•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le Rwanda, un modèle pour l'Afrique numérique

Une jeune mère consulte son téléphone entourée de ses enfants.
Les Rwandais utilisent de plus en plus les téléphones intelligents au quotidien. Photo: Radio-Canada / Janic Tremblay

Un vent d'optimisme souffle sur le Rwanda, où la nouvelle génération voit dans les nouvelles technologies la clé de sa réussite. Propulsé par les politiques novatrices du président Paul Kagame, ce petit pays d'Afrique de l'Est est même à l'épicentre de la révolution numérique du continent. Portrait.

Un reportage de Janic Tremblay, journaliste à Désautels le dimanche

Les motos-taxis pullulent et règnent dans les rues de Kigali. C’est le moyen de transport le plus populaire et le plus économique pour se déplacer.

Dans la plupart des cas, il faut négocier le prix de la course avant de partir. Quiconque a voyagé en Afrique vous le confirmera, la négociation fait partie du quotidien et complique parfois singulièrement le moindre achat de biens ou de services.

Plusieurs motos-taxis transportent des clients.               Les motos-taxis constituent un moyen de transport commun au Rwanda. Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Quelle que soit l’entente, un détour inattendu peut faire varier le prix en cours de route. C’est pourquoi il n’est pas rare d’apercevoir des chauffeurs et des passagers qui s’invectivent ou se bousculent au milieu des passants dans les rues sinueuses et vallonnées de la capitale rwandaise.

Ce triste spectacle est cependant fort probablement voué à disparaître grâce aux technologies numériques qui se déploient à toute vitesse dans le petit pays d’Afrique de l’Est.

L’exemple de la compagnie Yego Moto illustre les nouvelles possibilités. Les chauffeurs comme Leonce Munyaneza sont équipés de taximètres GPS qui donnent le prix de la course en fonction du kilométrage.

« Il n’y a pas de négociation. Pas de perte de temps. Pas de contestation. Le client peut même obtenir un reçu où figure l’identification du chauffeur en cas de problème », explique Leonce Munyaneza.

Un homme vêtu d'un habit de cuir et d'un casque de moto attend sous la pluie.                               Au Rwanda, certains chauffeurs de moto-taxi, comme Leonce Munyaneza, utilisent une application pour calculer le prix de la course, qui était autrefois négocié à la pièce. Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Un jour, ce système sera sans doute la norme au pays des mille collines.

Le Rwanda a commencé son sprint vers la modernité il y a quelques années sous l’impulsion du chef du gouvernement, Paul Kagame. Celui qui est présenté comme le président numérique de l’Afrique a décidé d’investir massivement dans les infrastructures de communication.

La fibre optique ceinture maintenant tout le pays, et les réseaux 4G procurent des vitesses de téléchargement supérieures à celles de nombreux pays africains pourtant plus développés.

Parallèlement, en faisant jouer la concurrence, le prix de l’accès à Internet a chuté radicalement, et aujourd’hui, plus de 40 % de la population est branchée.

Pour compléter le portrait, l’arrivée de téléphones bon marché en provenance de la Chine a permis à des gens peu fortunés d’acquérir un appareil relativement performant pour moins d’une cinquantaine de dollars.

Résultat? Un nouveau monde numérique se met en place au Rwanda, et le pays est en train de faire un considérable bond en avant.

Payer sans argent

Par exemple, le paiement mobile est maintenant très répandu. Il est notamment possible de régler la facture d’électricité à partir de son téléphone. Les compteurs électriques sont munis de claviers numériques qui permettent d’entrer un code de validation envoyé par téléphone, ce qui confirme qu’un paiement a été effectué. Il s’agit souvent de micropaiements qui donnent la possibilité au client d'acheter de l’énergie quelques jours à la fois.

Philippe Bugirangoga, un jeune Rwandais rencontré dans un bar, explique qu’en plus de l’électricité, il paie des tas de choses de cette façon, dont ses impôts et même certains restaurants. « Je peux aussi faire des virements de cette façon pour rembourser un ami par exemple. »

C’est beaucoup plus simple ainsi. On n’a plus besoin de déambuler avec de l’argent, et cela augmente le sentiment de sécurité.

Philippe Bugirangoga

De jeunes entrepreneurs motivés

Au Rwanda, il n’est pas rare de croiser des jeunes qui font de la programmation informatique dans leur temps libre et qui rêvent d’étudier en technologies de l’information à l’université.

Dans ce nouvel environnement, le téléphone est devenu la pièce maîtresse. La course au développement d’applications bat son plein. Les jeunes entrepreneurs veulent faire fortune, mais aussi aider leurs concitoyens.

Ils se retrouvent souvent au K-Lab de Kigali. Le lieu mis en place et financé par le gouvernement rappelle les espaces collaboratifs de San Francisco et de la Silicon Valley.

Deux jeunes Rwandais travaillent sur un ordinateur et un téléphone.                Le K-Lab de Kigali a été mis en place par le gouvernement pour permettre aux jeunes qui souhaitent développer des applications d'accéder à Internet haute vitesse. Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Ici, les entrepreneurs et les développeurs peuvent profiter des locaux, des outils, d’Internet haute vitesse gratuit et d’un repas abordable. Ils puisent aussi de l’inspiration et des conseils, comme l’explique Raissa Maclean, coordonnatrice de la Chambre de commerce des technologies de l’information.

« Le Rwanda veut être le carrefour des technologies de l’Afrique, […] un environnement où c’est facile d’innover et de travailler ensemble pour aller de l’avant. »

Le pays encourage les jeunes entrepreneurs à trouver des solutions qui peuvent venir aider non seulement la population d’ici, mais celle de toute l’Afrique.

