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Le braille en déclin : aveugle et analphabète

Une photo en noir et blanc d'une personne qui a les yeux fermés.

Le braille est en déclin.

Photo : iStock / Chantal Mainville

Radio-Canada

Les nouvelles technologies permettent à des milliers de personnes aveugles de sortir de l'isolement. Grâce à la lecture de textes par synthèse vocale, par exemple, plusieurs peuvent lire le journal ou accéder à Internet. Bien qu'utiles, ces outils technologiques ne font pas l'unanimité, car leur utilisation se fait au détriment du braille qui est en perpétuel déclin.

Un texte d'Angie Bonenfant

Au Canada, en 2012, on estimait que seulement 0,8 % des adultes de 15 ans et plus ayant une incapacité visuelle utilisait du matériel braille. C’est bien en deçà des chiffres répertoriés en 1991 où le taux avoisinait 1,6 % pour la population canadienne âgée de 15 à 64 ans.

Ce taux semble suggérer une diminution de l'usage, selon Statistique Canada.

Ce déclin s’explique parce que les écoles spécialisées de braille ne sont plus autant financées par les gouvernements. Depuis, les professeurs de braille se font rares.

Ce recul est aussi exacerbé par l’arrivée sur le marché de nouvelles technologies qui permettent à une personne aveugle de lire son courrier ou même de rédiger une lettre de façon totalement autonome. Sur le Web, des applications mobiles du même acabit pullulent.

La synthèse vocale : un outil utile? Nous avons fait le test.

Ces outils (synthèse et reconnaissance vocales, lecteur d'écran, etc.) font surtout appel au sens de l’ouïe. Ils sont particulièrement appréciés des personnes non voyantes, car ils leur procurent une certaine indépendance tout en étant très faciles à utiliser.

Par contre, en raison de ces outils technologiques auditifs plusieurs aveugles font le choix d’abandonner le braille. Un phénomène qui laisse un bon nombre d’experts perplexes : cette technologie est-elle en train de produire une nouvelle génération d'aveugles analphabètes?

Une personne aveugle qui lit du brailleAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Plusieurs aveugles font le choix d’abandonner le braille. Faut-il s'inquiéter?

Photo : getty images/istockphoto / Olga_PRaktika

Le braille est-il toujours utile?

« Il n'y a pas de substitut à l’alphabétisation », lance d’emblée Jennifer Goulden, présidente de Littéracie Braille Canada. « Ces outils technologiques sont bien utiles, mais ils ne vous apprennent pas à lire. »

Le braille est pour une personne aveugle ce que l'alphabet, les chiffres et les notes de musiques sont pour les personnes voyantes.

« Si on ne vous apprend pas à lire, vous ne saurez pas épeler ni construire des phrases et des paragraphes qui ont une structure grammaticale correcte », déplore-t-elle.

« Vous ne diriez pas à un enfant d’arrêter d’apprendre à lire parce que les ordinateurs peuvent le faire pour lui, n’est-ce pas? Alors pourquoi serait-ce acceptable pour une personne aveugle? »

On n’apprend pas à lire dans un environnement audio!

Jennifer Goulden, Littéracie Braille Canada

La traductrice Maryse Glaude-Beaulieu est devenue aveugle à l’âge de six mois. Elle a appris à utiliser le braille dès sa première année scolaire.

Le braille lui permet, entre autres, de prendre des notes, de lire un chiffrier électronique, de classer des documents, d'étiqueter différents produits.

Mme Glaude-Beauieu n’hésite pas à qualifier d’analphabètes ceux qui ne savent pas en faire usage.

« Le braille te donne beaucoup plus que l’audio. Il te donne l’orthographe des mots. Une synthèse vocale ne te dira pas que le verbe ‘‘aller’’ peut s’écrire de trois différentes façons », explique-t-elle.

Les gens qui apprennent le braille ont plus de facilité avec l’orthographe.

