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Une carte de crédit remplie par 207 paires de souliers

Naïla Rabel.
Naïla Rabel a eu la chance de pouvoir payer ses dettes grâce à son salaire de comédienne. Photo: courtoisie

Les entreprises financières ne pourront plus solliciter les jeunes dans les cégeps pour qu'ils se procurent une carte de crédit. Mercredi, la ministre responsable de la Protection des consommateurs, Lise Thériault, a annoncé cet ajustement à la Loi, afin, dit-elle, de « limiter le surendettement ».

Un texte de Vincent Champagne

Naïla Rabel s’est acheté 207 paires de souliers. Ce sont 414 chaussures qui ont gambadé sur sa carte de crédit, acquise dès qu’elle a eu 18 ans. Avec un ordinateur portable. Un appareil photo qu’elle n’a jamais utilisé, parce qu’elle ne savait pas s’en servir. Des repas au restaurant, des vêtements…

« Je ne regardais pas tant que ça. Je me disais que j’avais du temps pour rembourser », dit-elle. Longtemps, elle n’a payé que le minimum mensuel requis, parce que sa journée de travail hebdomadaire dans la restauration rapide ne lui permettait pas d’en faire plus. Elle s’est sentie étouffée.

Mais Naïla a eu de la chance. Elle a décroché un premier rôle dans la populaire série télévisée 30 vies, et a pu régler toutes ses dettes.

Aujourd’hui dans la vingtaine, elle est secrétaire à l’information de l’Association générale des étudiants du Collège Montmorency, qui, comme elle, se réjouit de la mesure annoncée par la ministre.

On reçoit une carte de crédit, mais il n’y a pas beaucoup d’éducation qui est faite autour de ça. On ne sait pas vraiment comment rembourser. On ne sait pas c’est quoi les conséquences pour l’avenir!

Naïla Rabel, secrétaire à l’information de l’Association générale des étudiants du Collège Montmorency

Une solution à un problème qui n’existe pas?

Cette nouvelle mesure est-elle un coup d’épée dans l’eau? Au Cégep Édouard-Montpetit, à Longueuil, il n’y a jamais eu de sollicitation pour des cartes de crédit auprès des élèves.

« On n’autorise pas les institutions bancaires à venir faire de la sollicitation de ce type-là au Cégep, confirme Alain Legault, directeur des communications de l’établissement. On a beaucoup de demandes, mais on ne les accepte pas dans les murs du Cégep. »

On trouve qu’une maison d’enseignement, ce n’est pas un endroit pour faire ce genre de démarche là.

Alain Legault, directeur des communications, Cégep Édouard-Montpetit

Tout au plus, M. Legault se réjouit « d’avoir quelque chose qui vient renforcer notre position. »

Même son de cloche du côté de la Fédération des cégeps. « Je ne crois pas qu'on ait vu de la sollicitation de ce type-là », dit Bernard Tremblay, président-directeur général de la Fédération. « Mais que le gouvernement veuille protéger certains lieux, je pense que ce n’est pas une mauvaise chose », dit-il.

« Protéger les étudiants contre la sollicitation, on pense que c’est tout à fait adéquat, ça va tout à fait dans la philosophie des cégeps. On a le souci de ne pas devenir des espaces commerciaux. On sait que la publicité est de plus en plus dans nos vies et qu’elle est parfois insidieuse », dit M. Tremblay.

Des ajustements à la Loi sur la protection du consommateur

Le projet de loi 178 présenté mercredi par la ministre Lise Thériault ne s'attaque pas qu'au problème du crédit chez les jeunes. Il vise trois autres secteurs, soit la revente de billets de spectacles, les services funéraires et les droits d'hébergement en temps partagé. Dans le cas des billets de spectacles, il cherche à contrer le phénomène d'achat de masse de billets par des robots, par des entreprises souvent situées à l'extérieur du pays, et qui les revendent à fort prix.

Trop peu pour contrer le surendettement

Les milieux associatifs accueillent positivement la modification à la Loi sur la protection du consommateur, mais estiment qu’il reste encore bien du chemin à faire pour contrer le phénomène du surendettement chez les jeunes.

« Il est évident que nous aurions préféré que l’interdiction s’applique aussi sur les campus universitaires », note Jacinthe Nantel, intervenante en consommation à l’Association coopérative d’économie familiale (ACEF) des Basses-Laurentides.

« Ça fait bien notre affaire, mais ce n’est pas suffisant », ajoute Catherine L’Heureux Lavoie, animatrice en éducation financière à l’ACEF de l’Est de Montréal. « Tous les organismes en protection du consommateur vont vous dire que c’est un pas dans la bonne direction, mais nous, on aurait aimé que la mesure soit étendue à l’université », renchérit-elle.

« On voit que, déjà avec les prêts étudiants, plusieurs sortent de l’université endettés. Est-ce que c’est nécessaire que les compagnies de cartes de crédit soient dans les universités? On retrouve ça partout ces publicités-là. Il y a des annonces qui vendent le rêve et la liberté à tous les coins de rue! »

Une société qui carbure à l’achat

Tous n’ont pas eu la chance de jouer à la télé pour rembourser leurs dettes. Le nombre de faillites chez les jeunes Canadiens a diminué de moitié de 2007 à 2016, selon le Bureau du surintendant des faillites du Canada. Toutefois, si on ne considère que le Québec, les dossiers de faillite chez les 18-29 ans occupent un plus grand pourcentage qu’il y a cinq ans.

En effet, en 2012, les faillites des jeunes adultes représentaient 11,9 % de tous les dossiers. En 2017, c’était 13,2 %. « Ce n’est pas la clientèle que l’on voit le plus souvent, mais ça augmente d’année en année », assure Éric Lebel, syndic autorisé en insolvabilité chez Raymond Chabot.

« Ce que je trouve pathétique, dit-il, c’est lorsque je parle à des jeunes de cartes de crédit, de paiement de capital et de marge, leurs yeux deviennent grands comme des trente sous », dit-il.

« Les jeunes, ils consomment des voyages, des petits véhicules, des vêtements… J’ai vu des jeunes dans mon entourage s’acheter des bâtons de hockey à 250 piasses », relate M. Lebel.

Les parents aussi consomment! On a un problème de société à toutes les strates. Les jeunes ont été élevés là-dedans, les iPhone, les tablettes, les scooters. Le crédit permet aux parents de vivre au-dessus de leurs moyens, et les enfants sont habitués à ça.

Éric Lebel, syndic autorisé en insolvabilité, Raymond Chabot

Pour M. Lebel, le problème est multiple : l’accès au crédit est trop facile, les jeunes n’ont pas l’éducation requise pour manier leurs finances adéquatement, et nous vivons dans une société de la « tentation ».

« On ne résiste plus aux tentations d’acheter des biens, parce que le crédit est disponible au-delà de nos moyens », dit celui qui doit régler chaque semaine des cas de surendettement.

Depuis la rentrée scolaire de l’automne 2017, les étudiants de secondaire 5 doivent suivre un tout nouveau cours d’éducation financière. Il faudra quelques années pour voir s’il donnera des fruits, estiment les ACEF et les intervenants du milieu collégial.

Naïla Rabel, quant à elle, a commencé à vendre à ses amies des paires de souliers qu'elle n'a jamais utilisées.

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