Le directeur du développement durable de Sayona Québec, Marc Parson, promet que jamais l’esker ne sera menacé. « On va en faire un engagement formel, nous n'allons jamais toucher à l’intégrité ni à la qualité de l’eau de l’esker », soutient-il.

Une affiche sur laquelle il est écrit: « Sayona Mining Limited, Projet Authier » devant une forêt de sapins.Site du projet Authier, la future mine de lithium que compte exploiter Sayona Québec à moins de 500 mètres de l’esker Photo : Radio-Canada / Emmanuelle Latraverse

Depuis plusieurs mois, des experts indépendants embauchés par la minière mènent une foule d’études d’impacts. Que ce soit au chapitre du fonctionnement de l’éventuelle mine, ou de l’analyse de ses plans de traitement de l’eau, ou des impacts sur l’environnement, Sayona Québec affirme aujourd’hui que les études menées sont concluantes.

L’éventuelle mine à ciel ouvert de près d’un kilomètre de long ne posera aucun risque à l’environnement, selon le promoteur.

« Notre étude hydrogéologique le prouve, je ne dirais pas hors de tout doute, aucun scientifique ne va vous garantir quelque chose à 100 %, explique le directeur. Mais nous sommes très très confiants que nos activités ne toucheront d’aucune façon possible à l’esker, à la qualité de son intégrité ou à son territoire. »

« La meilleure eau du monde »

Pour saisir pourquoi ce débat est devenu aussi émotif, alors que le Projet Authier demeure relativement modeste quand on le compare aux autres mines de la région, il faut comprendre l’attachement qu’ont les gens de la région à l’esker Saint-Mathieu-Berry.

Il leur offre « la meilleure eau potable du monde », selon un concours international en 2001.

Vincent Cloutier, professeur de sciences de l’environnement à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, explique qu’un esker est essentiellement un long cordon de sable et de gravier laissé par la fonte des glaciers, celui-ci filtre l’eau qui s’y accumule comme dans une éponge.

Or, cet esker de 135 kilomètres de long est fragile.

« Un esker demeurera toujours un environnement fragile à une contamination de surface », explique-t-il.

Surtout si les géologues connaissent bien la portion de l’esker aux alentours d’Amos, Vincent Cloutier croit qu’il faudrait bien davantage de données et d’expertises pour parfaitement comprendre les liens entre le roc et l’eau qui s’écoule dans le secteur à proximité du projet minier de Sayona.

« On n'a pas l'ensemble des connaissances pour évaluer le risque potentiel sur l'ensemble de l'esker », estime-t-il.

Vue à l'intérieur du puits d'Amos à l'intérieur duquel plongent quatre tuyaux.L’eau puisée directement dans l’esker Saint-Mathieu-Berry est accumulée dans le puits municipal d’Amos et distribuée aux citoyens de la ville sans aucun traitement, ni chlore, ni fluor. Photo : Radio-Canada / Emmanuelle Latraverse

Voilà pourquoi des citoyens comme Rodrigue Turgeon sont montés aux barricades. Ils ne croient pas en la bonne foi de la compagnie minière de protéger leur esker chéri.

« Est-ce qu’on peut vraiment s’attendre à ce qu’une compagnie minière internationale qui vient ici [...] en poursuivant ses propres intérêts va vraiment tout faire pour qu’il n’y ait pas d’atteinte à l’environnement pour les générations futures? » se demande-t-il.

Éviter un BAPE

La méfiance est d’autant plus vive dans la région que Sayona Mining a sciemment réduit ses prévisions d’extraction de lithium afin d’éviter d’avoir à se soumettre au lourd processus imposé par l’examen du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).

La loi prévoit que tout projet qui prévoit l’extraction de plus de 2000 tonnes par jour soit soumis à l’étude du BAPE. Or, le promoteur a choisi de limiter sa production à 1900 tonnes par jour.

Rodrigue Turgeon reproche à la minière d’avoir mis en oeuvre une « stratégie d’évitement » qui ne sert en rien les intérêts de la communauté.

En ce moment, c’est des gros joueurs multinationaux qui ont leur agenda. Ils viennent ici extraire nos ressources et c’est eux qui se retrouvent avec la grosse part du gâteau.

Rodrigue Turgeon, cofondateur, comité de protection de l’esker
Rodrigue Turgeon, portant un manteau noir, regarde vers la rivière sous un ciel nuageux et sombre.Rodrigue Turgeon, co-fondateur du comité de protection de l’Esker Photo : Radio-Canada / Emmanuelle Latraverse

Marc Parson, de Sayona Québec, défend ce choix stratégique. Selon lui, il est essentiel pour la mine de démarrer ses travaux le plus vite possible pour espérer se tailler une place de choix dans le marché international du lithium qui est en pleine expansion.

En effet, toutes les piles des téléphones intelligents et celles qui alimentent les voitures toutes fonctionnent au lithium. Le marché de ce minerai, qu’on appelle « l’or blanc », devrait passer de 200 000 tonnes à près d’un million de tonnes par année en 2026.

Or, pour les groupes environnementaux comme le Regroupement vigilance mines d’Abitibi-Témiscamingue (REVIMAT), l’urgence des profits et la concurrence internationale ne devraient pas être une excuse.

« Il y a beaucoup plus de responsabilités, beaucoup plus de preuves, beaucoup plus d’études quand on passe par un BAPE que quand on passe par le procédé qu’ils sont en train de faire en ce moment », rappelle le porte-parole du REVIMAT, Marc Nantel.

L’autorégulation des entreprises minières

Sayona Québec croit que lorsque les études menées par ses consultants seront rendues publiques le 18 mai, celles-ci permettront de rassurer la population. Suivra une consultation publique en juin dans les communautés de Pikogan et de La Motte à proximité de l’éventuelle mine.

Mais sans les pouvoirs légaux d’un BAPE, les opposants au projet craignent qu’il soit impossible de remettre en question adéquatement les études mises de l’avant par le promoteur.

Rappelons que les commissaires du BAPE ont le pouvoir d’exiger le dépôt de documents et d’études supplémentaires qui demeureraient autrement confidentiels.

Voilà pourquoi tant le groupe de Rodrigue Turgeon que le REVIMAT demandent à la ministre québécoise de l’Environnement, Isabelle Melançon, d’intervenir et de mener ses propres études d’impact.

« On ne croit pas à l'autorégulation par la compagnie minière, explique Rodrigue Turgeon. Ce qu’on veut c’est que l'État prenne en charge le dossier de manière à s'assurer qu'on ait vraiment des études indépendantes. »

Le cabinet de la ministre du Développement durable, de l’Environnement et des Changements climatiques fait valoir qu'il est encore trop tôt pour explorer l'imposition d'un BAPE ou de toute autre mesure puisque le projet n'a pas encore été formellement déposé auprès du ministère.

Mais on s'empresse du même souffle de souligner que « la protection de l’esker est une priorité » et que la ministre « utilisera donc tous les moyens nécessaires pour assurer la protection de cette richesse régionale ».

C'est ainsi que la mobilisation contre un petit projet minier au Québec est en voie de forcer un débat public autour des règles du jeu qui régissent l’exploitation des ressources naturelles de la province, et ce à quelques mois des élections.

Protection des écosystèmes

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