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Sauver la grenouille maculée de l'Oregon de la disparition

Deux grenouilles dans les mains d'un homme
Le biologiste Darren Smy tient deux grenouilles maculées de l'Oregon. Le mâle, plus petit, est à gauche. Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Un petit groupe de biologistes tente par tous les moyens de sauver la grenouille maculée de l'Oregon. L'amphibien, dont il ne reste plus que 500 femelles au pays, est en danger d'extinction.

Un texte de Benoit Ferradini, de La semaine verte

« Regardez où vous mettez les pieds. Les grenouilles pourraient avoir pondu dans ces mares! »

La mise en garde vient de la biologiste Aleesha Switzer. Bottes de pêcheur aux pieds, elle marche dans le marécage Maria, dans la vallée du Fraser, à l’est de Vancouver. C’est l’un des territoires habités par la grenouille maculée de l’Oregon.

L’espèce est en voie de disparition. Les 500 dernières femelles recensées au pays vivent dans ces quelques kilomètres carrés de marécage de la Colombie-Britannique.

Environ 70 grenouilles maculées vivent à l’année dans le petit marécage où Aleesha Switzer a posé ses pièges à grenouilles. Elles passent l’hiver sous l’eau et pondent durant les mois de février et mars.

« Les grenouilles cherchent de l’eau peu profonde pour pondre. Pas plus de 20 centimètres. On pourrait voir des masses d’œufs dans n’importe quelle mare autour de nous », dit-elle en marchant avec précaution.

En ajoutant les mâles, il ne reste au Canada que 900 grenouilles maculées.

Saviez-vous que le tiers des 6000 espèces mondiales d’amphibiens que l'on retrouve sur la Terre est menacé d’extinction?

Aleesha Switzer marche dans l'eau.La biologiste Aleesha Switzer vérifie l'état du marécage Maria, dans la vallée du Fraser à l'est de Vancouver. Photo : Radio-Canada

Les grenouilles maculées de l’Oregon perdent leur territoire au profit des terres agricoles et de l’urbanisation. Elles sont aussi victimes de prédateurs envahissants, comme les ouaouarons. Elles sont en outre très sensibles aux virus et à la pollution, notamment aux produits chimiques issus de l’agriculture.

Cette vulnérabilité a poussé le gouvernement de la Colombie-Britannique à tirer en 1999 la sonnette d’alarme et à mettre sur pied un programme de sauvetage de l’espèce. Depuis, des biologistes comme Aleesha Switzwer contrôlent l’état de la population.

À la fin de l’hiver, ils réalisent leurs premières captures de la saison dans le marécage Maria. Des pièges de couleurs vives ont été dispersés dans le marécage depuis quelques jours.

« On mesure chaque grenouille capturée, explique la technicienne Petra Wykpis, qu’elle soit marquée ou pas. »

Elle vérifie ensuite à l’aide d’une lumière ultra-violette si les grenouilles ont sur leur patte un marquage de couleur. « Cette marque nous permet de savoir si la grenouille a été relâchée du zoo, de l’aquarium ou après une capture », poursuit-elle.

Depuis huit ans, toutes ces mesures sont colligées dans une base de données qui permet de vérifier l’état de la population, mais aussi de contrôler l’efficacité des tentatives de repeuplement.

Favoriser la reproduction en captivité

Une femme ouvre un plat contenant une grenouille.La technicienne Petra Wylkis examine les grenouilles capturées dans le marécage Maria. Photo : Radio-Canada

Certaines de ces grenouilles sont nées en captivité avant d’être relâchées dans la nature, soit à l’état de têtard ou à l’état adulte. C’est l’une des mesures prises par des biologistes, dont ceux de l’aquarium de Vancouver, depuis 2010, pour renforcer la population.

Sur le toit de l’édifice, le biologiste Darren Smy vérifie notamment, chaque matin, l’eau et la température des bassins et les mortalités parmi les quelque 200 grenouilles dont il s’occupe.

« On a commencé avec 20 grenouilles, explique Darren Smy. L’année d’après, on les a accouplés en aquarium et on a continué, en en gardant chaque année pour les accouplements de l’année suivante ». Il a été le premier à mettre au point la technique pour que les grenouilles se reproduisent en captivité.

Au début, les grenouilles de l’aquarium ne pondaient pas d’œufs. L’accouplement ne fonctionnait pas. Darren Smy a alors fait baisser le niveau de l’eau, en a réduit le débit et il a supprimé les plateformes d’accouplement.

