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Demandeurs d’asile : changement de ton entre Ottawa et Québec

Une famille disant venir de la Colombie a été arrêtée par la Gendarmerie royale du Canada à la frontière canado-américaine, le 18 avril.
Une famille disant venir de la Colombie a été arrêtée par la Gendarmerie royale du Canada à la frontière canado-américaine, le 18 avril. Photo: La Presse canadienne / Paul Chiasson
Radio-Canada

La tension entre Québec et Ottawa est descendue d'un cran mercredi soir, à l'issue d'une réunion sur la question des demandeurs d'asile qui avait fait naître des dissensions plus tôt en journée. La porte est ouverte au dialogue, notamment avec la création d'un groupe de travail qui étudiera la demande d'aide financière de 146 millions de dollars de Québec pour payer les montants engagés pour l'accueil des réfugiés en 2017.

Le gouvernement fédéral a mis de l'eau dans son vin et les deux parties se sont entendues sur plusieurs mesures.

Outre le groupe de travail qui sera créé, le processus de triage à la frontière sera amélioré afin de savoir où les demandeurs d'asile veulent s'installer au pays et s'ils sont prêts à aller travailler dans les régions du Québec qui connaissent des pénuries de main-d’œuvre. De plus, la délivrance des permis de travail pour que ces demandeurs puissent s'intégrer plus facilement à la société sera accélérée.

Par ailleurs, 74 millions de dollars des 173 millions prévus dans le budget pour l'accueil des migrants seront entièrement dévolus à accélérer le processus de traitement des demandes d'asile.

Avant même le début de la rencontre, le ton avait changé, le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, ayant tenu à mettre les pendules à l'heure. « Le gouvernement fédéral reconnaît très bien que le Québec a eu beaucoup sur ses épaules dans les derniers neuf mois avec la majorité des migrants irréguliers qui sont venus au Québec. C'est pour cela que l'on a ce comité intergouvernemental, c'est pour trouver des solutions et on va travailler ensemble constructivement. »

« C’est un pas dans la bonne direction [...] Le ton a changé », s'est réjoui le ministre québécois de l'Immigration, David Heurtel.

« Déjà, on sent une plus grande ouverture de la part du gouvernement fédéral, déjà sur la demande de remboursement des dépenses pour 2017. Un groupe de travail concret va se mettre en branle dès maintenant », a-t-il ajouté.

On va travailler les chiffres ensemble et on va trouver un terrain d’entente, c’est très simple.

Marc Garneau, ministre fédéral des Transports

Le ministre Garneau s’est engagé à travailler de pair avec Québec « pour désengorger, dans la mesure du possible », tout en prenant compte de la capacité d’accueil et de triage de la province.

Philippe Couillard irrité

En début de journée, le premier ministre Philippe Couillard s'était montré très irrité, jugeant « inacceptable » la réponse du gouvernement fédéral qui demandait au Québec d'en faire plus pour accueillir les demandeurs d'asile irréguliers, deux jours après que quatre de ses ministres eurent plaidé que la province était à la limite de ses capacités d'accueil.

Dans une lettre envoyée mardi au ministre Heurtel, et dont Radio-Canada a obtenu copie, son homologue fédéral, Ahmed Hussen, déplorait notamment qu'il n'y ait plus au Québec que quatre lieux d'hébergement temporaires pour les demandeurs d'asile.

Le ministre fédéral rappelait à cet effet que le Québec disposait, « l’été dernier, de 13 lieux d’hébergement temporaires pour accueillir des demandeurs d’asile » et estimait en conséquence que la situation actuelle « risquait de créer des retards à la frontière et d’entraîner une situation humanitaire inacceptable ».

« Nous devons éviter de causer des souffrances indues aux familles en quête de protection », écrivait-il.

Selon Philippe Couillard, interrogé par les journalistes mercredi matin, cette réponse, dont il se dit « extrêmement insatisfait », démontre « une méconnaissance complète des réalités du terrain, de ce qu’a connu le Québec l’an dernier et de ce qu’on va vivre cette année, selon les projections ».

Exemple à l’appui, le ministre Heurtel, qui l’accompagnait, a d’abord expliqué que la plupart des centres disponibles l’été dernier avaient été mis en place pour faire face à « une situation exceptionnelle ».

« Mais ce ne sont pas des centres qui sont équipés pour faire ça. On parlait du stade olympique, on parlait d’écoles, on parlait d’hôtels », insiste-t-il.

M. Heurtel signalait qu’avant l’important afflux de demandeurs d’asile de l’été dernier, le Québec ne possédait qu’un centre d’hébergement temporaire « qui a vraiment été conçu pour ça », le WMCA de Westmount. Il souligne que la province a alors décidé d’en ouvrir trois de plus.

« On en a ajouté trois autres. On a même ouvert des locaux additionnels. On a rouvert des locaux à l’hôpital Royal-Victoria », a-t-il plaidé.

Pas une question d’argent, mais de ressources

Le ministre Heurtel a répété mercredi matin que « l’enjeu » ici n'est pas financier, mais concerne plutôt « l’atteinte de la limite d’utilisation des ressources » du Québec.

