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De l'eau contaminée à l'arsenic à Saint-Mathieu-d'Harricana

Un employé du garage municipal de St-Mathieu-d'Harricana, où la distrubution des caisses de bouteilles d'eau Eska.

Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

Radio-Canada

La municipalité de Saint-Mathieu-d'Harricana, en Abitibi-Témiscamingue, doit composer avec une situation pour le moins particulière. Plusieurs résidents du village n'ont plus accès à l'eau potable en raison d'une contamination à l'arsenic.

Un texte de Thomas Deshaies

Paradoxalement, la municipalité de Saint-Mathieu-d'Harricana est située aux abords d'un joyau naturel de l'Abitibi-Témiscamingue, l'esker Saint-Mathieu-Berry.

C'est dans cet esker que l'entreprise d'embouteillage Eska puise son eau – qualifiée par les gens de la région de la « meilleure au monde » –, et ce, à moins de six kilomètres du centre du village.

Anne-Renée Jacob est la directrice générale de Saint-Mathieu-d'Harricana.

Anne-Renée Jacob est la directrice générale de St-Mathieu-d'Harricana.

Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

La directrice générale de la municipalité, Anne-Renée Jacob, qui vit en plein coeur du périmètre urbain, compte parmi les résidents qui n'ont pas accès à l'eau potable. « Il y a une double contamination, en tout cas ici, dit-elle. Une contamination aux hydrocarbures, qui date, je crois, des années 1970, et une contamination naturelle, une contamination à l'arsenic, qui rend l'eau non potable », explique-t-elle. « C'est préoccupant ou plutôt dommage de voir qu'on n'a pas accès à l'eau potable, mais c'est comme ça. Les plantes, je les arrose avec cette eau, mais je ne suis même pas certaine que je devrais. »

« Une première version de cet article était accompagnée d’une alerte annonçant ‘‘De l’eau contaminée à l’arsenic à Saint-Mathieu-d’Harricana, où l’entreprise Eska embouteille son eau’’. Cette information étant inexacte, nous avons envoyé une autre alerte qui se lit comme suit : ‘‘[Précision] L’eau d’Eska provient d’un esker, qui n’est pas contaminé, contrairement aux puits du village voisin.’’ »

Hydrocarbures dans l'eau

La contamination aux hydrocarbures ne toucherait que quelques résidences. Une situation attribuable à la présence d'une station-service et d'un magasin général de 1920 à 1980, selon le ministère de l'Environnement.

« Comme dans tout bon village, chaque fois qu'il y a eu un magasin général avec de l'essence, [il y a eu des] petites fuites à gauche et à droite », explique le maire de la municipalité, Martin Roch.

Le maire de St-Mathieu-d'Harricana, Martin Roch, devant des palettes de caisses d'eau embouteillée.

Le maire de St-Mathieu-d'Harricana, Martin Roch.

Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

Le ministère de l'Environnement, qui a caractérisé la contamination il y a cinq ans, évalue toujours les possibilités de réhabilitation du terrain contaminé.

Le maire ne souhaite pas faire davantage de pressions politiques pour qu'une décontamination soit effectuée rapidement, puisqu'il affirme qu'il y a des situations plus problématiques ailleurs dans la région. « Je pense qu'il y en a qui sont dans des plus mauvaises situations qu'à Saint-Mathieu », souligne-t-il.

C'est toutefois la présence naturelle d'arsenic dans l'eau qui constitue la véritable embûche pour la majorité des résidents.

Trois fois plus d’arsenic

Nous avons fait analyser par un laboratoire indépendant l'eau du robinet de l'école primaire de Saint-Mathieu-d'Harricana. Le constat est qu'il y a près de trois fois plus d'arsenic dans l'eau que la limite permise par le gouvernement.

L'eau du robinet qui coule est recueillie dans une flasque destinée à être testée en laboratoire.

Le journaliste Thomas Deshaies a analysé l'eau du robinet de l'école primaire de Saint-Mathieu en laboratoire et constaté qu'il y a près de trois fois plus d'arsenic dans l'eau que la limite permise par le gouvernement.

Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

La consommation prolongée d'eau ayant une forte concentration d'arsenic peut être dommageable pour la santé, affirme la directrice de l'Organisme de bassin versant du Témiscamingue, Marilou Girard Thomas.

À long terme, ça peut causer le développement de certaines maladies, on parle de cancer dans le cas de l'arsenic et des troubles circulatoires.

Marilou Girard Thomas

« Au-delà du seuil recommandé, on commence justement à accumuler les biocontaminants et c'est à ce moment qu'il y a des problèmes de santé », ajoute-t-elle.

Solution de rechange avec Eska

Le maire de Saint-Mathieu-d'Harricana affirme que la municipalité serait incapable de se doter d'un réseau d’aqueduc permettant de fournir de l'eau potable à ses résidents.

