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Démanteler le Kathryn Spirit morceau par morceau

Un bateau dans l'eau qui semble menacer de se renverser.
Le Kathryn Spirit est laissé à l’abandon dans le lac Saint-Louis depuis 2011. Photo: Radio-Canada

Depuis janvier, le cargo Kathryn Spirit, qui se dégrade depuis 2011 sur la rive du lac Saint-Louis, à Beauharnois, est démantelé morceau par morceau. L'opération est délicate puisqu'il faut éviter de contaminer l'environnement où se trouve la carcasse du navire.

Un texte de Dominique Forget, de Découverte

À l’intérieur de l'épave abandonnée, on a l’impression que le temps s’est arrêté. Des documents techniques se trouvent encore dans l’ancien bureau de l’ingénieur. Ailleurs, on aperçoit les cabines des membres de l’équipage, les quartiers du capitaine, la cuisine et la timonerie.

Mais la pièce la plus frappante est la salle des machines, où se trouvent les deux immenses moteurs du navire. Les murs sont couverts d’huiles noires et visqueuses. Ces huiles servaient à propulser et à chauffer le bateau.

Au cours des prochains mois, tout cela va disparaître. Après sept ans d’attente, le navire va enfin être démantelé.

Histoire d’une controverse

La cabine de pilotageLe cargo a été abandonné avec tout ce qui était à bord. Photo : Radio-Canada

Le Kathryn Spirit a été construit à la fin des années 1960 en Suède. Pendant plus de 40 ans, il a sillonné les Grands Lacs et l’océan Atlantique, transportant dans ses cales de la pâte à papier, de la poudre de ciment ou du minerai.

En 2011, une avarie rend le navire irrécupérable. Le groupe St-Pierre, une entreprise de Sherbrooke spécialisée dans la démolition, l’achète et le fait remorquer en bordure de son terrain, sur le lac Saint-Louis, à Beauharnois. L’entreprise veut le démanteler pour vendre la ferraille : 4000 tonnes d’acier.

Le ministère de l’Environnement du Québec refuse cependant d’accorder un permis au groupe St-Pierre. On craint qu’en découpant le bateau, des polluants se déversent dans le lac Saint-Louis.

Le bateau est alors vendu à une compagnie mexicaine qui veut le démanteler à l’extérieur du pays, mais le nouvel acquéreur fait faillite. À la fin 2015, l’épave est officiellement abandonnée. Le gouvernement fédéral finit par prendre les choses en main.

Le reportage de Dominique Forget et France Désourdy a été présenté à l'émission Découverte, à ICI Radio-Canada Télé.

Catastrophe évitée

Martin BlouinMartin Blouin, surintendant aux interventions environnementales à la Garde côtière canadienne Photo : Radio-Canada

Lorsque la Garde côtière canadienne prend en charge le Kathryn Spirit, rien n’indique que des contaminants se sont déversés dans le lac.

La coque est intacte. Mais les préoccupations sont là, selon Martin Blouin, surintendant aux interventions environnementales à la Garde côtière canadienne.

Le lac Saint-Louis, c'est un endroit extrêmement fragile. Il y a des prises d'eau potable, essentielles à la population. Il y a une faune aviaire et des endroits très particuliers comme les îles de la Paix, qu'il fallait protéger.

Martin Blouin, Garde côtière canadienne
Un bateau dans l'eauLe Kathryn Spirit a dû être redressé. Photo : Radio-Canada

À l’été 2016, les riverains retiennent leur souffle. Une canalisation s’est brisée à l’intérieur du navire. L’eau entre par la salle des machines. L’arrière du bateau s’enfonce et vient s’appuyer sur une roche au fond du lac. Le bateau gîte dangereusement.

Dans l’urgence, on installe des câbles d’acier à tribord. Un consortium, formé par le groupe St-Pierre (l'entreprise à qui on avait refusé un permis en 2011) et la firme d’ingénierie Englobe, construit un remblai de pierres autour du bateau. Au centre, des palplanches de métal empêchent que des hydrocarbures s’échappent vers le lac Saint-Louis, en cas de déversement.

Un homme à côté d'une montagne de débrisVue de l’intérieur du Kathryn Spirit Photo : Radio-Canada

Cela ne suffit pas. L’épave reste un danger potentiel.

On veut la faire disparaître du paysage. Mais le Kathryn Spirit ne peut plus naviguer. Et le sortir de l’eau d’un seul tenant est impossible. Il va falloir découper le navire et le sortir de l’eau, morceau par morceau.

Des plongeurs entrent dans l’épave pour trouver les fuites qui laissent entrer l’eau dans la salle des machines. On injecte du béton pour les colmater.

On retire ensuite des millions de litres d’eau qui se trouvent dans les cales. On vide aussi, en partie, les réservoirs de ballasts qui se trouvent du côté bâbord pour remplir ceux qui se trouvent à tribord. Enfin, le Kathryn Spirit se relève. On peut monter à bord.

Nettoyage et découpage

Un morceau de métal soulevé par une grue. L’épave du navire est démantelée morceau par morceau. Photo : Radio-Canada

Après des années d’attente, le navire sera enfin démantelé.

Depuis janvier, on le vide de ses contaminants. Dans la salle des machines, on nettoie les huiles lourdes agglutinées sur les murs avec des guenilles et des jets d’eau sous pression. On pompe les eaux huileuses qui jonchent le sol.

Ces eaux souillées sont ensuite transportées dans des centres de traitement spécialisés où l’on sépare l’eau des hydrocarbures. Ces derniers seront réutilisés pour chauffer des bâtiments industriels, par exemple.

Au-dessus de la salle des machines, on démolit les cabines, les bureaux, la cuisine. Certains murs sont remplis d’amiante. Pour les retirer, les travailleurs revêtent des combinaisons de sécurité et portent des masques à gaz.

Ils sont munis d'une machine à pression.Des travailleurs nettoient l'intérieur du Kathryn Spirit. Photo : Radio-Canada

Il reste maintenant la partie la plus délicate : découper le navire. L’ingénieur naval Hugo Royer a soigneusement orchestré la séquence de découpage.

On ne peut pas faire n’importe quoi, comme couper le navire en tranches verticales, comme un pain. Autrement, on va créer une brèche et l’eau va envahir à nouveau le bateau.

L’ingénieur naval Hugo Royer
Le bateau vue des airsL’épave est découpée par tranches horizontales. La partie du haut a été enlevée. Photo : Groupe St-Pierre

On procède plutôt par tranches horizontales. On commence par découper tout ce qui se trouve au-dessus de la ligne de flottaison, comme la cheminée et la timonerie.

Au fur et à mesure qu’on enlève du poids, la coque sort de l’eau, ce qui donne accès aux sections plus basses pour poursuivre le découpage.

Les travaux causent un incendie

Un homme coupe du métal, générant ainsi des étincelles.Une étincelle lors des travaux a déclenché un incendie à bord de l’épave, le 12 avril dernier. Photo : Radio-Canada

Le 12 avril dernier, pendant le découpage des moteurs, une étincelle a enflammé des poussières huileuses qui se trouvaient sous le plancher de la salle des machines. Les travailleurs ont été évacués, et personne n’a été blessé.

Les eaux projetées par les pompiers pour éteindre l’incendie ont cependant dû être retirées du navire, analysées et envoyées vers des centres spécialisés.

Le Katryn SpiritLa fin des travaux est prévue pour l’été 2018. Photo : Groupe St-Pierre

L’opération de démantèlement a rapidement repris son cours par la suite. Si tout se passe comme prévu, le Kathryn Spirit aura complètement disparu du paysage d’ici la fin de l’été.

Environnement