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Ottawa contre Québec : la course à l'acquisition d'un tableau de Jacques-Louis David

L'oeuvre « Saint Jérôme entendant les trompettes du Jugement Dernier » réalisé par Jacques-Louis David
L'histoire derrière cette convoitise Photo: Crédits : Musée de la civilisation du Québec
Radio-Canada

Les dirigeants du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) confirment la rumeur qui persiste depuis plus d'une semaine : ils souhaitent acquérir le tableau Saint Jérôme entendant la trompette du Jugement dernier, de Jacques-Louis David, pour amener l'oeuvre au sein de leur collection à Ottawa. Pendant ce temps, les dirigeants du Musée de la civilisation de Québec (MCQ), qui est dépositaire de la toile depuis 1995, sont prêts à tout pour la garder.

Un texte de Kevin Sweet

C’est donc pour acheter ce Saint Jérôme peint en 1779 que le MBAC a décidé de vendre la toile La tour Eiffel de Marc Chagall, à l'occasion d’une vente aux enchères prévue le 15 mai prochain, à New York. La toile pourrait se vendre entre six et neuf millions de dollars américains.

Le Musée des beaux-arts du Canada possède la collection la plus vaste d’art français au pays et compte des œuvres majeures des XVIIe, XVIIIe, XIXe, XXe et XXIe siècles. À cet ensemble, il manque toutefois un tableau important de David, figure marquante de l’art français.

Marc Mayer, directeur général du MBAC

Pour les dirigeants du Musée de la civilisation du Québec, qui ont un premier droit de refus, il est hors de question que le tableau quitte la province. Selon l'entente avec l'Assemblée de la Fabrique Notre-Dame-de-Québec, le propriétaire de la toile, le MCQ, a le droit d'égaler une offre qui serait déjà sur la table. Stéphan La Roche, directeur général de l'institution, indique qu'ils ont donc jusqu'à la mi-juin pour trouver l'argent nécessaire pour faire l'acquisition de l'oeuvre.

« C'est un tableau extrêmement important pour l'histoire du Québec et l'identité nationale », explique Stéphan La Roche.

Le musée de Québec était d'ailleurs en pourparlers avec le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) pour en faire l'acquisition conjointe. M. La Roche se dit maintenant ouvert à un achat tripartite entre son institution, le MBAM et le MBAC.

« On a la main tendue », soutient M. La Roche.

Au nom d’un trésor « national »

Il y a deux semaines, le directeur général du MBAC, Marc Mayer, avait justifié la vente du Chagall - un geste décrié par le public et critiqué par des experts du milieu - comme un dernier recours.

« C’est pour sauver un tableau que nous estimons être un trésor national qui ne doit pas quitter le Canada, et on avait besoin d’agir assez rapidement », a-t-il déclaré.

Selon le communiqué du MBAC, l’Assemblée de la Fabrique Notre-Dame-de-Québec a offert le Saint Jérôme à trois grands musées canadiens, dont le Musée des beaux-arts du Canada, en juillet 2016. Le MBAC a tenté par tous les moyens de « trouver des ressources pour en financer l’achat », mais, à l’automne 2017, « le musée n’avait toujours pas réussi à obtenir le soutien de son réseau de donateurs privés », peut-on lire dans le communiqué.

Entre-temps, « deux musées étrangers nous apprenaient que l’oeuvre leur avait été offerte. L’un d'eux nous avait d’ailleurs informés qu’il était très intéressé par cette offre de vente et [qu'il] disposait des ressources nécessaires pour procéder à l’achat », fait valoir M. Mayer.

Ce serait donc en décembre 2017 que le conseil d’administration du MBAC aurait voté pour la vente de La tour Eiffel de Marc Chagall, acquise en 1956.

Étant donné la cote élevée des œuvres de Chagall sur le marché de l’art, les conservateurs concernés du Musée, le conseil d’administration et ses conseillers externes, un groupe de cinq historiennes de l’art, ont décidé qu’il s’agissait de la manière la plus sûre de rassembler suffisamment de fonds pour procéder à l’achat du Saint Jérôme dans les délais prescrits.

Marc Mayer, directeur général du MBAC

Le directeur général du MBAC avait aussi précisé à Radio-Canada que La tour Eiffel avait été offerte à 150 musées au Canada, mais que personne ne s’était montré intéressé à l’acquérir.

Le Chagall sera vendu

Selon le MBAC, le tableau « nécessite d’importants travaux de restauration ». L'organisme soutient avoir l'équipe et les ressources nécessaires en place pour « rendre à ce trésor national sa gloire passée ».

Cependant, le MCQ et le MBAM tentent toujours de trouver les moyens financiers de mettre la main sur la toile de Jacques-Louis David pour qu’elle demeure au Québec, car ils la jugent d'importance patrimoniale pour la province. Cette oeuvre est la seule de ce peintre important à s'y trouver.

L’avenir de la toile de David demeure donc incertain, mais le sort du tableau de Chagall, lui, ne changera pas.

Selon le communiqué du MBAC, la vente de La tour Eiffel ira de l’avant, et les profits serviront à « enrichir la collection nationale et, plus particulièrement, pour que le Canada puisse se donner les moyens de conserver son patrimoine en empêchant l’exportation d'oeuvres majeures hors du pays, défi auquel il sera sûrement à nouveau confronté », conclut le communiqué.

Alain Lacoursière, consultant et évaluateur en oeuvres d'art et enquêteur à la retraite, n'arrive pas à comprendre les « enterloupes » de Marc Mayer dans ce dossier.

Perdre un chef-d'oeuvre de Chagall pour ça, comme ça? Je ne comprends pas cette attitude-là. Est-ce que c'est pour marquer un grand coup parce qu'il prend sa retraite? C'est très mal se diriger vers la sortie. Il va se retrouver moins deux tableaux, dont le Chagall parti à l'étranger.

Alain Lacoursière, consultant et évaluateur en oeuvres d'art

À son avis, les trois musées (MCQ, MBAM et MBAC) auraient plutôt dû unir leurs forces pour préserver le Saint-Jérôme au pays et « envisager une garde partagée, en rotation aux trois ans, par exemple », avance M. Lacoursière.

Ce dernier se demande également pourquoi Patrimoine canadien n'a pas joué un plus grand rôle dans ce dossier.

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