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L'afflux de demandeurs d'asile à Montréal inquiète les ressources d'aide aux itinérants

Le reportage de Laurent Therrien.
Radio-Canada

Des organismes et refuges chargés habituellement de venir en aide aux personnes en situation d'itinérance s'inquiètent de la hausse du nombre de demandeurs d'asile à Montréal. Ces derniers sont de plus en plus contraints de faire appel à leurs services.

Un texte de Romain Schué

Arrivé au Québec fin janvier en provenance des États-Unis, Dare aide mercredi matin la vingtaine de bénévoles de la Mission Bon Accueil à placer des aliments dans différents paniers.

Passé par le chemin Roxham, situé à Saint-Bernard-de-Lacolle, en compagnie de sa femme et de ses deux jeunes enfants, dont un nourrisson âgé d’à peine deux mois au moment de passer la frontière, ce Nigérian d’origine a le sourire.

« Je n’ai pas d’argent, mais j’ai du temps », assure-t-il.

Bien qu'il ait pu trouver un logement dans l'arrondissement de LaSalle, qu'il paye près de 750 $, l'aide sociale obtenue ne lui permet pas de subvenir aux besoins de sa famille.

Régulièrement, Dare, qui est à la recherche d'un emploi, utilise donc les services de la Mission Bon Accueil. Sans cette aide, indique-t-il, impossible pour lui de nourrir les siens.

Dare met des aliments dans des paniers.Dare, un demandeur d'asile nigérian, est bénévole pour la Mission Bon Accueil. Photo : Radio-Canada / Romain Schué

S’il ne souhaite pas narrer les péripéties qui l’ont poussé à quitter l’Afrique pour l’Amérique du Nord, cet ingénieur en mécanique de formation fait partie des 5000 demandeurs d’asile qui fréquentent désormais l’épicerie de cet organisme, située dans Le Sud-Ouest.

Ce chiffre est en constante augmentation. En seulement un an, la Mission Bon Accueil est venue en aide à cinq fois plus de personnes en recherche d’un statut légal. Au grand étonnement de son président, Sam Watts.

« Honnêtement, je ne voyais pas ça venir, explique-t-il à Radio-Canada. Jamais je n’aurais imaginé voir, dans ma vie, autant de personnes sortir des États-Unis pour venir ici. »

La situation de ces réfugiés serait bien différente de celle des personnes accueillies généralement par la Mission Bon Accueil. Dare serait même « un exemple typique », reprend Sam Watts, précisant que d’anciens professeurs, infirmières, dentistes ou encore docteurs, dans leur pays d’origine, ont récemment franchi les portes de son organisme, qui aide environ 19 000 personnes.

« Je vois des gens qui ont eu des postes importants. J’ai même rencontré une ancienne présidente d’une banque au Nigeria, qui habite maintenant dans Côte-des-Neiges, qui vient prendre son panier », souligne-t-il.

Ces gens qui rentrent au Canada sont à la recherche d’une meilleure vie pour eux et leurs enfants. Il faut être capable de répondre aux besoins et de leur donner de la nourriture. Servir tout le monde, ce n’est pas facile. C'est inquiétant.

Sam Watts, président de la Mission Bon Accueil
Sam Watts, dans la Mission Bon AccueilSam Watts, le président de la Mission Bon Accueil, a été surpris par l'augmentation de la demande provenant de demandeurs d'asile. Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Une situation jugée préoccupante

Cette augmentation du nombre de demandeurs d’asile qui s’installent à Montréal entraîne de nombreux soucis de logistique pour ces organismes, qui soutiennent habituellement des personnes en situation d’itinérance ou vivant des situations financières difficiles.

Depuis l’automne dernier, un délai de trois à six semaines est désormais requis pour obtenir la carte de membre de la Mission Bon Accueil, permettant de récupérer, toutes les deux semaines, un panier-repas. À l'interne, les heures de travail ont également augmenté, précise Sam Watts.

« C’est une situation préoccupante, car elle a un impact sur notre mission principale qui est le service aux personnes en situation d’itinérance », confie Sonya Cormier, directrice de projets pour le Mouvement pour mettre fin à l’itinérance (MMFIM).