Maryse Glaude-Beaulieu, traductrice, utilisatrice du braille

Ceux qui ne connaissent pas le braille écrivent au son, renchérit Mme Goulden.

« Lorsque je reçois un courriel, constate-t-elle, je peux facilement deviner que l’expéditeur ne sait pas lire, car l'orthographe et la ponctuation laissent à désirer. »

Des études faites aux États-Unis (Nouvelle fenêtre), soutient-elle, démontrent que les personnes qui utilisent le braille sont statistiquement plus susceptibles de terminer des études supérieures et d’être embauchées au niveau pour lequel elles sont qualifiées.

Au Québec, près de 65 % des personnes ayant une incapacité visuelle n'avaient pas d'emploi, en 2012.

Source : Enquête canadienne sur l’incapacité, Statistique Canada

Une étude révélatrice

Une étude menée par le professeur Doug Brent (Nouvelle fenêtre) (et de sa femme Diane) de l’Université de Calgary, en 2000, a comparé le travail écrit d’étudiants qui utilisent les technologies audio, la plupart du temps, à ceux qui utilisent plutôt le braille.

(À gauche, un texte écrit par un étudiant qui utilise principalement une technologie audio et, à droite, la version corrigée de sa rédaction. N.B. : le test écrit a été effectué en anglais.)

Les textes de ceux qui utilisaient le braille étaient beaucoup plus structurés, tandis que l’écriture des autres élèves était phonétique, souvent désordonnée et incohérente.

« Grammaticalement, ont relevé les auteurs, les élèves aux technologies audio écrivent en utilisant des phrases très simples qui se répètent. Ils font des liens entre des idées, souvent sans rapport. Et, ils utilisent abondamment la conjonction ‘’et’’. »

Un homme aveugle lit un livre écrit en braille.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un homme aveugle lit un livre écrit en braille.

Photo : getty images/istockphoto / XiXinXing

Un sujet controversé

L’utilisation d’outils auditifs à la place du système d’écriture Braille est une question très controversée. Et, dans la communauté des personnes non voyantes, on est loin de tous voir ça d’un mauvais oeil.

Diane Bergeron, la vice-présidente de l’Institut national canadien pour les aveugles (INCA), un organisme qui appuie les personnes malvoyantes, fait partie de ceux qui soulèvent un bémol.

« Selon moi, c’est toujours nécessaire d’apprendre le braille. Sauf que nous vivons dans un monde où il est tout aussi important d’apprendre les nouvelles technologies », avance-t-elle.

Le monde dépend de la technologie, les personnes aveugles aussi.

Institut canadien national pour les aveugles

Une personne qui ne sait pas utiliser le braille n’est pas, selon Mme Bergeron, une analphabète. Il est toujours possible d’apprendre à lire et à écrire en utilisant uniquement un ordinateur, dit-elle, c’est juste plus difficile.

« Il y a des gens qui n’ont jamais appris à lire le braille et qui fonctionnent très bien de façon indépendante », souligne-t-elle.

C’est souvent le cas de personnes qui ont perdu la vue à un âge avancé. Pour les adultes, apprendre le braille peut être très difficile. Le braille, aussi, n’est pas fait pour tout le monde.

Un clavier en braille pour les personnes non-voyantesAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un clavier en braille

Photo : iStock / zlikovec

Une combinaison essentielle

Le braille et la technologie sont tous les deux essentiels et se complètent parfaitement, poursuit Mme Bergeron. Les personnes aveugles doivent pouvoir faire un choix en fonction de ce qu’elles veulent accomplir.

Un point de vue que partage Maryse Glaude-Beaulieu : « Les instruments audio, pour moi, c’est un complément. Pour lire un document vite, je me vais me servir de l’audio, mais pour des trucs plus pointus, je vais me fier au braille. »

Enlever ce choix aux personnes aveugles, déplore Mme Bergeron, équivaut de permettre à une personne voyante d’utiliser un ordinateur, tout en lui interdisant le droit de toujours pouvoir utiliser un crayon et du papier.

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