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Attaque à Toronto : un genre de terrorisme nouveau?

Des policiers torontois recueillent des objets près du corps d'une des victimes.
Des policiers torontois recueillent des objets près du corps d'une des victimes. Photo: La Presse canadienne / Nathan Denette
Radio-Canada

L'attaque au camion-bélier a mis au jour l'existence de groupes extrémistes méconnus, mais qui pullulent sur la toile : certains parlent de mouvance, de sous-culture ou encore de nébuleuse. Il n'en demeure pas moins que ces groupes font la promotion de la haine contre des groupes ciblés de la société, mais les autorités au pays ne semblent pas y prêter attention. L'attaque de lundi pourrait changer la donne.

Un texte de Jean-Philippe Nadeau

L'auteur présumé de l'attaque est dépeint comme un jeune homme troublé et misogyne. Ses anciens camarades au secondaire le disent solitaire, marginal et asocial.

Un compte Facebook identifié comme appartenant à Alek Minassian fait état de son intérêt pour le groupe Incel (de l'anglais Involuntary Celibate ou Abstinents malgré eux) : un groupe d'hommes apparemment frustrés qui partagent leurs mésaventures amoureuses avec les femmes et qui accusent violemment le sexe opposé de leurs déboires sexuels.

Ironiquement, les groupes Incel qui ont vu le jour sur Internet il y a 20 ans étaient des groupes de femmes qui cherchaient un soutien et du réconfort entre elles après avoir fait l'expérience de relations romantiques ou amoureuses problématiques.

D'autres groupes Incel d'hommes cette fois se sont en outre dissociés des propos allégués d'Alek Minassian sur Internet et de son présumé acte.

Un dessin de cour montrant Alek Minassian (au centre) lors d'une audience du tribunal où l'on voit une avocate (à gauche) et le juge (à droite)Alek Minassian (au centre) lors d'une audience à Toronto Photo : La Presse canadienne / Alexandra Newbould

Le responsable de la recherche et de l'appui à l'innovation au Centre de prévention et de la radicalisation menant à la violence, Benjamin Ducol, pense que le mouvement a récemment été détourné à des fins idéologiques.

Ce sont des groupes qui partagent des discours masculinistes sur la défense du droit des hommes et [qui épousent] une forme de lutte contre le féminisme contemporain qui représenterait selon eux une menace pour l'identité masculine.

Benjamin Ducol, Centre de prévention et de la radicalisation menant à la violence

Minassian, 25 ans, aurait d'ailleurs écrit sur Facebook juste avant le carnage de Toronto : « La rébellion Incel a déjà commencé. Nous allons renverser les Chads et les Stacys! » Dans le jargon des membres d'Incel, les Chads sont des hommes qui ont du succès auprès des femmes et les Stacys, des femmes qui sont attirées par ces hommes, généralement pour leur physique.

Benjamin Ducol, responsable de la recherche au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV), photographié dans le studio 30 de Radio-CanadaBenjamin Ducol, responsable de la recherche au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) Photo : Radio-Canada / Philippe Couture

M. Ducol ajoute que le groupe originel des Incel a subi « une forme d'idéologisation qui s'est télescopée un peu avec le discours de l'Alt-Right aux États-Unis, c'est-à-dire avec un discours d'extrême droite qui met dans le même sac la menace qui pèse sur l'homme blanc et les menaces qui proviendraient de l'immigration, de l'étranger, des valeurs libérales, des mouvements féministes... »

Un bandeau annonçant le dossier de Radio-Canada sur l'attaque au camion-bélier

Une forme de terrorisme

L'étudiant en informatique du Collège Seneca ne fait face pour l'instant à aucune accusation liée au terrorisme. Il n'est pas encore prouvé qu'il a agi au nom d'un groupe idéologique, politique ou religieux.

Mais la ligne est mince selon M. Ducol lorsqu'il s'agit du groupe Incel. « Il est plus juste de parler de sous-culture ou de nébuleuse que d'un mouvement terroriste en tant que tel. Il n'y a pas d'agenda véritablement structuré, il n'y a pas non plus d'organisation physique [dans un pays donné], il n'y a pas de figures de leader, mais des gens qui sont parfois pointés un peu comme des icônes de ce mouvement-là. Mais effectivement, on ne peut parler de mouvement terroriste en tant que tel. »

Le directeur du Réseau canadien de la recherche sur le terrorisme, la sécurité et la société, Lorne Dawson, est du même avis. Selon lui, Alek Minassian pourrait se retrouver à la fois dans un groupe terroriste traditionnel, un groupuscule haineux ou une mouvance en vogue sur Internet associée à une sous-culture ou une contre-culture.

