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  • Envoyée spéciale
  • L'histoire de la Shoah revient hanter et diviser les Polonais

    Le portail fer forgé arborant le slogan nazi « Arbeit macht frei » (« Le travail rend libre ») à l'ancien camp de concentration d'Auschwitz. Photo: Reuters / Kacper Pempel
    Radio-Canada

    La Pologne a célébré la semaine dernière le 75e anniversaire de l'insurrection du ghetto de Varsovie, lors de laquelle une poignée de jeunes Juifs s'est soulevée, arme au poing, contre la puissante armée nazie. Mais cette commémoration se déroule au moment où une loi interdisant à toute personne d'évoquer publiquement la complicité ou la participation de citoyens polonais à l'Holocauste suscite colère et inquiétude.

    Un texte d'Alexandra Szacka, envoyée spéciale en Pologne

    Alors qu’on vidait en 1943 le ghetto de ses derniers habitants pour les envoyer à Treblinka et à Auschwitz, ceux-ci ne se battaient pas pour survivre, mais pour mourir, en tuant le plus d’Allemands possible.

    Ce monument, inauguré en 1948 au milieu d’un champ de ruines et devant lequel le chancelier allemand Willy Brandt s’est agenouillé en 1970 dans un geste mémorable de repentir, accueille chaque année une cérémonie qui commémore le courage des jeunes combattants juifs. Mais chaque année, la cérémonie est aussi une occasion de rappeler que la communauté juive de Pologne, qui comptait 3,5 millions de personnes avant la Seconde Guerre mondiale, a presque totalement disparu dans la Shoah.

    Des gens ont assisté à un concert devant le monument aux Héros du Ghetto, à Varsovie, pour souligner le 75e anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie.Des gens ont assisté, jeudi soir, à un concert devant le monument aux Héros du Ghetto, à Varsovie, pour souligner le 75e anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie. Photo : Getty Images / Sean Gallup

    « Ça n’a jamais été facile d’être juif ici (en Pologne), mais ce qui nous poussait, c’est que ça devenait de plus en plus facile. Et qu’un jour, ça deviendra normal et banal. Et le résultat de la campagne, c'est que nous savons que ce n’est pas le cas », dit Konstanty Gebert, un journaliste bien connu et l'un des piliers de la communauté juive de Varsovie, rencontré au pied du monument, à quelques jours de la cérémonie.

    Lui-même élevé dans une famille d’origine juive non-pratiquante, il a décidé de se mettre à la pratique plutôt orthodoxe de la religion alors qu’il était dans la vingtaine, dans les années 70. Il rêvait de voir la communauté juive grossir avec le temps en Pologne, surtout après la fin du régime communiste.

    L'homme est debout devant une immense bibliothèque remplie de livres.Le journaliste polonais Konstanty Gebert dans sa maison à Varsovie en janvier 2015. Photo : AFP/Getty Images / JANEK SKARZYNSKI

    Au cours de 25 dernières années, si la communauté n’a pas beaucoup grossi et que parfois, même dans la grande synagogue qu’il fréquente les vendredis pour le sabbat, on a du mal à réunir le minian (le quorum de dix hommes adultes nécessaire à la récitation des prières), les Juifs ont commencé de nouveau à faire partie du discours national.

    La situation a dramatiquement changé depuis quelques mois. Le 1er février dernier, le Parlement polonais adoptait une loi controversée qui interdit d’attribuer à la nation polonaise ou à l’État polonais la responsabilité ou la coresponsabilité dans l’Holocauste pendant la Seconde Guerre mondiale.

    À l’exception des travaux artistiques et scientifiques, quiconque accusera de tels crimes l’État ou la nation « sans preuve valable » sera passible de trois ans de prison.

    Si la loi a provoqué une onde de choc un peu partout dans le monde, c'est surtout son adoption qui a donné lieu à une vague d’antisémitisme comme la Pologne n’en avait pas vu depuis 50 ans.

    « Nous entendons aujourd’hui des choses que nous n’avons pas entendues depuis 1989 et même 1968! » s’exclame Michael Schudrich, le grand rabbin de Pologne, rencontré dans la grande synagogue de Varsovie.

    Le rabbin Michael Schudrich en 2011. Le rabbin Michael Schudrich en 2011. Photo : Reuters / Peter Andrews

    Il donne en exemple des commentaires entendus récemment dans les forums publics, sur les réseaux sociaux et même à la télévision d’État : « Les Juifs, en Palestine! Les Juifs, ce ne sont pas des hommes, mais des animaux. Ils voulaient eux-mêmes aller dans les ghettos pendant la guerre et s’y amusaient très bien! » raconte le rabbin.

    Réécrire l'histoire?