Même si cet impact « n’est pas encore énorme pour le moment », cette hausse des migrants pousse ces organismes et refuges à s’adapter. Or, « les profils des personnes sont différents », rappelle Sonya Cormier, en soulignant que ces organismes aident initialement des personnes souffrant de dépendances et de problèmes de santé mentale.

Sonya Cormier dans la rueDirectrice de projets pour le Mouvement pour mettre fin à l'itinérance, Sonya Cormier souhaite que les services dédiés aux réfugiés soient mieux outillés. Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Au Pavillon Patricia Mackenzie, dans le quartier Centre-Sud, trois demandeuses d’asile sont installées au quatrième étage de l’établissement dirigé par la Mission Old Brewery.

« En arrivant, elles ont besoin de stabilité, d’être orientées, d’accompagnement moral, détaille Florence Portes, directrice de ce service dédié aux femmes. C’est une épreuve pour elles. La plupart fuient des situations extraordinaires, il peut y avoir des traumatismes. »

Arrivée du Nigeria début février par avion, Grace, qui a souhaité utiliser un nom d’emprunt, reconnaît avoir été « un peu effrayée » avant de mettre les pieds dans ce centre.

Expliquant avoir contacté d’autres ressources qui n’ont pu l’aider en raison d’un manque de places disponibles, elle a trouvé, par l’intermédiaire d’un avocat, une place dans ce Pavillon.

« Mon avocat m’avait dit que ça n’allait pas être la meilleure place, mais finalement tout est OK », sourit celle qui vient de trouver un emploi dans une entreprise de marketing.

En débarquant du Ghana en janvier, Mercy a elle aussi vécu une histoire similaire. Après avoir trouvé porte close chez trois refuges déjà pleins, elle a pu s’installer dans ces locaux situés boulevard De Maisonneuve.

Depuis quelques mois, ces situations sont de plus en plus fréquentes, résume Florence Portes. En un an, le Pavillon Patricia Mackenzie a accueilli une cinquantaine de demandeuses d’asile, pour près de 600 places, contre « 5 à 10 par an, pour quelques jours, il y a deux ans ».

Par le passé, on gardait ces personnes seulement quelques jours. Maintenant, c’est quelques semaines ou quelques mois.

Florence Portes, directrice du Pavillon Patricia Mackenzie

Plus de moyens réclamés

Reconnaissant avoir été « prise de court » par ce flot d’arrivées, Florence Portes se veut néanmoins rassurante. Hors de question, selon elle, de mettre en concurrence les personnes en situation d’itinérance et les migrants.

« J’ose espérer qu’on n’arrivera jamais au stade où il faudra choisir, dit-elle. Nous n’avons pas peur de manquer d’espace. On s’arrangera toujours pour que les personnes en situation d’itinérance soient hébergées. On se serrera, on fera de la place. »

Florence Portes derrière son bureauFlorence Portes est la directrice du Pavillon Patricia Mackenzie. Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Comptant ouvrir une annexe à Montréal-Nord en octobre, « car il y a 2000 demandeurs d’asile », le président de la Mission Bon Accueil réclame maintenant une aide supplémentaire des gouvernements.

« C’est certain que Montréal est une ville prête à donner un vrai accueil, mais ça va devenir de plus en plus difficile, clame Sam Watts. Servir tel qu’on le fait actuellement, avec un tel achalandage, ça devient difficile. »

« Il faut que les services dédiés aux réfugiés soient mieux outillés, renchérit Sonya Cormier. Nous, on est en mode veille, on reste à l’affût, mais nos services sont normalement dédiés à des personnes avec des problématiques spécifiques. Oui, ces réfugiés sont en recherche d'un logement et de nourriture, mais [avec une aide supplémentaire, ils] peuvent aussi rebondir plus facilement. Il faut plus de ressources, plus de personnel, plus de moyens pour aider ces demandeurs d'asile. »

Florence Portes acquiesce. « On a l’idée que les immigrants viennent systématiquement de milieux défavorisés. Ce n’est pas du tout le cas, dément-elle. Il leur faut plus de services adaptés à leur situation. »

Avec Laurent Therrien et Myriam Fimbry

Demandeurs d'asile

Société