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  • Envoyé spécial
  • Décriminalisation des drogues : 5 questions pour comprendre le modèle portugais

    Un toxicomane prépare une dose d'héroïne à Lisbonne au Portugal. Photo: Radio-Canada / Christine Tremblay
    Radio-Canada

    Tandis qu'Ottawa estime à 4000 le nombre de décès causés par la crise des opioïdes en 2017, le gouvernement canadien doit-il repenser son approche par rapport aux drogues, comme l'a fait le Portugal au début du millénaire?

    Un texte de Louis Blouincorrespondant parlementaire à Ottawa et envoyé spécial au Portugal

    Le Nouveau Parti démocratique pense que oui : le parti a voté pour la décriminalisation de toutes les drogues, une idée qui sera aussi débattue au prochain congrès du Parti libéral au pouvoir. Ottawa pourrait-il suivre l'exemple de Lisbonne? Cinq questions pour comprendre.

    Qu'est-ce qui a poussé le Portugal à décriminaliser toutes les drogues?

    À la fin de la dictature, la société portugaise est entrée dans une période d'expérimentation. Sans se méfier, mal informés, plusieurs ont essayé les drogues dures. En quelques années, les problèmes de dépendance se sont transformés en véritable crise de santé publique.

    Dans les années 1990, 100 000 personnes étaient dépendantes de l'héroïne, soit 1 % de la population portugaise. Aucune classe sociale n'était épargnée.

    « À cette époque, c'était pratiquement impossible de trouver une famille qui n'avait pas de problème avec les drogues », explique le Dr João Goulão, ancien médecin de famille et architecte du modèle de décriminalisation au Portugal.

    En 2001, devant cette situation alarmante, le gouvernement portugais a décidé de prendre les grands moyens et de décriminaliser les drogues.

    Le Dr João Goulão, ancien médecin de famille, est l'un des architectes de la décriminalisation des drogues au Portugal.Le Dr João Goulão a contribué à bâtir le modèle portugais de décriminalisation des drogues. Photo : Radio-Canada / Christine Tremblay

    Comment cela fonctionne-t-il?

    La décriminalisation n'est pas la légalisation. L'usage et la possession de toutes les drogues sont devenus des infractions administratives, et non plus des crimes. Les trafiquants sont toujours considérés comme des criminels, mais pas les consommateurs. Les toxicomanes sont dorénavant traités comme des malades.

    Toute personne prise avec une petite quantité de drogue, jugée équivalente à moins de 10 jours de consommation, est convoquée devant un panel de dissuasion. Médecins, travailleurs sociaux et psychologues évaluent la consommation de la personne et décident des mesures à prendre.

    Le comité peut simplement décider de fermer le dossier, d'imposer des travaux communautaires ou une amende, ou encore de recommander des traitements.

    Les sanctions sont semblables à celles que l'on donne pour avoir conduit sans sa ceinture ou à une contravention de stationnement.

    Nuno Capaz, sociologue et vice-président, Commission de dissuasion des toxicomanies de Lisbonne

    Le but est d'abord d'informer et de renseigner, selon le sociologue Nuno Capaz. « Nous ne faisons pas la morale. S'ils font le choix de continuer à consommer, nous espérons qu'ils le feront de manière plus informée », indique celui qui est aussi vice-président de la Commission de dissuasion des toxicomanies de Lisbonne.

    Une jeune femme comparaît à la Commission de dissuasion des toxicomanies de Lisbonne.Après avoir été prise avec une petite quantité de haschich, une jeune femme a été convoquée devant un panel de dissuasion. Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

    L'approche portugaise se limite-t-elle à la seule décriminalisation?

    Non. Le Dr Goulão insiste : la décriminalisation n'est qu'un volet du système portugais. « Ce n'est pas magique, il faut travailler beaucoup et offrir des réponses diverses, travailler à la prévention, mais surtout offrir des traitements à tous ceux qui en ont besoin », fait-il valoir.

    Le Portugal a concentré ses ressources en santé plutôt que dans le système pénal. Le gouvernement finance des services d'intervention de proximité.

    Le travail de l'organisme Ares do Pinhal en est un bon exemple. À bord de fourgons spécialement adaptés, des professionnels arpentent les rues de Lisbonne pour distribuer des doses de méthadone, un substitut à l'héroïne. À chaque arrêt, une file de patients se forme.

    Ils peuvent aussi consulter un médecin sur place. Selon Hugo Faria, psychologue chez Ares do Pinhal, c'est souvent leur seul contact avec le réseau de la santé. « Ces gens ne se rendraient pas dans un établissement de santé pour être traités, explique-t-il. C'est notre travail de les aider, de s'assurer que la santé publique est maintenue. »

    L'organisme Ares do Pinhal arpente les rues de Lisbonne quotidiennement pour distribuer des doses de méthadone aux toxicomanes. À Lisbonne, un infirmier de l'organisme Ares do Pinhal distribue des doses de méthadone à bord d'un fourgon spécialement adapté. Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

    Quels sont les résultats?

    Le Portugal est maintenant bien loin de la situation précaire qui avait cours avant la décriminalisation. Les chiffres fournis par les autorités de santé portugaises sont éloquents.

    Surdoses mortelles :

    • 1995 : 360 (environ)
    • 2015 : 40

    Diagnostics de VIH/sida chez les toxicomanes:

    • 1995 : 1800 (environ)
    • 2015 : 44

    *Source : Service portugais d'Intervention autour des comportements addictifs et des dépendances (SICAD).

    La criminalité a diminué et les personnes dépendantes sont plus nombreuses à recevoir de l'aide.

    Depuis 2001, de légères augmentations de consommation de drogues illicites ont été constatées chez les adultes.

    L'organisme Crescer à Lisbonne distribue des seringues neuves pour diminuer les infections. Une intervenante de l'organisme Crescer à Lisbonne ramasse une seringue près d'un endroit où des consommateurs d'héroïne se réunissent à Lisbonne. Photo : Radio-Canada / Christine Tremblay

    La réforme a-t-elle été bien accueillie?

    À ses débuts, le projet de décriminalisation a été accueilli avec résistance. Au Portugal, des élus s'inquiétaient que cette politique soit en contravention des traités des Nations unies concernant les drogues. D'autres craignaient que la consommation augmente chez les jeunes.

    Presque 20 ans plus tard, le modèle fait maintenant consensus au sein de la classe politique portugaise. « Personne ne pense à faire marche arrière », souligne le Dr João Goulão.

    D'après lui, l'exemple portugais a prouvé que les sanctions criminelles sont contre-productives et contribuent à stigmatiser les toxicomanes.

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