Le danger réside dans le fait que ces groupes propagent la haine contre des groupes particuliers de la société, dans ce cas-ci des femmes, et qu'ils encouragent des individus à commettre des actes de violence.

Lorne Dawson, Université de Waterloo

L'ancien cadre du SCRS, Michel Juneau-Katsuya, parle d'un « réveil brutal » pour les Canadiens qui n'étaient pas habitués à ce genre d'attaque.

« De toute évidence, un individu a copié des attaques qui se sont déroulées dans d'autres pays ; c'est un phénomène qui se reproduit facilement, parce que tout ce dont on a besoin c'est d'une voiture et d'une foule, c'est assez facile de faire des victimes rapidement et le temps de réaction des policiers est presque nul. »

Deux policiers à côté d'une femme bouleversée qui se tient la bouche avec la main.Des policiers parlent à une femme bouleversée après l'attaque au camion-bélier. Photo : La Presse canadienne / Nathan Denette

M. Juneau-Katsuya pense que les Canadiens devront de plus en plus faire face à ce genre de crimes haineux et qu'il est temps d'agir pour essayer de les prévenir ou de les éradiquer.

Selon lui, le cadre de la loi fédérale sur le terrorisme doit être redéfini.

On devrait commencer à parler beaucoup plus du problème de l'extrémisme sous toutes ses formes au Canada plutôt que du terrorisme, parce que l'extrémisme, ce sont d'autres types d'actions criminelles qui ont le même impact sur la population que le terrorisme.

Michel Juneau-Katsuya, PDG du groupe Northgate

Manque de surveillance

Selon M. Juneau-Katsuya, le gouvernement devrait commencer à s'intéresser à ce phénomène beaucoup plus sérieusement.

« Il faut comprendre que les autorités comme le SCRS s'attardent d'abord à protéger les intérêts du Canada et des citoyens canadiens. Une organisation qui est somme toute assez difficile à identifier à l'extérieur du pays ou qui n'a pas nécessairement fait d'action au Canada jusqu'à présent ne recevra pas toute l'attention nécessaire, parce qu'il y a trop d'organisations de tout acabit qui scandent des choses plus ou moins nauséabondes sur les réseaux sociaux. »

M. Juneau-Katsuya, qui est maintenant à la tête du groupe Northgate, note toutefois que le gouvernement s'intéresse parfois à des groupes radicaux, comme ceux qui défendent l'environnement ou les animaux, ou encore à des groupes pro-vie, lorsqu'ils commettent des actions criminelles ou dangereuses contre le public.

Michel Juneau-Katsuya, PDG de Northgate Group et ancien cadre supérieur du SCRS Michel Juneau-Katsuya, PDG de Northgate Group et ancien cadre supérieur du SCRS Photo : Radio-Canada / Martin Blais

Le professeur Dawson se dit toutefois convaincu que les autorités policières et les agences de renseignement s'intéressent davantage aux groupuscules comme Incel depuis l'attaque de lundi.

« La GRC ou le SCRS pourraient bien lancer un projet-pilote pour amasser des informations sur ces groupes et faire état de leurs recherches auprès du gouvernement pour voir s'il y a lieu de dégager des fonds et des effectifs supplémentaires à la surveillance régulière de ces groupes », ajoute-t-il.

M. Ducol reconnaît que les autorités n'ont pas toutes les ressources pour surveiller ces groupuscules de près, mais que cela ne signifie pas qu'il faille ne pas s'en préoccuper pour autant.

Si ça n'est pas nécessairement un enjeu de sécurité nationale, c'est assurément un enjeu de société en tant que tel.

Benjamin Ducol, Centre de prévention et de la radicalisation menant à la violence

Selon M. Juneau-Katsuya, les autorités sont à pied d'oeuvre depuis lundi. « La GRC et le SCRS sont en train de comprendre qui sont ces individus, d'identifier les gens qui adhèrent à Incel et de déterminer où ils se trouvent géographiquement pour voir s'ils représentent une menace additionnelle pour les Canadiens dans le but de déposer éventuellement des accusations s'ils arrivent à trouver des éléments de preuves nécessaires. »

Le recours à la loi

Il existe pourtant au Canada une loi pour réprimer les crimes haineux et punir ceux qui les commettent en public ou en ligne. Selon le professeur Dawson, la loi n'est toutefois pas assez utilisée. « On n'y a recours le plus souvent que pour le déni de l’Holocauste ou les crimes antisémites », explique-t-il.

Les autorités devraient déployer beaucoup plus d'efforts contre des individus ou des organisations, que ce soit des stations de radio, des sites internet ou des blogues sur des médias sociaux, qui professent des discours scandaleux en provoquant volontairement des émotions auprès de la population.

