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  • Exclusif
  • Le SCRS a-t-il menti aux Soudanais pour garder Abousfian Abdelrazik en prison?

    Abousfian Abdelrazik en décembre 2011
    M. Abdelrazik, citoyen canadien d’origine soudanaise, est resté coincé au Soudan pendant six ans parce que le Canada refusait de lui délivrer un passeport. Photo: The Canadian Press / Ryan Remiorz
    Radio-Canada

    Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) se serait donné beaucoup de mal pour qu'Abousfian Abdelrazik reste en prison au Soudan, révèlent des documents dans la poursuite de 27 millions de dollars entamée par ce dernier contre le gouvernement.

    Un texte de Murray Brewster, de CBC News

    Selon les documents, les agents du renseignement ont contredit les fonctionnaires des Affaires étrangères du Canada afin de s'assurer que le présumé suspect d'Al-Qaïda demeure en détention.

    Ces notes de réunions, courriels et câbles diplomatiques de l'ambassade du Canada à Khartoum s'étendent sur six ans et montrent aussi que l'ancien ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, a ignoré les conseils de ses fonctionnaires lorsqu'il a refusé à M. Abdelrazik un passeport d'urgence, au printemps 2009.

    Le SCRS a longtemps nié avoir demandé que le Montréalais de 55 ans soit détenu par les autorités soudanaises en 2003, mais les documents soulèvent de nouvelles questions.

    M. Abdelrazik affirme qu'il a été torturé pendant sa détention.

    Les dossiers judiciaires indiquent que de nombreuses instances du gouvernement soudanais, y compris la Direction du renseignement, ont dit aux diplomates canadiens que le SCRS avait demandé l'arrestation d'Abousfian Abdelrazik.

    Les informations fournies par le ministère soudanais des Affaires étrangères étaient très précises. Un représentant soudanais a été cité, dans un message câblé de l'ambassade canadienne du 11 juin 2004, disant que « tous les ennuis ont commencé parce que le Canada a envoyé un agent de sécurité [expurgé] qui a parlé à la division de sécurité soudanaise et leur a dit de garder M. A [expurgé] ».

    Ce message suggère que l'interlocuteur canadien a pu induire les autorités soudanaises en erreur au sujet d'Abousfian Abdelrazik.

    L'homme a passé près de six ans en prison, ou en exil forcé, après que le SCRS l'eut qualifié de « terroriste d'Al-Qaïda ». En 2009, la Cour fédérale a ordonné au gouvernement Harper de le ramener au pays après que le ministre Cannon eut refusé de lui délivrer un passeport temporaire.

    L'ancien ministre a refusé de commenter l'affaire et a plutôt dirigé CBC News vers les avocats du gouvernement.

    La poursuite de M. Abdelrazik était en voie d'être réglée, jusqu'à ce que les avocats fédéraux se retirent de la médiation en février.

    Les espions, les mensonges et la diplomatie

    L'ancien chef du renseignement aux Affaires étrangères, Dan Livermore, affirme que le SCRS l'avait assuré qu'il n'avait pas ordonné la détention de M. Abdelrazik.

    « Nous n'avons toujours pas été en mesure d'aller au fond des choses », a-t-il dit en entrevue à CBC News.

    Un ancien analyste du SCRS affirme pour sa part qu'il ne croit pas à la responsabilité de l'agence.

    « J'ai du mal à croire que le SCRS puisse dire : "Oh, et au fait, prenez-le, c'est un danger" », a déclaré Phil Gurski, qui a travaillé sur des dossiers de lutte contre le terrorisme avec le SCRS et la Sécurité publique. Il est maintenant retraité.

    « Je ne veux pas jeter des calomnies sur la réputation du ministère soudanais des Affaires étrangères en 2003 ou du service de renseignement soudanais. Il suffit de dire que le service de renseignement soudanais n'est pas le service de renseignement américain. Ce n'est pas le service de renseignement britannique. Je pense donc que nous devons prendre les déclarations des Soudanais avec un certain grain de sel », a-t-il commenté.