Raissa Maclean, coordonnatrice de la Chambre de commerce des technologies de l’information

C’est le cas de Davis Mugira. Il a conçu une application d’enchères virtuelles pour donner un coup de pouce aux fermiers qui cherchent à vendre leur récolte sans se faire exploiter.

Habituellement, les fermiers vendent leurs récoltes de gré à gré, en passant souvent par un intermédiaire de marché qui peut s’approprier jusqu’à 20 % des profits.

« Mon application court-circuite les intermédiaires en connectant directement vendeurs et acheteurs, explique Davis Mugira. La technologie permet toutes sortes d’avancées autrefois impensables sur notre continent. »

Un homme pose sur une terrasse.                               Davis Mugira a créé une application qui aide les fermiers à vendre leur récolte. Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Pour l’instant, 6000 fermiers répartis dans 15 districts utilisent l’application. Le marché potentiel, bien plus important, s’étend en réalité à de nombreux pays africains.

Le pharmacien Dydine Hirwa a les mêmes ambitions avec son application de santé. Il veut permettre aux patients de décrire leurs symptômes, de trouver rapidement la clinique la plus proche tout en ayant une idée des services offerts et des compétences du personnel avant de fixer un rendez-vous.

« L’Afrique est en train de changer, estime le pharmacien. Je peux vous dire que la technologie y est pour beaucoup. Déjà en cinq ans tellement de choses ont évolué. Le paiement mobile lui-même a révolutionné tellement de choses. »

 Un homme est assis sur la terrasse d'un café.                              Dydine Hirwa a créé une application pour aider les patients à trouver une clinique qui répond à leurs besoins. Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Le gouvernement est très proactif. Dans 5 ou 10 ans, ça va changer encore. Il y a aussi le dynamisme de la jeunesse qui va beaucoup aider!

Dydine Hirwa, pharmacien et créateur d'une application santé

Tourner la page du génocide

La révolution numérique du Rwanda a maintenant valeur d’exemple dans des tas de nations en Afrique. Rien ne semblait pourtant prédisposer le petit pays d’Afrique de l’Est à montrer la voie aux autres.

Hormis peut-être sa détermination à tirer un trait définitif sur le chapitre le plus sombre de son histoire : celui du génocide des Tutsis par les Hutus en 1994. Cent jours qui ont fait environ un million de morts, tués à la machette pour la plupart. L’horreur absolue qui, encore aujourd’hui, définit le pays dans l’esprit de bien des gens partout sur la planète.

Meilleur Murindabigwi est fondateur du site de nouvelles IGIHE, le quatrième des sites les plus consultés du pays. Il arrive après Google et YouTube, mais avant Facebook et Yahoo. Pas un mince exploit.

Il a vu se dessiner le nouveau Rwanda à partir de 2007 quand le gouvernement a annoncé des investissements en télécommunications. Il en a profité pour se lancer dans les nouvelles sur téléphone, les documentaires, balados et autres produits numériques.

Meilleur Murindabigwi pose devant une affiche publicitaire de son site.                            Le site de nouvelles qu'a fondé Meilleur Murindabigwi est le quatrième des sites les plus consultés du Rwanda. Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Il fait maintenant travailler une cinquantaine de personnes et veut profiter de son trafic Internet pour mettre en ligne un site de magasinage virtuel semblable à Amazon.

Pour lui, le dynamisme rwandais s’explique en partie par la grande volonté de regarder en avant.

Les Rwandais veulent tourner une page qui a été si tragique. Il y a une volonté très, très affichée de se reconstruire pour des tas de gens. De rattraper le temps perdu. Il y a une ambition nationale d’aller de l’avant et de ne pas retourner en arrière.

Meilleur Murindabigwi, fondateur du site de nouvelles IGIHE

« Je me dis que quand, dans ta vie, tu as touché le bas et que tu te relèves, tu as une détermination incontournable pour aller plus loin », affirme M. Murindabigwi.

Des risques de la technologie

Il ne faudrait surtout pas croire que l’arrivée des technologies dans un pays en voie de développement où le tiers de la population est encore analphabète va sans heurt. Le téléphone est arrivé en coup de vent dans la vie des Rwandais et, pour certains, apprendre à l’utiliser seulement au besoin ou avec parcimonie reste un défi.

Le journaliste Fulgence Mapeka a écrit afin d’alerter ses lecteurs des dangers de la technologie. Il craint le temps perdu, passé à écouler des minutes d'un forfait pour éviter de les perdre, par exemple.

« Il y a une perte de temps. On en voit qui appellent dans les radios pour saluer leur épouse qui est à leur côté. D’autres commencent leur journée à 7 h du matin au bureau, mais ils ne travaillent pas, ils sont plutôt en discussion sur WhatsApp. Et ils prennent du retard dans leurs tâches. »

Fulgence Mapeka pose devant des feuilles de palmier.                   Le journaliste Fulgence Mapeka met en garde ses lecteurs contre les dangers de la technologie. Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

La part du budget qui est désormais consacré aux téléphones et à Internet le préoccupe aussi.

Mille francs rwandais, c’est vite dépensé pour les données, les SMS et les appels. Or, avec cet argent, on peut aussi acheter cinq kilos de pomme de terre ou du sucre ou du riz. Des denrées qui profitent à toute la famille et pas à un seul individu.

Fulgence Mapeka, journaliste

Il parle aussi d’une culture du secret qui s’est installée au sein des couples depuis que les téléphones se sont répandus. Les mots de passe ou les lecteurs biométriques empêchent d’accéder aux données... ce qui suscite parfois bien des questionnements quant à leur utilisation.

Autre continent. Autre culture. Mêmes problèmes.

Le reportage de Janic Tremblay a été diffusé à Désautels le dimanche, à ICI Radio-Canada Première.

International