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Comment l’auteur présumé de l’attaque à Toronto a-t-il pu être arrêté sans violence?

Attaque de Toronto : une arrestation exemplaire
Radio-Canada

Les éloges pleuvent sur le policier de Toronto Ken Lam qui a procédé seul, et sans violence, à l'arrestation de l'auteur présumé de l'attaque au camion-bélier qui a fait 10 morts et 14 blessés, lundi, à Toronto. Des experts analysent sa réaction.

Un texte de François Messier

Les vidéos de l’arrestation du suspect, dans la rue Yonge, près de l’avenue Poyntz, ont fait le tour du monde. On y voit Alek Minassian, vêtu de noir, braquer un objet vers un policier à quelques mètres de lui. Ce dernier le tient en joue avec son arme de service et lui ordonne de se jeter au sol (get down!) à plusieurs reprises, mais en vain.

Au cours de l’affrontement, d’une trentaine de secondes, le suspect lui lance des phrases comme « j’ai une arme », « tue-moi », « tire-moi dans la tête », dans ce qui ressemble à une tentative de suicide par policier interposé.

Malgré le fait que le suspect fait mine de dégainer un objet à sa ceinture à deux reprises, avec des gestes vifs, le policier Lam, pourtant à découvert, en pleine rue, ne cède pas un pouce et continue de le tenir en joue avec son arme de service.

Le suspect finit par avancer vers le policier, qui recule à peine, avant que la scène ne connaisse son aboutissement. Le suspect semble hésiter, le policier range son arme de service au profit d’un bâton télescopique et s’avance vers lui.

L'auteur présumé de l'attaque décide finalement de jeter l’objet qu’il tenait en main, s’agenouille, puis se met à plat ventre, permettant au policier, toujours seul, de lui passer les menottes.

La réaction du policier explique pourquoi le suspect, Alek Minassian, 25 ans, a pu comparaître dès mardi devant la justice, et peut-être fournir, à terme, des explications sur ses motivations.

Un geste salué par ses pairs

Le chef de la police de Toronto, Mark Saunders, n’a pas manqué de saluer dès lundi soir le travail de son agent. « Le policier a fait un travail fantastique, en utilisant son habilité à comprendre les circonstances, l’environnement, et en parvenant à une résolution pacifique en bout de piste », a-t-il commenté.

En entrevue au Globe and Mail, le président du syndicat des policiers de Toronto, Mike McCormack, a soulevé que le policier n’aurait pas eu de difficulté à se justifier s’il avait ouvert le feu.

Le policier a regardé ce qui se passait et a conclu qu’il pouvait gérer ça comme il l’a fait. Les gens ont raison : c’est un héros.

Mike McCormack

M. McCormack affirme que le policier, un homme d’une trentaine d’années, qui compte sept ans de service au sein de la police de Toronto, n’a pas caché être « ébranlé », non pas par l’arrestation, mais par le carnage survenu dans les minutes précédentes.

« Il m’a dit : "Mike, j’ai juste fait mon travail. Ce que j’ai fait n’est pas grand-chose. Mais regarde ces pauvres gens" », en référence aux victimes fauchées dans la rue Yonge, a relaté le chef syndical.

La police de Toronto a fait savoir mardi que le policier ne donnerait pas d'entrevue aux médias.

À Toronto, plusieurs ne manquent pas de souligner que la réaction du policier tranche avec celle de son ex-collègue James Forcillo, reconnu coupable de tentative de meurtre après avoir abattu un jeune homme de 18 ans qui brandissait un couteau dans un tramway pourtant vide en 2013.

La mort de Sammy Yatim avait été fortement médiatisée et avait forcé la police de Toronto à revoir ses approches. Ses membres sont, depuis, mieux formés à négocier avec des suspects à appréhender, question d’éviter l’utilisation d’une force létale.

Un « sang-froid » exemplaire

L'ancien directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) Marc Parent estime que l'agent torontois a effectivement réalisé « une très, très belle intervention dans un contexte d’horreur », même si « une intervention n’est jamais parfaite », puisque les policiers sont des humains qui doivent considérer de nombreux facteurs pour prendre très rapidement une série de décisions.

« Je trouve que c’est un beau cas de référence », qui pourrait donc être donné en exemple dans les écoles de police, dit-il dans un segment diffusé à ICI RDI, en louant « une justesse d’intervention à chacune des actions qu’il a posées ».

« Il a établi [avec le suspect] une communication verbale très affirmée dès le début, il lui a donné des commandements, il lui a demandé d’obtempérer, il a insisté, il a persisté à communiquer avec lui tactiquement. Il s’est donné toutes les conditions gagnantes pour pouvoir rester en contrôle », note M. Parent.

Dans une autre entrevue à ICI RDI, l’ex-inspecteur du SPVM Guy Ryan salue lui aussi le « sang-froid » du policier. Il doute que tous les hommes en uniforme aient agi de la même manière.

Si on plaçait 10 policiers à l’endroit même où ce policier était, combien utiliseraient l’arme à feu? Probablement que la moyenne serait élevée...

Guy Ryan, ancien inspecteur du SPVM

M. Ryan souligne que les policiers ont le droit d’abattre un individu qui menace leur vie ou celle de citoyens, ce qui rend l’intervention du policier torontois d’autant plus remarquable.

« Il y a des groupes techniques spécialisés qui vont probablement l’abattre rapidement. Eux autres, ils attendent le feu vert. On appelle ça des tireurs d’élite. Tandis qu’un policier qui patrouille normalement sort de la masse des policiers, autant à l’interne qu’à l’externe [quand il tue]. Parce que, par la suite, ça le suit le restant de sa carrière. »

Guy Ryan note que l’arrestation s’est produite en plein jour, et que le policier « voyait parfaitement » le suspect. « Il savait probablement que ce n’était pas une arme [qu’il portait, mais plutôt] une imitation d’arme ou peut-être un téléphone cellulaire. »

L'intervention « parfaite » d'un policier bien entraîné

En entrevue à CBC, un ancien sergent détective de la police de Toronto, John Muise, n'a pas hésité à dire que l'intervention policière était « parfaite ». Le policier « a agi intelligemment, avec tact et courage », a-t-il dit.

Un ancien agent du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), Phil Gursky, a abondé dans le même sens. « Il a clairement reçu un très bon entraînement [...] Il a été capable de neutraliser un type qui venait de commettre une attaque haineuse », a-t-il noté.

Maintenant, le type est vivant, il n'est pas mort, et on peut le questionner. Il faut saluer la formation qui lui a été donnée, et saluer tout particulièrement le policier qui a fait ce qu'il a été entraîné à faire.

Phil Gursky, ancien agent du SCRS

Le ministre fédéral de la Sécurité publique, Ralph Goodale, a aussi salué le « travail remarquable » du policier Lam, à l'instar du chef conservateur Andrew Scheer.

Aux États-Unis, où les violences policières font couler beaucoup d'encre, l'intervention du policier Lam a même fait réagir l'auteur américain Viet Thanh Nguyen, auteur du roman Le sympathisant, couronné d'un prix Pulitzer en 2016.

« Qu'est-ce qui ne va pas avec la formation des policiers américains? Tirer pour tuer? Ce policier canadien arrête un meurtrier de masse sans tirer un seul coup », a-t-il écrit, en citant un article du quotidien britannique The Guardian soulignant que les policiers canadiens sont formés pour utiliser « le moins de force possible » en toute situation.

Un bandeau annonçant le dossier de Radio-Canada sur l'attaque au camion-bélier

Justice et faits divers