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Moins de rôles, moins gros salaires : la parité n’est pas gagnée pour les femmes en télé

L'homme regarde la femme et lui touche l'épaule.

Des hommes ont aussi des premiers rôles dans « Unité 9 »; ici, Marie Lamontagne (Guylaine Tremblay) et Marco Choquette (Mathieu Barron) dans une scène d'« Unité 9 ».

Photo : Véro Boncompagni

Radio-Canada

Alors que la parité est sur toutes les lèvres ces dernières semaines et que les quotas ne font pas l'unanimité, les chiffres de l'Union des artistes (UDA) montrent que les femmes sont justement loin de l'équité au petit écran, pour ce qui est tant des salaires que du nombre de rôles.

Un texte de Cécile Gladel, en collaboration avec Mélanye Boissonnault

« J’ai toujours l’impression de gagner la même chose et j’ai le sentiment que les gars sont toujours mieux payés », lance la comédienne Danielle Proulx en constatant que depuis 45 ans, les conditions salariales stagnent et que les rôles pour les femmes ne sont pas toujours au rendez-vous.

Quand on regarde à la loupe les statistiques de l’UDA sur la distribution des rôles, on constate que la disparité est réelle. De 2014 à 2017, les hommes ont en moyenne 60 % des rôles, et les femmes, 40 %.

La présidente de l’UDA, Sophie Prégent, reconnaît que le problème est récurrent et que les écarts se maintiennent; mais elle garde espoir, surtout depuis que le sujet est à l’ordre du jour. « Même les instances [Téléfilm, la SODEC, Radio-Canada] parlent de ça, c’est bon, car c’est là que se prennent les décisions. »

Plusieurs séries télévisées très populaires en ce moment – Unité 9, Fugueuse, Ruptures, Lâcher prise, Trop, pour ne nommer que celles-là – donnent l'impression que les femmes occupent le haut de l'affiche.

Cette impression nuit à la prise de conscience du problème, dit Sophie Prégent. « On ne s’en rend pas compte. Ce déséquilibre passe très bien à l’œil », ajoute-t-elle en revenant sur Unité 9, où il y a aussi plusieurs hommes qui tiennent des premiers rôles.

La comédienne regarde la personne qui fait l'entrevue.

La présidente de l'UDA Sophie Prégent

Photo : Radio-Canada

« Regardez une prison pour les hommes [dans une émission] et dites-moi combien il y a de femmes, comme dans Prison Break [La grande évasion] et toutes ces émissions », demande Sophie Prégent.

Quelques chiffres :

  • 4405 : Nombre d’artistes au total au Québec (cinéma et télévision). Ils étaient 4610 en 2016.
  • 1507 : Nombre de membres de la SARTEC, dont 42 % de femmes et 58 % d'hommes.
  • 84 : Nombre de séries télé produites au Québec en 2016 et en 2017.

Sources : Association québécoise de la production médiatique (AQPM), SARTEC et l'Observatoire de la culture et des communications

Moins de rôles pour les femmes

Il y a plus de rôles offerts aux hommes, ce qui engendre une différence de salaires, puisque ceux-ci ont plus de travail.

Dans une étude parue en 2009 intitulée « Rideau de verre », la directrice générale de l’Association québécoise des auteurs dramatiques (AQAD), Marie-Ève Gagnon, soulignait déjà cette disparité. Ces chiffres n’ont guère bougé en presque 10 ans.

J’ai reçu une volée de bois vert à l’époque. Un sujet dont on n’avait pas envie de discuter. Les artistes n’ont pas envie de se faire dire qu’ils ont des a priori alors qu’ils sont des libres penseurs.

Marie-Ève Gagnon, directrice générale de l’Association québécoise des auteurs dramatiques

Danielle Proulx, que l’on voit dans Unité 9 et qui a aussi joué dans Fugueuse cet hiver, souligne qu’elle passe souvent de longs moments sans avoir de rôles à la télévision.

« Plus on vieillit, plus il y a d’actrices et d’acteurs [pour les rôles], et il n’y a pas huit grands-mères dans une série. Il y a moins de rôles. On parle toujours d’entonnoir, à 45, 50, 55 ans. Certaines disparaissent du paysage et reviennent quelques années plus tard. »

Danielle Proulx.

Danielle Proulx interprète le personnage de Rachel dans l'émission Lâcher prise.

Photo : Encore Télévision inc. / Marlène Galineau Payette

Faut-il jeter la pierre aux scénaristes?

La responsabilité de mieux équilibrer la répartition des rôles incombe-t-elle d’abord à ceux qui imaginent les personnages? Marie-Ève Gagnon croit que non.

« Je ne pense pas que les scénaristes doivent porter le poids de quelque chose de systémique. [...] Les hommes n’ont pas été habitués à s’identifier à un personnage féminin, et les personnages féminins sont souvent en soutien », affirme-t-elle.

Isabelle Langlois, qui a écrit Rumeurs, Mauvais karma et Lâcher prise, avoue penser un peu plus à la parité depuis que ça fait les manchettes. Pourtant, les séries qu’elle a imaginées mettaient en vedette des femmes.

Je n’ai pas un processus de création paritaire, mais assez naturellement je vais avoir tendance à écrire pour des femmes.

