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  • Envoyée spéciale
  • Offensive médiatique russe contre la ministre canadienne des Affaires étrangères

    Le reportage de Raphaël Bouvier-Auclair
    Radio-Canada

    Une chaîne de télévision publique russe a diffusé plusieurs fois à des heures de grande écoute un reportage accusant la chef de la diplomatie canadienne, Chrystia Freeland, d'avoir caché le passé de son grand-père maternel.

    Un texte d'Alexandra Szacka, de notre bureau de Moscou

    C’est une attaque d’une rare violence à laquelle s’est livrée la télévision publique russe Russia 24. Un reportage de six minutes entièrement consacré à la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland.

    La journaliste Varvara Nevskaya n’y va pas avec le dos de la cuillère. Tout au long du reportage, elle accuse la chef de la diplomatie canadienne d’avoir des motivations personnelles dans ses relations avec Moscou.

    Il faut dire que Chrystia Freeland, qui vient d’accueillir à Toronto les ministres des Affaires étrangères du G7, en préparation du sommet qui doit avoir lieu à Québec début juin, a toujours été ferme dans ses condamnations de la politique du Kremlin. Que ce soit au sujet de l’Ukraine, après l’annexion de la Crimée, au sujet de la Syrie et de l’appui russe à Bachar Al-Assad, ou encore, plus récemment, après l’empoisonnement de l’ancien espion russe Sergueï Skripal et de sa fille.

    Lors de la réunion de Toronto, les ministres des Affaires étrangères, mais aussi les ministres de l’Intérieur et de la Sécurité des sept pays les plus industrialisés ont adopté le même ton, se disant déterminés à mettre au jour et à dénoncer tout « comportement malveillant » de la part de la Russie.

    Il n’en a pas fallu plus à la télévision Russia 24, dont il est de notoriété publique que la ligne éditoriale est dictée par le Kremlin, pour envoyer une salve en direction de la ministre canadienne.

    Passé caché

    Sur un ton oscillant entre pseudo-enquête et ironie, la journaliste accuse Chrystia Freeland d’avoir, depuis toujours, caché le passé de son grand-père maternel, Michael Chomiak (Mykhailo Khomiak).

    La direction de Russia 24 a refusé de nous accorder une entrevue sur le sujet, mais a indiqué dans une télécopie que les sources de la journaliste étaient publiques. Il s’agirait des travaux de Jean-Paul Himka, professeur émérite de l’Université de l’Alberta, d’un article du quotidien Globe and Mail de mars 2017, du site Rightedition et de quelques autres.

    Le reportage affirme que le grand-père Chomiak a été un proche collaborateur des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

    Alors journaliste, diplômé de l’Université de Lviv, aujourd’hui en Ukraine, Michael Chomiak a fui l’invasion soviétique de cette partie de la Pologne en 1939. Il s’est retrouvé à Cracovie, occupée alors par les Allemands, où il est devenu rédacteur en chef du journal en langue ukrainienne Krakivski Visti, dirigé auparavant par un éditeur juif qui a par la suite été déporté et assassiné dans le camp d’extermination de Belzec.

    Capture d'écran du reportage diffusé plusieurs fois à des heures de grande écoute sur la chaîne Russia 24.Capture d'écran du reportage diffusé plusieurs fois à des heures de grande écoute sur la chaîne Russia 24. Photo : Russia 24

    Krakivski Visti, affirme le reportage, était un journal ouvertement antisémite et pronazi. Dans ses articles, on pouvait lire que la disparition des Juifs de la Pologne et de l’Ukraine était une bonne chose et on glorifiait la collaboration ukrainienne avec le IIIe Reich.

    Si plusieurs articles n’étaient pas signés, le nom du grand-père de la ministre canadienne apparaît « fièrement », commente la journaliste, dans la liste du personnel avec le titre de rédacteur en chef.

    Tout cela est public, ajoute-t-elle, seuls les ministres des Affaires étrangères du G7, réunis à Toronto, ne semblent pas être au courant des faits et du mensonge de Chrystia Freeland qui, selon la journaliste, a toujours dissimulé le passé de son grand-père.

    Or, si la ministre a toujours été vague sur la véritable nature de l’engagement de son grand-père pendant la Seconde Guerre mondiale, il faudrait plus qu’un pamphlet télévisuel pour savoir si Michael Chomiak collaborait avec les nazis et connaître son véritable degré d'implication.

    Cette attaque frontale contre la chef de la diplomatie canadienne est tout à fait dans le ton de la télévision publique russe ces jours-ci à l’égard des politiciens occidentaux, qu’on qualifie volontiers de russophobes.

    Il y a un peu plus d’un an, plusieurs journaux russes avaient déjà évoqué le passé de Chomiak qui, selon eux, expliquerait les positions ultra-dures de Chrystia Freeland à l’égard de Moscou. Ce que Moscou lui rend bien, d’ailleurs, car Mme Freeland est interdite de séjour en Russie. Mais c’est la première fois que la télévision se met de la partie pour discréditer la diplomate en chef du Canada.

    Objectif : « miner la crédibilité »

    Pour le journaliste Dmitri Skorobutov, il n'y a pas de doute : les instructions viennent directement du Kremlin.

    « C’est la méthode qu’on utilise tout le temps à la télévision d’État », dit-il lors d’une entrevue téléphonique.

    Journaliste et rédacteur en chef pendant 15 ans du principal programme d’information à la télévision Rossiya, M. Skorobutov sait de quoi il parle. « Normalement, tous les jeudis, notre patron se rendait au bureau de presse du Kremlin pour prendre les instructions. Et le vendredi, on nous passait les commandes », dit-il.

    S’il y avait un événement international où l'on parlait mal de la Russie, il fallait à tout prix trouver des informations négatives sur le politicien ou le diplomate qui en était responsable.

    Dmitri Skorobutov

    « Une campagne de salissage en forme de reportage commençait alors à plein régime », dit celui qui a perdu son travail il y a près de deux ans.

    « Certaines histoires que nous trouvions alors sur ces personnes étaient vraies, d’autres étaient des demi-vérités, d’autres encore complètement fausses. L’important, c’était de passer le message qui minait la crédibilité de celui ou celle qui, dans les forums internationaux, osait critiquer la Russie », mentionne M. Skorobutov, qui n’est pas du tout surpris de la campagne anti-Freeland.

    Il est à parier que, d’ici le Sommet de Québec du G7 en juin, la télévision russe sortira encore quelques détails croustillants sur le passé des ancêtres de Chrystia Freeland… et peut-être des autres politiciens qui y sont attendus. À moins que ceux-ci ne changent totalement leur fusil d’épaule face à la Russie.

    Silence d’Ottawa, indignation de l’opposition

    Le bureau de la ministre Freeland refuse de commenter cette offensive médiatique russe. Le ministre du Commerce international, François-Philippe Champagne, adopte la même attitude.

    Les partis de l’opposition, eux, dénoncent une campagne de salissage télécommandée par le Kremlin.

    En point de presse, vendredi, le porte-parole conservateur en matière d'affaires étrangères, Erin O'Toole, s’est dit « très préoccupé ». « Il est clair, a-t-il ajouté, que nous ne voulons pas que la réputation de notre ministre soit salie par ces efforts russes ».

    Le néo-démocrate Matthew Dubé trouve, lui aussi, « extrêmement inquiétant » qu'une puissance étrangère déploie ce genre de tactique contre la ministre canadienne.

    Relations internationales

    International