La grenouille maculée est un batracien très aquatique, qui passe plus de temps dans l’eau que ses cousines. Ces modifications ont fonctionné.

« Deux jours après, nous avions des oeufs », se félicite le biologiste. Tout le défi était de rendre les conditions acceptables pour le mâle. C’est lui qui, accroché sur le dos de la femelle pendant des semaines, décide de presser l’abdomen de sa compagne pour en faire sortir les œufs avant de les fertiliser.

Aujourd’hui, la population de grenouilles maculées en aquarium est florissante. À tel point qu’elles sont maintenant à l’étroit. Pour garder de la place dans ses aquariums et se concentrer sur ses projets de reproduction, Darren Smy doit envoyer un surplus de grenouilles à son partenaire, le zoo du Grand Vancouver, où elles sont maintenues dans de grands bassins extérieurs.

Le reportage de Benoit Ferradini et Stéphan Gravel a été présenté à l'émission La semaine verte, à ICI Radio-Canada Télé.

À chacun sa méthode de conversation

Les biologistes Andrea Gielens et Darren SmyLes biologistes Andrea Gielens et Darren Smy transfèrent des grenouilles maculées de l'Oregon nées à l'aquarium de Vancouver vers les bassins du zoo du Grand Vancouver. Photo : Radio-Canada

Alors que l’aquarium de Vancouver se concentre sur la production de têtards pour les relâcher dans les marécages de la vallée du Fraser, les chercheurs du zoo du Grand Vancouver favorisent une autre technique.

Ils collectent des œufs en milieu sauvage et élèvent les grenouilles jusqu’à l’âge juvénile avant de les relâcher. Le taux de survie est plus élevé. Quand on relâche des têtards, la plupart meurent rapidement. Mais élever des grenouilles juvéniles est aussi un défi : la méthode est chère et demande beaucoup de travail.

Même avec tous ces efforts pour renforcer les populations sauvages de grenouilles maculées de l’Oregon, l’espèce demeure menacée.

À eux seuls, nos programmes de reproduction en captivité ne pourront pas rétablir les populations des grenouilles pour cette espèce. On a besoin de travailler sur l’habitat de ces grenouilles pour avoir un endroit où les relâcher.

Andrea Gielens, biologiste au zoo du Grand Vancouver

Prioriser l’habitat naturel

Des grenouilles dans un bacDes grenouilles maculées de l'Oregon de l'aquarium de Vancouver sont sur le point d'être transférées au zoo du Grand Vancouver. Photo : Radio-Canada

Dans un marécage voisin de celui de Maria, des biologistes tentent à leur tour de recréer l’habitat traditionnel de la grenouille maculée pour accroître ses chances de survie.

« C’est un lieu où la grenouille maculée a vécu dans le passé. On a donc pensé que ce serait un bon endroit pour recréer une population de grenouilles, raconte Aleesha Switzer. On a donc dégagé des endroits pour l’habitat d’hiver, pour l’habitat d’été, et pour la reproduction. »

Son équipe a commencé à réintroduire des grenouilles en 2011. C’est notamment là que les têtards de l’aquarium sont relâchés chaque année. La population de grenouilles maculées y a légèrement augmenté depuis, mais il est difficile de vérifier l’impact réel des têtards et des grenouilles relâchés.

« On peut toujours relâcher davantage de grenouilles. Mais ce qu’on peut vraiment faire de plus important maintenant, c’est de protéger les populations qu'il reste, et de protéger leur habitat », s’empresse d’ajouter la biologiste.

Deux grenouilles maculées de l'OregonLa grenouille maculée de l'Oregon est une espèce très discrète. Dans la nature, les grenouilles restent souvent au fond de l'eau et sont rarement visibles. Photo : Radio-Canada

Malgré ces efforts, la grenouille maculée est encore sur la liste des espèces menacées. Tout en essayant de renforcer les populations des marécages, les scientifiques se préparent en même temps au pire, soit la disparition de l’espèce.

« On garde beaucoup de grenouilles en captivité, dit Andrea Gielens, parce que si quelque chose arrive aux populations sauvages, on pourrait essayer de repeupler les endroits où l’espèce a disparu. »

La grenouille maculée de l’Oregon n’est pas un cas isolé. À travers le monde, c’est tout un réseau d’aquariums et de zoos qui tentent de conserver les grenouilles en péril. Ils ont créé une arche de Noé des batraciens.

Science