Isabelle Langlois

Des cachets vraiment équitables?

Si les salaires des hommes et ceux des femmes ne sont pas encore au même niveau en télévision, la présidente de l’UDA émet un bémol sur ces écarts de cachets, qui tendent à diminuer.

 Effectivement, les hommes sont mieux payés que les femmes, mais plus on regarde les statistiques, plus on se rend compte qu’il y a plus de travail pour les hommes que pour les femmes, ce qui fait qu’il y a une disparité dans les moyennes de revenus. Car plus tu travailles, plus tu négocies ton salaire.

Sophie Prégent , présidente de l’UDA

Des écarts de salaires entre les comédiens et les comédiennes qui n’étonnent ni Danielle Proulx ni Sylvie Léonard.

Celle qui donnait la réplique à Guy A. Lepage dans Un gars, une fille a déjà expliqué que la série était une exception en matière d’équité salariale et donnait plusieurs exemples où elle n’a pas été payée autant qu’un acteur masculin qui avait un rôle de même importance qu’elle.

Dis-moi combien tu gagnes et je te dirai mon salaire

Plusieurs acteurs n’hésitent pas à dévoiler leur cachet à leurs collègues féminines pour qu’elles puissent négocier le même cachet pour le même rôle.

Guy A. Lepage pense que c’est l’une des solutions pour arriver à l’équité et n’a jamais hésité à le faire. Vincent Graton est du même avis et dit avoir déjà demandé à son agent de dévoiler son salaire pour que sa partenaire obtienne le même cachet.

« Je pense que ça s’améliore, mais pour moi ça n’ira jamais assez vite », lance Vincent Graton.

Le comédien raconte qu’il a déjà refusé de signer un contrat tant que sa collègue actrice ne décrocherait pas le même cachet.

Je pense que de notre part, il y a aussi une solidarité [nécessaire], quelle que soit la fonction, notre métier. Il est important aussi que les gars appuient les filles dans leurs revendications. [...] Je suis féministe, ce n’est pas une maladie.

Vincent Graton

La comédienne Danielle Proulx se souvient qu’à une certaine époque, quand les productions se faisaient à Radio-Canada, il était plus facile pour les comédiens de divulguer des informations. « Maintenant, c’est plus compliqué avec les productions privées. J’ai le sentiment que les gars sont toujours mieux payés. Les producteurs sont à l’aise avec ça? », s'interroge-t-elle.

La même chose doit se faire entre auteures, selon la scénariste Chantal Cadieux. « On est quelques auteures à très bien gagner notre vie, mais on se parle de nos cachets. Entre nous, il faut s’aider, mais c’est cette solidarité qu’on a du mal à avoir. On est dans une société assez individualiste. C’est un gros combat, cette solidarité. »

Et les agents dans tout ça?

Est-ce que les agents ont leur part de responsabilité en ne négociant pas correctement pour leurs artistes?

« Non, dit Sophie Prégent. Ce n’est pas le même prix de faire une dramatique à TVA ou à Radio-Canada. Ils n’ont pas les mêmes licences ni les mêmes montants d’argent. Ça n’a rien à voir avec le producteur ou l’agent. On a de moins en moins de pouvoir de négociation. »

Vincent Graton est plutôt d’avis contraire. « Mon agent ne se gênait pas pour parler à d’autres agents pour établir l’échelle de salaire des différents artistes dans l’agence. Il m’a déjà demandé si je lui permettais de dire mon salaire à un autre agent pour lui permettre de négocier. Et je n’ai pas de problème avec ça. »

Le comédien sourit à la caméra, les mains dans les poches.

Vincent Graton jouera dans la nouvelle série de Chantal Cadieux

Photo : Radio-Canada / Arcouette&Co.

Celui qui préside l’Association québécoise des agents artistiques, François Legault, s’explique mal ces différences de cachets. « On ne m’a jamais servi l’argument qu’il s’agissait d’une fille [pour expliquer un cachet plus bas]. »

Cependant, l’argument d’une notoriété plus faible pour l’artiste qu’il représente lui est souvent servi. « On entre alors dans le jeu de la négociation. »

Les hommes ont plus de rôles, donc plus de visibilité et ultimement plus de notoriété. Une situation qui pourrait effectivement expliquer la différence de cachets entre les hommes et les femmes, soutient François Legault.

Radio-Canada a tenté de joindre plusieurs producteurs en télévision au cours des dernières semaines pour cet article. Aucun n'a rappelé.

Qu’est-ce qu’un premier rôle selon les termes de l’UDA?

  • Un premier rôle : lorsque l’artiste prononce 11 lignes de texte ou lorsque sa présence visuelle est égale ou supérieure à 30 % de la durée de l’œuvre.
  • Un deuxième rôle : lorsque l’artiste prononce de 2 à 10 lignes de texte ou que sa présence visuelle est de 16 % à 29 % de la durée de l’œuvre.
  • Un troisième rôle : lorsque l’artiste prononce 1 ligne de texte ou s’il ne prononce pas de texte, lorsqu’on l’identifie à un personnage ou sa présence visuelle est de 15 % et moins de la durée de l’œuvre.

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