    À l’occasion des débats autour de la nouvelle loi, la parole s’est « libérée ». Le gouvernement du parti nationaliste-conservateur Droit et Justice, au pouvoir depuis trois ans, a voulu mettre fin à ce qu’on a appelé la « pédagogie de la honte ». Tout ce qui peut mettre en doute le rôle héroïque des Polonais dans leur lutte avec l’occupant nazi n’est plus bienvenu dans l’espace public en Pologne.

    Les recherches historiques des 25 dernières années ont permis de mettre en lumière le rôle important que les Polonais catholiques ont joué dans l’extermination de leurs concitoyens juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

    Des milliers de Polonais ont héroïquement porté secours aux Juifs, comme l’attestent plus de 7000 arbres plantés en leur mémoire au mémorial Yad Vashem à Jérusalem. Mais cela n’efface pas le fait que des milliers d’autres ont dénoncé, livré aux nazis, et même tué de leurs propres mains des Juifs qui étaient leurs voisins pendant des générations.

    Dans un livre de 1700 pages publié cette semaine, l’historien canado-polonais et professeur à l’Université d’Ottawa, Jan Grabowski, fait une évaluation troublante.

    Les Polonais ont grandement aidé les nazis dans la dernière phase de la guerre, selon lui. Sur trois Juifs qui ont réussi à fuir les ghettos, les camps ou encore les convois de déportation, deux ont été tués par les Polonais.

    Cette réalité est difficile à accepter pour une bonne partie de la société polonaise et certainement pour les autorités polonaises.

    Jan Grabowski, auteur et professeur à l'Université d'Ottawa

    Les Polonais sont généralement qualifiés comme étant des victimes innocentes de la période la plus brutale de l’histoire humaine. Voilà qu’on arrive avec une vision du passé bien différente. On dit notamment que les victimes peuvent être violentes contre des gens qui sont dans une situation encore pire.

    Au coucher de soleil, une femme marche sur des rails de chemin de fer et porte sur ses épaules un drapeau israélien. Une femme marche dans le camp de concentration d'Auschwitz et porte un drapeau israélien. Photo : Reuters / Kacper Pempel

    Selon Jan Zaryn, historien et sénateur du parti au pouvoir, la loi est absolument nécessaire pour laver les Polonais des soupçons de collaboration avec les nazis.

    « Nous avons reçu l’histoire de la Seconde Guerre mondiale éditée par les communautés juives aux États-Unis, au Canada, en Israël. Nous avons reçu l’information que voilà : nous sommes aussi, comme les nazis, responsables de la Shoah, de l’Holocauste », dit-il dans un excellent français, lors d’un entretien à Varsovie.

    Or, sa famille, par exemple, a caché un couple de Juifs pendant la guerre. Comme beaucoup d’autres familles polonaises d’ailleurs. « Je connais la vérité de ma famille. Je ne veux pas recevoir l’information que moi et mes parents, nous n'avons pas gardé les Juifs, nous avons tué les Juifs. Ce n’est pas vrai », s’insurge-t-il.

    C’est ainsi que plus de 75 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il ne reste que quelques milliers de Juifs en Pologne, la mémoire relative à la tragédie qui s’est jouée sur ces terres ravive l’hostilité.

    « Les Polonais ont le droit de protéger leur mémoire et leur histoire. Ils devraient pouvoir poursuivre ceux qui nient l’histoire et le martyrologe polonais », dit Arkadiusz Mularczyk, député du parti au pouvoir.

    « Les Juifs veulent avoir le monopole de la victime », ajoute celui qui est aussi président de la Commission pour des compensations du Parlement polonais, qui tente d’obtenir des autorités allemandes des compensations monétaires pour des biens perdus pendant la guerre par des Polonais. Pendant la Seconde Guerre, ajoute-t-il, beaucoup de Juifs sont morts, mais aussi beaucoup de Polonais.

    Il n’y a pas eu qu’un Holocauste. Il y a aussi eu un "Polocauste".

    Arkadiusz Mularczykm député

    Tensions politiques

    Les deux présidents, entourés de garde de sécurité, entrent dans l'ancien camp de concentration. Le président polonais Andrzej Duda and le président israélien Reuven Rivlin lors de la « Marche des vivants », le 12 avril 2018 Photo : Reuters / Kacper Pempel

    Devant l’entrée du Camp d’Auschwitz-Birkenau, le directeur du musée, Piotr Cywinski, est nerveux. Ce jour-là, le 12 avril, pour l’annuelle Marche des Vivants (qui réunit dans l’ancien camp de concentration et d’extermination des milliers de jeunes de partout dans le monde venus souligner la disparition de 6 millions de Juifs pendant l’Holocauste), il doit également recevoir le président de la Pologne et celui d’Israël, 30e anniversaire de la Marche oblige, mais aussi la controverse entourant la nouvelle loi mémorielle qui a dégénéré en conflit entre Israël et la Pologne. La présence des deux présidents pourrait aider à apaiser les tensions. Ou à les attiser.

