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  • Envoyé spécial
  • Face aux inondations, les Pays-Bas redonnent à l’eau son espace de liberté

    Le tout nouveau parc de la ville historique de Nijmegen, à 130 kilomètres au sud-est d’Amsterdam.

    À Nimègue, le nouveau bras du Rhin et le parc sont le résultat de la nouvelle approche des Pays-Bas pour gérer les inondations : le programme « Room for the River »

    Photo : Irvin van Hemert

    Radio-Canada

    Il y a environ un an, plusieurs régions du Québec étaient le théâtre d'inondations sans précédent. Comment les prévenir? Les Pays-Bas pourraient être une source d'inspiration. Les Néerlandais ont arrêté de bloquer l'eau pour plutôt redonner aux cours d'eau l'espace que la nature leur accordait à l'origine, et créent du même coup des espaces récréatifs.

    Un texte d’Étienne Leblanc, envoyé spécial aux Pays-Bas

    Malgré un vent glacial, des cyclistes franchissent le petit pont qui mène vers le tout nouveau parc de la ville historique de Nimègue, à 130 kilomètres au sud-est d’Amsterdam. C’est la plus vieille ville des Pays-Bas, fondée il y a environ 2000 ans, sur les rives du Rhin.

    Le parc est situé sur une île qui n’existait pas il y a trois ans à peine.

    Le pont qui traverse le nouveau bras du Rhin et qui mène au nouveau parc à Nimègue.

    Le parc est situé sur une île qui n’existait pas il y a trois ans à peine.

    Photo : Werry Crone

    « Nous sommes ici sur le pont, et sous nos pieds, c’est de l’eau, avec l’île au milieu. Mais si nous étions venus ici il y a trois ans, nous aurions marché sur la terre ferme », dit Erik Mosselman, qui m’accompagne à Nimègue.

    Erik Mosselman, ingénieur à l'Institut de recherche Deltares. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    Erik Mosselman

    Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

    Son regard fier et brillant en dit long sur ce qu’il ressent face aux changements effectués dans cette ville de 170 000 habitants. M. Mosselman est un ingénieur chez Deltares, le principal institut de recherche sur les questions de la gestion de l’eau aux Pays-Bas.

    Ce nouveau parc, situé sur une île en plein milieu du fleuve, est le résultat de la nouvelle approche des Pays-Bas pour gérer les inondations : le programme « Room for the River », lancé en 2006 par le gouvernement néerlandais, vise à réaménager une partie du territoire afin de redonner aux cours d’eau l’espace qu’ils occupaient avant que les humains ne transforment le paysage.

    Un cycliste emprunte l'un des ponts du parc.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    Un cycliste emprunte l'un des ponts du parc.

    Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

    Mais l’idée ne se limite pas à la simple gestion des inondations : le plan du gouvernement exige en plus que ces nouveaux espaces soient convertis en zones récréatives naturelles, accessibles quand il n’y a pas d’inondation, c’est-à-dire la vaste majorité du temps.

    On a même réintroduit une variété de vaches qui étaient présentes aux Pays-Bas il y a plusieurs décennies. Importées d’Écosse, elles broutent en liberté dans une partie de l’île.

    Des vaches importées d’Écosse

    On a même réintroduit une variété de vaches qui étaient présentes aux Pays-Bas il y a plusieurs décennies.

    Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

    Chaque site doit permettre une restauration du milieu naturel original.

    Erik Mosselman

    Un projet inusité

    La bande de terre où se trouve aujourd’hui l’île en face de Nimègue était à l’origine la rive nord de la ville. Le Rhin s’écoulait devant la vieille ville, entre deux rives protégées par une digue, se faufilant dans un goulot d’étranglement et faisant craindre à chaque crue des inondations fatales.

    C’est évident que l’eau aurait fini par passer par-dessus les murs, surtout avec les changements climatiques. Il fallait faire quelque chose!

    Erik Mosselman

    C’est exactement ce qui a failli se passer en 1995, quand une partie des Pays-Bas a été inondée par la montée du Rhin et de la Meuse, les deux principaux cours d’eau du pays.

    Nimègue a échappé aux inondations de justesse, par quelques centimètres. Mais ailleurs au pays, plus d’un quart de millions de personnes ont dû être évacuées, soit près de 2 % de la population totale; c'était le plus grand désastre à frapper le pays depuis les années 50.

    « À Nimègue, relever les digues, ou encore les renforcer, ne faisait pas partie de la solution, précise Erik Mosselman. À l’heure des changements climatiques, avec la montée du niveau des mers et avec des précipitations plus intenses à venir, c’était pelleter le problème par en avant ».

    Le nouveau parc est le résultat de la nouvelle approche des Pays-Bas pour gérer les inondations : le programme « Room for the River ».Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    Le nouveau parc est le résultat de la nouvelle approche des Pays-Bas pour gérer les inondations : le programme « Room for the River ».