« Je vais vous donner un exemple bien concret. Depuis la vague de l’été dernier, on a reçu environ 2500 enfants. Ils ont accès à l’éducation et ils sont principalement à Montréal. Deux mille cinq cents enfants, c’est comme si on ouvrait cinq nouvelles écoles primaires pleines à Montréal », note-t-il.

Selon lui, si l’arrivée massive de migrants survenue l’été dernier n’était que ponctuelle, le problème ne se poserait pas. Mais Québec s’attend à voir le nombre de demandeurs d’asile presque doubler à la frontière cet été par rapport à l’été passé et prévoit que la situation sera la même dans les prochaines années.

« Si on doit en accueillir autant chaque année, nos ressources ne seront tout simplement pas capables. Ça exige de nouvelles façons de faire », a affirmé David Heurtel, avant la rencontre de mercredi soir avec les représentants fédéraux.

Demandes du Québec

Le ministre Heurtel a précisé que tout était question des ressources disponibles dans chaque région, notamment en matière de santé, de services sociaux et d'éducation. Contrairement à la Coalition avenir Québec (CAQ), il ne considère pas que les réfugiés devraient être répartis en fonction du poids démographique de chaque province.

« Il faut y aller selon les ressources disponibles. Ce n’est pas de dire on a 23 % de la population canadienne, alors on va accueillir 23 % des demandeurs d’asile », indique M. Heurtel.

Selon le ministre de l’Immigration, Québec a reçu près de 25 000 demandeurs d'asile en 2017, soit la moitié du nombre total reçu dans l'ensemble du pays. La province recevait auparavant environ 3500 demandeurs d'asile annuellement.

Entrevue avec Stephan Reichhold

En mars, une demande d’aide financière de 146 millions de dollars a été déposée par Québec au gouvernement fédéral pour payer les montants engagés en 2017 en raison de la présence de tous ces réfugiés. Cette demande était restée sans réponse jusque là.

Dans sa lettre de mardi, le ministre Hussen avait opposé plusieurs arguments à la requête. Selon lui, le gouvernement du Canada avait déjà « mis en œuvre une série de mesures afin d’alléger le fardeau financier assumé par la province ».

Il mentionnait la réduction du délai pour l'octroi de permis de travail aux demandeurs d’asile, qui est passé de trois mois à trois semaines, « réduisant ainsi au minimum le recours à l’aide sociale provinciale ».

Il soulignait également que les demandeurs d'asile bénéficiaient d'une couverture médicale fédérale et donc que leurs soins de santé ne coûtaient rien au Québec.

Ahmed Hussen détaillait par ailleurs l’argent accordé à Québec pour l’aider à offrir des services aux immigrants et aux réfugiés. Ainsi, 490,2 millions ont été alloués au Québec cette année dans ce but, soit 112 millions de plus que l’an dernier, indiquait le ministre dans sa lettre.

Et selon le budget, Ottawa prévoit donner à la province 3,2 milliards de dollars en 2018 pour l’aider à offrir des programmes sociaux, une augmentation de 82,4 millions par rapport à l'année précédente. Ce financement annuel « tient compte du nombre de demandeurs d’asile », a-t-il écrit.

Des demandes « brouillonnes » et en retard

Selon la CAQ, « la gestion menée par le gouvernement libéral dans le dossier des demandeurs d’asile est brouillonne ».

Le parti d’opposition dénonce notamment le fait que le gouvernement n’a pas détaillé au fédéral les raisons pour lesquelles il lui réclame 146 millions de dollars. « La sortie des ministres, lundi, n’était donc qu’une opération médiatique d’un gouvernement qui veut cacher son inaction », a indiqué le chef, François Legault, dans un communiqué.

Quant au Parti québécois, il a répété que les demandes de Québec auraient dû être faites dès l’été dernier. « Je pense qu’il y a longtemps que le gouvernement du Québec aurait dû se tenir droit », a lancé mercredi matin aux journalistes le député Nicolas Marceau.

Les organismes d'aide aux réfugiés à bout de souffle

Le désaccord entre les deux ordres de gouvernement inquiète le directeur général de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes, Stephan Reichold.

« Cela nous préoccupe beaucoup que l’on se chicane sur le dos d’une population très vulnérable, avec les menaces que si tu ne t’en occupes pas, moi, je ne m’en occuperai pas, tant pis pour eux, ils se débrouilleront tout seuls. »

Si sur le terrain, les choses se passent plus ou moins bien, car personne n'est à la rue, les forces, elles, s'amenuisent, affirme-t-il.

« Les organismes communautaires qui s’occupent de trouver des logements pour les personnes qui sortent de leur logement temporaire l’ont fait, ces 12 derniers mois, pour 10 000 personnes, ce qui est quelque chose, ce n’est pas facile de trouver des logements bon marché dans la région de Montréal. Mais oui, on est essoufflé, on a besoin de plus de ressources », lance-t-il.

Cela coûte cher, mais je pense que le fédéral doit effectivement assumer une partie du fardeau. Là, ils sont en train de faire l’autruche.

Stephan Reichold, directeur général de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes

La solution pour réduire le nombre de demandeurs d'asile au Québec serait, selon lui, d'abolir l'entente sur les tiers pays sûrs, qui « permettrait de revenir à la situation prévalant auparavant, où les trois quarts des demandeurs d’asile rentraient par Buffalo ou Détroit » et s'installaient en Ontario.

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