    Piotr Cywinski est nerveux, car à titre de directeur de ce lieu de mémoire d’État, il a été victime d’une campagne sans précédent depuis 12 ans. Il a reçu des centaines de messages sur Twitter, de courriels et de lettres où on l’accuse de préférer la « narration juive » à Auschwitz (où sur 1,1 million de victimes, 1 million étaient juives) et de « laver Auschwitz des éléments montrant l’héroïsme polonais. » Des appels à sa démission se multiplient.

    Auschwitz est un endroit qui est vivant, comme blessure. Donc, il est normal que dans un contexte post-traumatique, cela soulève d'énormes discussions.

    Piotr Cywinski, directeur du Musée d'Auschwitz

    « On ne fait pas de politique ici, à Auschwitz. On n’écoute pas l’opinion publique. (…) Toutes ces histoires font partie de la grande histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la terreur causée par l’Allemagne nazie », ajoute-t-il, en soulignant qu’il est contre la nouvelle loi, pas assez claire, laissant trop de place à l’interprétation.

    Les musées inquiets

    Un guide présente une exposition au Musée Polin à Varsovie. Un guide présente une exposition au musée Polin à Varsovie. Photo : Reuters / Kacper Pempel

    Auschwitz n’est pas la seule institution muséale en Pologne sous les feux des projecteurs et sous les pressions des nationalistes pour que l’histoire de la Pologne soit relatée comme étant glorieuse et sans reproche.

    La direction du Musée Polin, à Varsovie, qui retrace mille ans d’histoire juive en Pologne, est sur la sellette. En cause : l’exposition intitulée « Étranger dans la maison » qui retrace des événements qui se sont produits il y a 50 ans en Pologne. Suite à la guerre des Six Jours au Moyen-Orient et aux révoltes étudiantes de mai 1968, une campagne antisémite orchestrée par les autorités communistes de l’époque a mené à l’expulsion de plus de 13 000 Juifs, dont l’écrasante majorité était des rescapés de l’Holocauste.

    Les organisateurs de l’exposition montrent combien le langage de la vague antisémite d’aujourd’hui ressemble à celui d’il y a un demi-siècle. Mais désormais, il est très mal vu des autorités que l’image de la Pologne d’aujourd’hui soit ternie devant le monde entier.

    « On nous reproche de ne pas montrer les relations entre Juifs et Polonais dans une lumière positive », se plaint Joanna Fikus, commissaire de l’exposition. « Mais ce qui s’est passé en 1968 était une page noire, on n’y peut rien. »

    Renouveau du mouvement antisémite

    Des manifestants masqués tiennent une bannière sur laquelle on peut lire « Defend the truth » (Défendre la vérité).Des manifestants de la droite extrême manifestent en février 2018 en soutient à la nouvelle loi controversée de la Pologne sur la Shoah. Photo : AFP/Getty Images / JANEK SKARZYNSKI

    Pour Michal Bilewicz, psychologue à l’Université de Varsovie et auteur de plusieurs études sur l’antisémitisme en Pologne, l’actuelle vague d’hostilité n’est pas surprenante. À travers les enquêtes d’opinion, il constate bien une nette augmentation d’attitudes antisémites et xénophobes, mais il l’explique.

    « Les Polonais ont le droit de commémorer leur martyrologe, car leur histoire est glorieuse », dit-il. « Ils avaient la plus grande armée clandestine d’Europe, un État clandestin, il y a de quoi être fier. »

    Concilier cette mémoire avec le fait qu’une partie des Polonais étaient des collaborateurs et des traîtres n’est pas facile.

    Michal Bilewicz, psychologue à l'Université de Varsovie

    Le long du parcours de la Marche des Vivants, entre Auschwitz et Birkenau, un petit groupe tient une immense affiche, mais ils ne sont pas autorisés à marcher avec les autres. Sous une grande étoile de David, on peut lire : « Nous demandons pardon pour nos ancêtres. Nous demandons pardon pour l’antisémitisme polonais. Signé : chrétiens de Pologne. »

    Pour Jan Grabowski, de l’Université d’Ottawa, qui étudie cette douloureuse histoire depuis des années, ce sont deux Pologne qui s’affrontent dans ce débat autour de la loi de la mémoire nationale. L'une, nationaliste, attachée aux mythes nationaux qui ressemblent à une religion, et l’autre, ouverte au monde, prête à s’incliner devant l’histoire et à demander pardon pour mieux avancer.

    « C’est un débat polono-polonais. Ce n’est pas un débat polono-juif », dit-il.

    Histoire

    International