    Photo : Irvin van Hemert

    Un projet inusité a donc été approuvé : on a d’abord creusé quelques dizaines de centimètres en profondeur dans la plaine qui était protégée par les digues, située en face de la ville, afin de créer de l’espace pour recevoir un nouveau bras du fleuve.

    On a ensuite détruit une partie des digues en amont, pour permettre au Rhin de pénétrer dans cette plaine qui était au sec. C’est ainsi qu’est né un nouveau bras du Rhin, sur lequel s’amusent aujourd’hui les riverains et les amateurs de kayak et de canot.

    Un nouveau bras du Rhin permet aux riverains et les amateurs de kayak et de canot de s'amuser.

    Un nouveau bras du Rhin permet aux riverains et les amateurs de kayak et de canot de s'amuser.

    Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

    Deux nouveaux parcs ont aussi vu le jour. Un au milieu du fleuve, sur cette nouvelle île d’environ 2 kilomètres de long sur 200 mètres de large, accessibles par de petits ponts conçus pour êtres ensevelis sous l’eau en cas d’inondation.

    Et un autre sur la rive nord de Nimègue, où les autorités ont aménagé une berge qui donne sur la nouvelle section du fleuve.

    La nouvelle berge aménagée sur la rive nord de Nimègue.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    La nouvelle berge aménagée sur la rive nord de Nijmegen.

    Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

    Le nouvel aménagement pourra absorber jusqu’à 25 % plus d’eau qu’avant les changements.

    À peine terminées, les transformations ont déjà été mises à l’épreuve : une crue très importante a frappé l’est des Pays-Bas en janvier dernier, en raison de pluies abondantes en amont du Rhin, en Allemagne. Le niveau d’eau a monté dans la nouvelle partie du fleuve, inondant une partie de l’île et des nouvelles berges aménagées. Mais jamais la ville n’a été menacée.

    Il est arrivé exactement ce qu’on avait prévu. 

    Erik Mosselman

    « Les deux parcs sont faits pour être inondés si jamais une crue très importante survient, auquel cas seuls quelques bâtiments seraient touchés. Mais surtout, l’eau y trouvera sa place plutôt que d’inonder les zones densément peuplées », explique-t-il.

    « Room for the River » : le projet né d’une catastrophe

    Nimègue n’est qu’un des 34 projets du programme « Room for the River ». Doté d’un budget de 3,3 milliards de dollars, ce vaste chantier national est presque achevé.

    Pour les Néerlandais, qui ont érigé au fil des ans le plus vaste réseau de digues au monde (environ 20 000 kilomètres de long), cette idée de laisser entrer l’eau sur le territoire est une petite révolution, un changement de paradigme dans la gestion des inondations dans ces pays où près des deux tiers du territoire sont situés dans des zones inondables.

    « Ça prend une crise pour faire changer les choses », souligne Harold van Waveren, un des acteurs de cette grande transformation. Il est ingénieur à Rijkswaterstaat, la branche du ministère néerlandais des Infrastructures, responsable des 34 projets de « Room for the River ».

    Harold van Waveren.

    Harold van Waveren

    Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

    C’est une catastrophe qui avait lancé le grand « Plan du Delta », dans les années 50, qui a donné naissance à l’immense réseau de digues et de barrages au pays. Les grandes inondations de 1953 avaient fait près de 2000 morts.

    Et ce sont les grandes inondations de 1995 qui ont de nouveau forcé le changement. Les images des 250 000 personnes évacuées ont convaincu les décideurs d’une chose : à long terme, l’idée d’empêcher l’eau d’entrer sur le territoire était vouée à l’échec. Avec la montée du niveau des océans et l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des précipitations, les changements climatiques changent la donne.

    C’est en 1995 qu’on a compris que les méthodes d’antan n’allaient pas être suffisantes.

    Harold van Waveren
    Le projet de Nijmegen.

    Le projet de Nijmegen

    Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

    « Au fil des ans, nous avons enlevé beaucoup d’espace aux cours d’eau et, à long terme, leur seule porte de sortie est de monter et de nous inonder », poursuit-il.

    Pendant 10 ans, entre 1995 et 2005, les experts néerlandais ont donc eu la mission d’identifier 34 sites stratégiques qui pouvaient servir à donner plus d’espace aux cours d’eau et à protéger les zones densément peuplées contre les inondations.

    Dans tous les cas ou presque, on a détruit ou déplacé les digues et laisser l’eau prendre sa place.

    Les 34 projets ont tous été réalisés selon le même modèle : remettre la nature à son état d’origine, permettre à l’eau de retrouver un espace de liberté, et permettre aux riverains de profiter de ces nouvelles zones où l’environnement est remis en valeur.

    Pendant longtemps, nous avons pensé que nous étions plus forts que la nature

    Harold van Waveren

    « Mais avec les événements de 1995, nous nous sommes aperçus que ce n’était pas le cas, qu’il valait mieux travailler avec la nature plutôt que de la combattre », conclut M. van Waveren.

    Environnement