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Pourquoi l’assaillant de Toronto a-t-il d’abord été identifié dans les médias américains?

Une fourgonnette sur un trottoir

Le véhicule impliqué, sur un trottoir de l'avenue Poyntz, dans le quartier North York de Toronto

Photo : Radio-Canada / Jean-Philippe Nadeau

Radio-Canada

Les policiers préfèrent toujours choisir le moment où un suspect est identifié publiquement, parce que si cela se fait trop tôt dans une enquête, celle-ci pourrait être compromise. Mais il peut parfois être difficile pour eux de retenir leurs collègues d'autres pays, avec lesquels ils doivent partager l'information.

Lorsque survient une attaque comme celle au camion-bélier, à Toronto, il est courant pour les autorités d’un pays de communiquer des renseignements privilégiés à ses partenaires étrangers. Dans le cas présent, c'est la Police de Toronto qui a partagé avec des agences de sécurité américaines différentes informations, dont le nom du suspect appréhendé, nous a précisé une source gouvernementale. Presque tous les pays agissent de cette façon.

« Quand on parle de lutte contre le crime organisé, contre le terrorisme, le partage de renseignement, c’est le nerf de la guerre », explique en entrevue Pierre-Yves Bourduas, anciennement sous-commissaire de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et aujourd'hui consultant en sécurité.

Si on essaie de régler le problème du terrorisme en gardant l’information strictement pour soi, on perd vraiment un élément important d’enquête.

Pierre-Yves Bourduas, ex-sous-commissaire de la GRC

« On va communiquer avec tous les services de renseignement avec lesquels le Canada travaille pour leur demander : "Est-ce que vous connaissez cette personne-là? Est-ce que vous avez entendu des prévisions d’attaque de ce type-là sur le territoire canadien?" », souligne pour sa part Éric Buchlin, ancien membre du Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale française (GIGN) et spécialiste des questions terroristes, dans une entrevue à Gravel le matin.

Si le nom du suspect, Alek Minassian, a été publié par des médias américains – notamment dans un tweet de CBS News – avant de l’être par ceux du Canada, c’est très vraisemblablement parce que des responsables américains ont divulgué l'information à certains journalistes. De toute évidence, ils ne se sont pas sentis liés par les mêmes impératifs que leurs homologues canadiens, peut-être parce que le drame s'est déroulé à l’extérieur de leur pays et qu'ils n’allaient pas subir de conséquences immédiates, a avancé notre source gouvernementale.

« Il y a des protocoles, lorsqu’on parle de partage de renseignements, et ce ne sont pas toujours tous les partenaires qui les suivent, déplore Yves Bourduas. Ça peut créer un ressac. [...] On n’a qu’à se rappeler ce qui s’est produit l’année dernière, en France, alors que les autorités françaises avaient partagé avec les autorités américaines certains détails concernant une attaque terroriste, ajoute-t-il. Immédiatement, le New York Times avait obtenu certains détails, ce qui avait froissé les autorités françaises. »

« Lors de l’attentat de Londres – d’ailleurs, ça avait fait rager la première ministre britannique – c'est sorti aux États-Unis alors que les policiers britanniques ne voulaient pas que ça sorte, parce que l’enquête n’était pas finie », illustre M. Buchlin.

Lundi, à Toronto, les autorités ont voulu en dire le moins possible et ont tâché d’éviter les fuites, pour ne pas nuire à l'enquête. C’est pourquoi elles n’ont confirmé le nom du suspect que bien plus tard.

Des agents menottent un suspect contre une voiture.

Le suspect de l'attaque au camion-bélier, Alek Minassian, a été arrêté une vingtaine de minutes après les faits.

Photo : Radio-Canada / Clark Hua Zhang / Twitter

Mais pourquoi attendre?

Révéler le nom d’un suspect, c’est aussi alerter tous ceux qui le connaissent.

Généralement, les forces de police n’aiment pas trop que le nom [du suspect] sorte rapidement, parce que les personnes qui le connaissaient peuvent détruire toutes les preuves de communication, peuvent disparaître, parce qu’elles ne veulent pas être arrêtées par les policiers.

Éric Buchlin, ancien membre du GIGN

« Donc, c’est bien de garder les informations confidentielles jusqu’au moment où on aura fait le tour de tous ses contacts, de tous ses amis, de toute sa famille », continue M. Buchlin.

Les enquêteurs doivent également départager le vrai du faux, un processus qui peut être long. « C’est bien, qu’on prenne son temps. Il faut vraiment voir. On s’est rendu compte, à la suite de beaucoup d’attentats, que les premiers éléments n’étaient pas forcément confirmés par la suite de l’enquête », souligne-t-il.

Forcément, des gens ont parfois été soupçonnés et arrêtés alors qu’ils étaient innocents.

Ce fut notamment le cas lors de l’attentat du Centre culturel islamique de Québec, en janvier 2017. Un témoin des événements a été détenu pendant de longues heures, puis il a été relâché. Il n’avait rien à se reprocher.

Cette situation s’était aussi présentée le mois précédent, dans les heures suivant l’attentat de Berlin. Deux hommes avaient été arrêtés avant d’être finalement remis en liberté. Et l’un d’eux avait même été identifié publiquement.

Et un Canadien qui était innocent a vu une photo de lui circuler sur les réseaux sociaux, en 2015, après non pas un, mais bien deux attentats terroristes survenus en France. Il s’agissait d’un autoportrait modifié, sur lequel on avait ajouté une ceinture d’explosifs et remplacé la tablette tenue en main par un exemplaire du Coran.

De plus, les policiers ont d’autres priorités dans les heures suivant l’arrestation du suspect, cette première menace immédiate étant écartée.

C’est exactement ainsi que les choses se sont passées lundi à Toronto, indique M. Buchlin : « La personne a été appréhendée. Dans ce cas-là, il y a deux urgences. La première chose, c’est sécuriser le camion, voir s’il n’est pas rempli d’explosifs. Ça a été fait immédiatement. Ensuite, la deuxième chose, c’est voir si ce n’est pas le déclenchement d’autre chose, d’une vague d’attentats qu’il peut y avoir. Donc, ça, ça a été écarté aussi. »

« Le gros travail, c’est maintenant de mettre en adéquation et de corroborer les témoignages des gens, les vidéos, les éléments matériels, pour mettre ça ensemble et permettre de vérifier chaque point », ajoute le spécialiste français.

Avec des informations de Louis Blouin

Un bandeau annonçant le dossier de Radio-Canada sur l'attaque au camion-bélier

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