    La fiabilité relative des services de renseignement canadien et soudanais est un point important dans le procès d'Abousfian Abdelrazik.

    Un juge de la Cour fédérale, impliqué dans la poursuite intentée par M. Abdelrazik contre la GRC l'année dernière, a déclaré que le SCRS était « complice » de sa détention.

    Le Comité de surveillance des activités de renseignement de sécurité a enquêté sur le traitement de l'affaire par le SCRS en 2013 et a conclu qu'il n'a pas trouvé de preuve que le SCRS ait « jamais demandé ou recommandé directement » que le suspect soit détenu « s'il quittait le Canada », mais il a nuancé son évaluation en soulignant que d'autres ministères, en dehors de son mandat, pourraient avoir d'autres informations.

    Alex Neve, secrétaire général d'Amnistie internationale Canada, a déclaré que les documents montrent que le service d'espionnage a dépassé ses limites. Il demande à la GRC d'intervenir.

    « Il devrait absolument y avoir une enquête pour déterminer s'il y a eu des infractions criminelles », a déclaré M. Neve.

    La poursuite étant devant les tribunaux, le SCRS et les ministères de la Justice et de la Sécurité publique se refusent à tout commentaire.

    Les documents judiciaires révèlent des incohérences quant au moment où le SCRS a appris l'arrestation de M. Abdelrazik.

    Dans une note de service fortement expurgée, le SCRS a déclaré qu'il en avait été « informé verbalement », le 11 septembre 2003, quelques heures après la mise en détention. Trois mois plus tard, cependant, un fonctionnaire du SCRS a insisté auprès du ministère des Affaires étrangères pour dire que « le Service n'a appris son arrestation que le lendemain ».

    Le SCRS s'est acharné à convaincre les diplomates que l'agent présumé d'Al-Qaïda devrait demeurer en détention, même s'il n'était pas en mesure de fournir des preuves qui satisferaient un tribunal canadien ou soudanais.

    « Abdelrazik est l'un des extrémistes sunnites les plus dangereux et les plus enclins à la violence au Canada », a écrit un agent du SCRS dont le nom n'a pas été divulgué. « Notre principale préoccupation en cas de libération d'Abdelrazik est la quasi-certitude qu'il reprendra ses activités menaçantes au Canada ou ailleurs. »

    M. Livermore se demande si le SCRS a menti pour perturber les efforts déployés pour aider M. Abdelrazik.

    « Il y a eu des parties de cette affaire où nous n'avions pas suffisamment d'information du SCRS, des parties de cette affaire où nous avons eu l'impression que le SCRS a agi dans notre dos pour prendre des mesures avec lesquelles nous n'étions pas d'accord », a-t-il dit.

    Nous croyons, et c'est une croyance que je nourris encore, que c'est la CIA qui a sollicité la détention d'Abdelrazik auprès des autorités soudanaises, suggérant peut-être qu'elles agissaient au nom du SCRS. Mais les faits sont encore aujourd'hui assez obscurs.

    L'ancien chef du renseignement aux Affaires étrangères, Dan Livermore

    Abousfian Abdelrazik a été détenu deux fois au Soudan.

    Après sa libération, il a vécu avec sa famille au Soudan, mais n'a pas pu rentrer chez lui à Montréal parce que les États-Unis l'avaient inscrit sur une liste d'interdiction de vol et l'avaient désigné comme terroriste.

    Ces classifications ont été supprimées. Il est revenu à Montréal en 2009.

    Pendant près de trois ans au Soudan, après sa libération, il a eu très peu de revenus et a subsisté grâce au fonds d'urgence de l'ambassade du Canada.

    Les documents montrent qu'en 2008, les fonctionnaires d'Ottawa ont débattu de la question, à savoir s'il fallait lui demander de rembourser 6 607,76 $ en fonds discrétionnaires qui lui avaient été accordés.

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