« Ce n'est pas nécessairement le coût de construction qui est problématique, parce que Québec offre des subventions, mais plutôt les coûts d'opération, de suivi et d'analyse », explique-t-il.

Grâce à une entente avec l’entreprise d’embouteillage Eska, la municipalité a trouvé, il y a quelques années, une solution de rechange. Elle vend à faible coût les bouteilles d'eau à ses résidents, soit 3,50 $ pour 18 litres.

L'usine d'embouteillage de la compagnie Eska, située à Saint-Mathieu-d'Harricana, près d'Amos, en Abitibi-Témiscamingue.

L'usine d'embouteillage de la compagnie Eska, située à St-Mathieu-d'Harricana, près d'Amos, en Abitibi-Témiscamingue.

Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

La distribution a lieu deux jours par mois au garage municipal. Une mesure qui semble appréciée par les dizaines de personnes rencontrées sur place.

La distribution des caisses de bouteilles d'eau a lieu deux jours par mois au garage municipal.

La distribution des caisses de bouteilles d'eau a lieu deux jours par mois au garage municipal.

Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

En 2017, ce sont près de 60 000 bouteilles d'eau qui ont été distribuées par l'entremise de ce système aux 756 habitants de Saint-Mathieu-d’Harricana.

Bouteilles distribuées en 2017

  • 59 280 bouteilles de 1,5 litre
  • 756 habitants

Source : Municipalité de Saint-Mathieu-d'Harricana

Eska a aussi redonné accès à une source située au Centre d'interprétation de l'esker. « Les citoyens peuvent y remplir leurs bouteilles », mentionne le vice-président aux opérations de l'entreprise, Michel McArthur.

Affiche à l'entrée du village de St-Mathieu-d'Harricana, ayant pour slogan « Village de l'Or bleu ».

Le village de Saint-Mathieu-d'Harricana, près d'Amos, est situé sur l'esker Saint-Mathieu-Berry.

Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

« C'est la même source souterraine qui sort de l'esker Saint-Mathieu. C'est accessible à tout le monde de mai à mi-octobre environ », précise-t-il.

« C’est une source qui était autrefois utilisée par un bon nombre de citoyens », se rappelle pour sa part le maire.

« La présence de l'usine a bloqué l'accès et il y avait des petits malaises [lors de la construction de l'usine]. Les gens trouvaient que c'était plate qu'on ne puisse pas aller nous-mêmes chercher notre eau là-bas », explique Martin Roch, tout en se disant satisfait qu'Eska donne de nouveau accès au lieu.

Des traitements coûteux, selon plusieurs

Les résidents pourraient rendre consommable leur eau de puits, notamment par un système d'osmose inversée et par un traitement particulier concernant l'arsenic, mais les frais les découragent.

Les dirigeants de la Commission scolaire Harricana (CSH) vivent la même situation, selon la secrétaire générale de l'organisation, Johanne Godbout.

La directrice générale de la Commission scolaire Harricana (CSH), Johanne Godbout.

La directrice générale de la Commission scolaire Harricana (CSH), Johanne Godbout.

Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

« Juste la machine, c'était 25 000 $ et plus. On a aussi l'installation et l'entretien, qui demande beaucoup pour ce type d'équipement », précise-t-elle.

Selon le coordonnateur aux ressources matérielles de la CSH, Ignace Speybrouk, il faut procéder par un traitement physico-chimique coûteux, impliquant un important gaspillage d'eau.

« Il y a deux sortes d'arsenic et il faut en faire précipiter un pour qu'il soit traitable », ajoute-t-il.

Un problème régional

La présence de métaux lourds touche plusieurs autres villes et villages en Abitibi-Témiscamingue.

Carte de l'Abitibi-Témiscamingue avec les points de sources d'eau potable où l'on note une présence d'arsenic.

Dans différentes sources d'eau potable de l'Abitibi-Témiscamingue, on dénote une présence d'arsenic.

Photo : Radio-Canada

« Il y a une situation particulière, au long de la faille de Cadillac, qui fait en sorte qu'il y a une présence naturelle d'arsenic dans la roche-mère », explique Marilou Girard Thomas.

Les organismes de bassins versants ont lancé une campagne de sensibilisation afin d'inviter les propriétaires de puits à faire tester leur eau, en 2015. Un tarif préférentiel est offert pour inciter les résidents à prendre les mesures nécessaires en vue de protéger leur santé.

Marilou Girard Thomas

Marilou Girard Thomas

Photo : Radio-Canada / Tanya Neveu

On a tendance à penser que l'eau, étant naturelle, va être de bonne qualité, alors que ce n'est pas nécessairement le cas.

Marilou Girard Thomas

L'accès à l'eau potable, même au Québec, demeure un enjeu majeur, notamment pour les petits milieux qui disposent de peu de moyens financiers.

Le ministère de l'Occupation du territoire octroie des subventions pour la construction d'aqueducs, mais pas pour leur entretien.

Abitibi–Témiscamingue

Environnement