Michel Juneau-Katsuya, PDG du groupe Northgate

M. Juneau-Katsuya pense que le CRTC et les conseils de presse n'ont pas assez de mordant pour punir les récalcitrants et leurs recommandations n'ont rien de contraignant.

La ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, a laissé entendre plus tôt cette semaine que les fournisseurs de services Internet avaient une part de responsabilité par rapport au contenu qui est mis en ligne.

Mme Joly leur a d'ailleurs lancé un appel à la vigilance. « On s'attend à ce que les comportements qui sont criminels dans la vraie vie le soient également en ligne. Il n'y a pas de différence de traitement de l'intimidation qu'elle soit réelle ou virtuelle. »

La ministre aux CommunesLa ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Le professeur Dawson ajoute toutefois que la liberté d'expression inscrite dans la Charte canadienne des droits et libertés représente souvent un frein pour les autorités lorsqu'il faut traduire en justice les auteurs de discours haineux.

« Il devient alors utile de brandir la Charte pour défendre un point de vue qui peut être répugnant pour la société, mais non pour celui qui en fait la promotion et il est par ailleurs plus difficile de prouver que les discours d'un individu ont incité autrui à commettre des actes de violence. »

M. Dawson précise que les auteurs de discours haineux sont intelligents et qu'ils savent utiliser la loi à leur avantage.

Des pistes de solution

M. Ducol pense qu'il y a toujours deux éléments dans l'équation quand on parle de la radicalisation qui mène à la violence.

« D'un côté, il y a des discours extrémistes qui prônent une vision radicale du monde et qui encouragent le plus souvent la violence et de l'autre, on a ceux qui vont adhérer à ces discours et [chez qui on note] un nombre de fragilités et de vulnérabilités. Il y a d'autant plus un lien entre ces deux équations que le discours extrémiste vient souvent répondre à ces fragilités ou vient donner du sens à ces vulnérabilités. »

Des agents menottent Alek Minassian, auteur présumé de l'attaque de Toronto, contre une voiture.L'auteur présumé de l'attaque au camion-bélier de Toronto, Alek Minassian, a été arrêté vivant grâce au sang-froid d'un policier ayant refusé de lui tirer dessus. Photo : Twitter / Clark Hua Zhang

Selon lui, la société doit travailler sur les deux aspects : combattre le discours haineux par la loi et aider ces individus fragiles qui sont peut-être en détresse et en état de souffrance.

« Il faut identifier les ressources pour les personnes qui sont victimes d'intimidation, qui ont des problèmes de santé mentale, des problèmes identitaires. Il faut pouvoir accompagner ces gens-là pour ne pas les laisser seuls faute de quoi ils finiront par tomber sur des gens, sur Internet ou ailleurs, qui vont leur donner des réponses qui ne sont pas nécessairement les réponses les plus optimales d'un point de vue de la société. »

M. Dawson ajoute que le mimétisme en matière d'incitation à la violence peut être une arme psychologique redoutable. Il précise néanmoins que ces hommes d'Incel ne partageraient pas les mêmes opinions radicales s'ils étaient en public ou en thérapie, parce qu'on leur permettrait d'évacuer leurs frustrations et de redevenir rationnels.

Il existe un effet accélérateur dangereux lorsque des gens frustrés se rencontrent dans l'anonymat des salons de clavardage, parce qu'ils partagent tous la même haine, ils promeuvent le même agenda, ils cherchent à savoir lequel est le plus indigné d'entre eux pour devenir le leader du groupe, ce qui facilite l'escalade vers la violence.

Lorne Dawson, Réseau canadien de la recherche sur le terrorisme, la sécurité et la société

Tous sont d'avis qu'il faut ouvrir le débat : il faut être attentif à tous les discours extrémistes sur Internet ou non, utiliser la loi à bon escient et faire un travail d'information et de conscientisation dans la société au sujet des crimes haineux.

En haut de g. à dr. : Anne Marie D'Amico, Dorothy Sewell, Renuka Amarasingha, Munir Najjar, Chul Min (Eddie) Kang. En bas de g. à dr. : Mary Elizabeth (Betty) Forsyth, Sohe Chung, Andrea Bradden, Geraldine Brady. Pas de photos : Ji Hun Kim.En haut de g à dr : Anne Marie D'Amico, Dorothy Sewell, Renuka Amarasingha, Munir Najjar, Chul Min (Eddie) Kang. En bas de g à dr : Mary Elizabeth (Betty) Forsyth, Sohe Chung, Andrea Bradden, Geraldine Brady. Pas de photos : Ji Hun Kim. Photo : Radio-Canada

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